Parier, — jouer
du désert, le chevalier Godefroi La Tour, le plus brave des pieux Français qui aient pris la croix.
Astart, qui a senti l’éperon, franchit les roseaux, les ronces et les épines; bruyant comme la tempête*, il se précipite dans un sombre gouffre formé par des rochers entrouverts ; il hésite, tremble, recule, couvre son mors d’écume, s’effarouche et se cabre.
Car, semblables à l’ardente lueur que jettent dans une profonde caverne les yeux d’un dragon qui garde un trésor, aussi brillants que la lumière sulfureuse de l’éclair sillonnant les nuées mères des orages, roulent avec un mouvement de plus en plus rapide les yeux étincelants d’un lion.
Furieux, il secoue la tête; il combat et gémit, rugit et halète ; un énorme serpent entoure dans ses replis sa queue et ses flancs, et les dents avides du monstre s’enfoncent sous sa crinière ensanglantée.
Dans son œil roule un feu sombre; il vomit en sifflant du poison et de la fumée. Plus le lion se débat et plus les anneaux de son corps, couvert d’écailles, le serrent étroitement; l’horrible monstre s’efforce même d’enlacer les jambes roidies du noble animal.
Harassé par le combat, suffoqué par ses horribles étreintes, le lion tombe déjà dans les convulsions de l’agonie. « Que pour me récompenser il tourne vers moi sa rage, s’écrie Godefroi, n’importe! mon épée le délivrera de ce monstre. »
Se dressant sur son coursier qui s’élance, La Tour brandit sa large épée, et, rapide comme l’éclair, il fend d’un coup de tranchant le ventre du serpent gonflé de poison; le reptile agite son dard, ouvre sa large gueule, menace, bondit; sa tète, sa croupe et sa queue se crispent convulsivement.
Tout-à-coup, délivré de son bourreau, le noble lion respiré avec force, fait retentir les airs d’un mugissement d’allégresse,
■I. Avec une violence mugissante
et secoue sa crinière et ses jambes. Dans l’ivresse de sa joie, il n’oublie pas les devoirs de la reconnaissance.
Il s’approche en rampant de Godefroi, le flatte avec la douceur d’un agneau, lèche le cercle d’argent de son bouclier et le gantelet de fer qui couvre sa vaillante main. Dès-lors le lion suit le chevalier comme un chien fidèle suit son maître.
Esclave dévoué, il le suit pas à pas quand il traverse les déserts, les montagnes, les fleuves. Pendant le jour, il le caresse ; quand vient la nuit sombre, il le garde lui et son coursier; tous les matins, il chasse pour lui procurer du gibier, et dans les batailles il combat à ses côtés.
Assez longtemps la gloire du chevalier au lion a fait trembler les infidèles; maintenant, il tourne ses regards vers le rivage de sa patrie ; il veut que ses amis prennent plaisir à voir la reconnaissance du lion.
Mais c’est en vain qu’il prodigue l’or aux nautoniers, qu’il leur promet la plus riche récompense, oui ne veut recevoir dans son navire le terrible lion ; impatient do revoir sa patfie, le chevalier l’abandonne sur le rivage.
Le noble animal fait retentir la plage de ses cris plaintifs ; en proie au désespoir, il court çà et là les yeux fixés sur le vaisseau; il s’arrête enfin, et, du haut d’un rocher, il se précipite dans la profondeur dos sombres vagues.
Il lutte, se débat, rugit et halète; les habitants des mers s’enfuient épouvantés; autour de lui, les vagu,es courroucées bouillonnent et écument ; bien des fois déjà elles l’ont englouti, bien des fois ses efforts désespérés l’ont ramené à la surface.
<r Voyez donc là-bas ce que le tourbillon entraîne, » s’écrie longtemps après le patron du haut du mât. Poussé par un secret pressentiment, Godefroy, à l’aide d’une corde, descend du tillac, regarde avec attention' et voit en frémissant la crinière de son lion s’élever sur les flots.
\ . Aiguise le regard (Germ.).
Le lion, lui aussi, aperçoit le chevalier; et ses forces paraissent se ranimer comme par miracle; entraîné par le tourbillon, il lève la tête par un dernier effort, regarde son maître avec un adieu muet, et disparaît sous les vagues.
F. Kind.