LE FLEUVE
Brillant comme un rayon émané des étoiles, voyez le ruisseau • s’échapper joyeusement du rocher ; de bons génies nourrirent son enfance dans la région des nuages, au milieu des broussailles et des rocs sourcilleux.
Avec l’impétuosité de la jeunesse, il s’élance, en se jouant, du sein de la nue sur les blocs de marbre, et plein d’allégresse, il jaillit de nouveau vers le ciel.
Dans le sentier qu’il se fraye sur les hauteurs, il court après les cailloux bariolés, et se fait déjà le guide des sources, ses sœurs, qu’il entraîne avec lui.
11 descend dans la vallée, et les fleurs naissent sous ses pas, et la prairie vit de son haleine.
Mais ni les ombrages de la vallée, ni les fleurs qui embrassent ses genoux et le regardent amoureusement, ne peuvent le retenir. À travers de sinueux détours, sa course se dirige vers la plaine.
Des ruisseaux viennent se réunir à lui ; alors, resplendissant comme l’argent, il s’avance dans la plaine qui resplendit avec lui, et les fleuves de la plaine et les ruisseaux de la montagne le saluent avec allégresse et s’écrient : Frère ! frère! mène-nous avec toi chez ton vieux père, l’éternel Océan qui nous attend et nous ouvre ses bras ; hélas 1 il les ouvre en vain, pour embrasser ses enfants, qui soupirent après lui. Sois notre guide, car le sable avide nous dévore dans l’aride désert; du haut du ciel, le soleil suce notre sang, et une colline arrête notre cours et nous transforme en lac. Frère ! mène avec loi vers ton père tes frères de la plaine, tes frères de la montagne 1
Venez tous ! — Et maintenant le héros promène plus mu-
4. La source. — Un substantif masculin était nécessaire pour conserver l’allégorie.
jestueusement ses ondes gonflées, et, soulevé par toute une race, il roule ses vagues triomphantes en donnant des noms aux contrées qu’il traverse : les villes naissent sous ses pas.
Poursuivant sans relâche sa course mugissante, il laisse derrière lui les tours décorées de banderoles et les palais de marbre, créations de l’abondance qu’il répand.
Semblable à Atlas, il porte des édifices de cèdre sur ses épaules de géant ; des milliers de pavillons flottent en frémissant dans les airs au-dessus de sa tète, et attestent sa majeslé.
Et c’est ainsi que, bruissant de joie, il comble les vœux , paternels de l’Océan on lui amenant ses frères, ses enfants, ses trésors.
Goethe.