Et son œil se rompç
crime pendant que la vengeance le cherche. Peut-être bravet-il les dieux jusque sur le seuil de leur temple; peut-être se môle-t-il hardiment à la foule qui se dirige là-bas vers le théâtre.
Car déjà la foule s'entasse sur les bancs ; — les colonnes de l’édiûce chancellent presque sous ce lourd fardeau. — Accourus de tous côtés, les peuples de la Grèce sont réunis dans cette enceinte, et la vague rumeur de la multitude ressemble au mugissement de la mer. Sans cesse une foule nouvelle inonde le théâtre de ses flots pressés, et les gradins, chargés de spectateurs, s’élèvent jusqu’à l’azur des cieux.
Qui pourrait compter tous ces peuples, dire les noms do tous ceux qui sont venus chercher ici l’hospitalité ? Il en est venu de la ville de Thésée, des rivages de l'Aulide et de la Phocide, de la terre de Sparte, des côtes éloignées de l’Asie et de toutes les tles. Et du haut des gradins, tous ces spectateurs écoutent la mélodie lugubre du chœur.
Qui, selon l’antique usage, sort du fond du théâtre avec une contenance grave et sévère, s’avance à pas lents et mesurés, et fait le tour de la scène. Ce n’est point ainsi que marchent les femmes terrestres ; elles n’appartiennent pas à la race des mortels ; leur taille gigantesque dépasse de beaucoup les proportions humaines.
Un manteau noir tombe sur leurs flancs, et dans leurs mains décharnées elles agitent des torches qui jettent une sombre lueur *. Selon l'antique coutume, elles font solennellement le tour de la scène d’un pas lent et mesuré, et disparaissent dans le fond.
Tous les cœurs tremblants semblent flotter entre l’illusion et la réalité, et rendent hommage à cette puissance formidable qui veille et juge dans l’ombre, tisse d’une manière inscrutable, incompréhensible, la trame de la destinée, se
i. Quatre strophes qui renferment le chœur des Furies ont été retranchées.
révèle quelquefois dans les profondeurs de la conscience ' et fuit la lumière du jour.
Tout à coup on entend sur les gradins les plus élevés une voix qui s’écrie :
« Regarde, regarde, Timothée, les grues d’Ibicus I »
Au même instant, le ciel s’obscurcit, et les noirs escadrons d’une troupe de grues passent rapidement au-dessus du théâtre.
Ibicus 1 — Ce nom chéri ravive les regrets dans tous les cœurs, et, comme dans la mer la vague suit la vague, ces mots passent de bouche en bouche :
t Ibicus que nous pleurons et qui fut égorgé par la main d’un meurtrier? de quoi s’agit-il? quelle peut être la pensée de cet homme? quel rapport y a-t-il entre Ibicus et cette troupe de grues ? »
Et les questions redoublent de plus en plus bruyantes ; un pressentiment rapide comme l’éclair traverse tous les cœurs.
<r Prenez garde ! c’est la puissance des Euménides I Le poëte divin sera vengé ! l’assassin se trahit lui-même I Saisissez celui qui a prononcé ces paroles et celui auquel elles étaient adressées ! s
À peine avait-il laissé échapper ces mots, qu’il aurait bien voulu les renfermer dans son sein, mais il est trop tard *; ses lèvres, pâles d’effroi, révèlent aussitôt les deux coupables. On les arrache de leur siège, on les traîne devant le juge. La scène est transformée en tribunal, et, frappés des foudres de la vengeance, les scélérats avouent leur crime.
Schiller.