LE MARTYRE DE FLORIEN
Agathocie raconte au jeune Constantin la mort de Florien, martyr du christianisme sous la tyrannie de Galerius.
Laureacum, juin 304.
Suivant mon opinion et les enseignements de l’histoire , si la Providence a do temps en temps suscité de grandes âmes douées de qualités supérieures et capables de résister la tête haute aux orages qui viennent fondre sur l’humanité, comme les rochers qui s’élèvent dans les nues, c’est pour servir aux autres hommes d’exemple et de protection, pour relever et fortifier leur faiblesse. Utt pareil exemple devient encore plus sublime lorsque l’âme fortement trempée qui le donne est destinée à gouverner, et que la vocation divine qui l’appelle à
conduire et à diriger les autres se manifeste d’abord dans l’empire qu’elle a sur elle-même et ses penchants les plus nobles. C’est ainsi, mon cher Constantin, que tu t’es révélé à mes yeux depuis le premier moment où nous nous rencontrâmes, et j’espère que tu montreras la même fermeté en recevant la nouvelle que j'ai à te donner 1.
Depuis quelque temps nous attendions à Laureacum I’arririvée de ton respectable maître et ami, le centurion Cneius Florianus. Le hasard voulut que précisément alors Valérie se trouvât ici également avec ses parents adoptifs. D’gprès tes instructions, je communiquai à Asinius Ponticus la nouvelle que j’avais reçue, et lui laissai la liberté de faire ce qu’exigerait son devoir. Il fit, en effet, dans le plus grand mystère, ses préparatifs de départ; mais Florianus arriva à l’iipprovisjte quelques jours plus tôt qu’on ne l’attendait, et Aquilinus, préfet de la ville, créature et fidèle instrument du cruel Galère, le fit arrêter sur-le-champ comme un espion, un émissaire suspect de Constantin, et lui fit enlever toutes les lettres et écrits qu’il avait pour toi et pour Dioclétien à Salope.... Sous des prétextes frivoles auxquels on chercha à donner une forme légale, il fut traîné devant le tribunal dont les juges, dignes satellites du préfet, avaient déjà prononcé la sentence avant que l’accusé eût seulement comparu. Il fut condanjné à mort.
Je volai chez Aquilinus; je mis en œuvre tout cp qui £tgi£ en mon pouvoir pour obtenir de lui, sous toute espèce de prétextes spécieux, sinon la vie de ton ami, du moins un délai jusqu’au retour du courrier que je t’avais expédié aussitôt après l’emprisonnement de Florianus. Soit qu’Aquilinus devinât mes intentions, soit qu’il eût des ordres positifs de son maître, après m’avoir traité avec la plus grande politesse, et tout en protestant de sa considération pour moi, et du regret
<. Il est facile de rétablir le mot  mot de celle longue phrase, dont la traduction littérale m’a paru impossible.
qu’il avait de ne pouvoir se rendre à mes vœux, il repoussa ma demande. Je sortis profondément affligé. Le lendemain, il me fit appeler. M’accueillant avec des paroles doucereuses et des flatteries qui me révoltaient, car je ne pouvais les considérer que comme le masque de sa basse méchanceté et de sa perfidie, il me dit que, par égard pour moi et par véritable estime pour son prisonnier dont la noble conduite le touchait au dernier point, il voulait recourir au seul et dernier ,
moyen qui lui restât de le sauver, quoiqu’il fût obligé d’avouer qu’il ne s’exposait pas peu, et que cette condescendance pouvait lui attirer peut-étrède graves désagréments. Il fallait que Florianus abjurât, comme bien d’autres l’avaient fait avant lui dans ces contrées, une religion que Galère avait en horreur; il espérait alors que le césar ne verrait pas ce sacrifice sans quelque satisfaction, et qu'il pardonnerait à lui, Aquilinus, d’avoir accordé à Florianus la vie et la liberté.
Ce que je répondis et pouvais répondre, tu le sais d’avance ; i
et Florianus, de son côté, agit comme toi et moi devions nous y attendre. Mais le désir de donner du moins quelque utilité au sacrifice d’une vie qu’il ne pouvait plus sauver, et qu’il n’aurait même pas désiré conserver, quand bien même on n’en eût pas fait le prix de son déshonneur, l’engagea à souscrire, 'en apparence, à celte ignominieuse condition. Par une rusé habile, il trompa ses persécuteurs, et offrit de paraître publiquement, le jour fixé, dans le forum de la ville pour satisfaire à leurs désirs. Le bruit de sa soumission et du spectacle auquel on pouvait s’attendre se répandit rapidement à Laureacum et dans les environs. Il parvint jusqu’à nos oreilles et à celles de la triste Valérie. Nous ne crûmes pas à son apostasie. Nous avions quelque soupçon du dessein du noble et infortuné Florianus, sans pouvoir cependant tout deviner. Valérie ne conservait plus aucune espérance ; elle avait acquis la certitude qu’il périrait. A force d’argent et de ruses, elle était parvenue , à notre insu, à se faire ouvrir les portes deson cachot,. A l’aide d’un déguisemeut, elle avait
pu entretenir Florianus qui lui avait communiqué, autant que sa douleur lui permit de comprendre, le message qu’il avait pour toi, et que je te transmettrai comme un saint héritage du plusrespectable desamis, tel que je l’ai reçu decette fidèle et malheureuse femme.
Il arriva ' le jour de ce grand et douloureux spectacle. Mais auparavant, je dois te dire encore que la cruauté de Galère et de ses instruments a eu déjà dans ces contrées des suites très-fâcheuses pour le christianisme. Bon nombre de fidèles ont mieux aimé sacrifier leur vie que leur croyance; mais beaucoup aussi (et qui pourrait en faire un crime à une multitude d’hommes, la plupart sans éducation?), beaucoup d’autres, fatigués des vexations qui détruisaient tout leur bonheur terrestre, effrayés des supplices inouïs dans lesquels les plus courageux étaient condamnés à périr, ont saisi le seul moyen de salut que leur laissât la ruse de leurs persécuteurs.... Ils ont sacrifié aux dieux..., et de3 apostasies semblables à celles que l’on exigeait de ton respectable ami n’étaient rien à cette époque.
ün grand, un frappant exemple donné par un homme que son rang, ses relations, et plus encore son mérite personnel, avaient placé dans une position élevée, n’en était que plus nécessaire et plus efficace. C’est ce que ton noble ami avait sans doute reconnu, et c’est là-dessus qu’il fonda ses projets. Une multitude innombrable, parmi laquelle on comptait beaucoup de chrétiens, était rassemblée. Florianus parut solennellement revêtu de tous les ornements de son rang. C’était un homme dans toute la force de l’âge mûr; son extérieur plein de noblesse commandait le respect. Tous les yeux étaient fixés sur lui. La pitié, la bienveillance , la curiosité, l'admiration, le mécontentement se peignaient sur tous les visages, suivant que le dessein de Florianus ou l’idée qu’on so faisait de sa personne agitait diversement les esprits. On al-
< . Perça.
lume 1 le feu du sacrifice devant une idole; le prêtre présente l’encensoir au centurion qui monte avec dignité les degrés du haut desquels il pouvait facilement dominer l'assemblée. Alors, au lieu de sacrifier, il se tourne vers le peuple, et avec une éloquence entraînante, avec un accent qui pénètre profondément dans les cœurs, les yeux étincelants, les joues * colorées par la rougeur de la plus noble colère, il commence à dépeindre l’horreur que lui inspire l’action qu’on exige de lui, la bassesse de l’idolâtrie, ladignité de sa religion et la noble récompense réservée aux courageux confesseurs de la foi. Le préfet lui impose silence, mais le peuple qui désire en- . tendre le courageux orateur couvre de ses clameurs la voix d’Aquilinus. Florianus continue, il exhorte ses frères à la persévérance, il fait luire à leurs yeux l’espérance d’une vie meilleure 4 . Les prétoriens s’élancent alors de toutes paris avec impétuosité; un tumulte épouvantable s’élève. Transporté de colère, le préfet ordonne aussitôt qu’on le mette à mort. La garde s’empare du prisonnier qui est abandonné à sa fureur. Le peuple essaye de le sauver; mais ses efforts sont inutiles. Pour ne pas perdre de temps, et ne lui laisser aucune chance de salut, les soldats furieux le traînent sur le pont, et de là le précipitent dans les flots de l’Anasus,qui, grossi pardes pluies abondantes tombées dans les montagnes, roulait, en grondant, ses tourbillons d’écume, et engloutit avidement sa victime.
C’est ainsi que ton excellent ami termina une existence constamment vouée à la vertu jusqu’à sa dernière heure. Il quitta ce monde avec la conscience d’avoir donné un exemple sublime, et d’avoir laissé dans les âmes une impression qui devait bientôt produire une abondante moisson 4 de fidélité et de courage.
4 , Tous les verbes au passé dans le texte sont au présent dans la traduction.