‹ Morceaux choisis en prose et en vers des classiques allemandsChapitre 27 sur 249 · DÉFAITE D’ATTILA · texte numérisé non relu

DÉFAITE D’ATTILA

Les armées d’Aétius et de Théodoric, roi des Goths, venaient d’opérer leur jonction. Avitus qui, plus tard, devint empereur, avait été envoyé à la cour du roi pour hâter ses préparatifs et la marche de ses soldats. Les Goths se dirigèrent vers Orléans, et parurent dans le voisinage de la ville, rudement assiégée, au moment où la détresse était portée à une telle extrémité, que, selon le récit de Grégoire de Tours, l’évéque Anianus pouvait A peine, par ses prières et ses supplications, entretenir quelque confiance chez les habitants, réduits au désespoir.

Attila leva le siège et rétrograda. Il avait pour cela deux motifs : concentrer autour de lui les différentes divisions de son armée, trouver pour sa nombreuse cavalerie hunnique un terrain convenable. Près de Châlons-sur-Marne, dans la • vaste plaine connue sous le nom de champs Catalauniens, il prit une forte position et attendit les ennemis. Ceux-ci ne tardèrent pas. Plus prolongée, la retraite eût ressemblé à la fuite : une bataille devait décider de la destinée entière d’Attila. Se méfiant à bon droit des hordes étrangères que la crainte seule avait poussées sous ses drapeaux , la haine et la fureur dans l’âme, il interrogea les devins sur l’issue de la lutte. Leur réponse, tirée de l’inspection des entrailles et des os des victimes, lui annonça une défaite, mais, en revanche, la mort du général ennemi. Attila vit ce général dans Aétius, et estima la perte d’une bataille suffisamment compensée par le trépas de l’homme qui s’élait opposé à -ses des-

seins avec tant de succès. Il résolut donc de combattre, mais pas avant la neuvième heure du jour, afin que les approches de la nuit, en interrompant la lutte, missent un terme au désastre.

Les deux armées, séparées par une colline, se rangèrent en bataille. D’un côté, Théodoric avec ses Visigoths prit l’aile droite; Aétius la gauche avec les Romains et le reste des confédérés. Par mesure de sûreté, le roi Sangiban avec ses Alains fut placé au centre, car il inspirait encore une certaine méfiance. De l’autre côté, Attila avec les Huns occupa le centre. A gauche, il plaça les Ostrogoths, commandés par leur roi Valamir et ses frères Théodemir et Yidemir, parce qu’il comptait sur l’acharnement d'une lutte fratricide entre eux et les Visigoths. A droite se tenait le fidèle Ardarich à la tête de ses Gépides. Les troupes des autres peuples avec, leurs rois furent placées sous la conduite de Valamir et d’Ardarich. Attila en personne exerçait le commandement en chef, et, avec sa hauteur accoutumée, il distribuait à tous ses ordres reçus avec la soumission accoutumée. Cependant le sommet de la colline avait été occupé par Aétius et Thorismond, fils du roi Théodoric, et les efforts d’Attila pour s’en emparer restèrent sans succès. Cet événement paraissait inquiéter l’armée des Huns. En conséquence, Attila, rassemblant autour de lui les chefs do ses bataillons, leur parla * en ces termes : « Je crois inutile d’exciter votre courage par des paroles. Laissons les discours aux jeunes capitaines et aux armées novices. Il ne me convient pas plus de dire des choses vulgaires qu’à vous de les entendre : vous savez ce que c’est que la guerre. Pour le brave, rien n’est plus doux que de châtier l’insolence de l’ennemi, et rassasier son cœur de vengeance, est un don précieux de la nature. Marchez donc hardiment à l’ennemi ; c’est surtout à l’agresseur qu’appartient l’audace. Méprisez cette masse composée d’éléments hétérogènes. Il avoue sa crainte, celui qui cherche sa défense dans un secours étranger. Voyez I l’attaque n’a pas encore

prose: narrations.

commencé, et déjà la frayeur les saisit; ils s’efforcent de gagner les hauteurs : trop tard ils chercheront un refuge dans la plaine. Nous connaissons les armes légères des Romains : la première blessure, que dis-je, une blessure? la poussière seule suffit pour les accabler. Leur tactique, leurs boucliers en tortue 1 ne doivent vous inspirer que du dédain. Attaquez les Alains; précipitez-vous sur les Visigoths : c’est dans la mêlée qu'il faut chercher la victoire. Quand les nerfs sont coupés, les membres s’affaissent, et le corps ne peut plus se soutenir si on lui enlève sa charpente osseuse. Ainsi donc, déployez votre énergie et montrez votre ancienne fureur. Comme Huns, maintenez votre réputation d’habileté et de bravoure. Blessés, arrachez la vie à votre adversaire ; épargnés par le fer, rassasiez-vous du carnage des ennemis. Celui qui est destiné à vivre, nul trait ne peut l’atteindre, et, môme sur une couche paisible, le destin sait trouver celui qui doit mourir. Cette masse aux éléments confus ne supportera pas le regard des Huns. Voici le champ de notre triomphe 1 le premier je lance le javelot contre l’ennemi. Il est dévoué à la mort, celui qui resterait inactif là où combat Attila! »

Aussitôt, tous volèrent au combat. Ce fut une mêlée affreuse, une lutte opiniâtre qui se prolongea jusque dans la nuit orageuse. Jornandès qui, à la vue d’un si horrible spectacle, ne peut se défendre de la pensée que le genre humain n’existe que pour les rois, Jornandès prétend que l'antiquité tout entière n’a jamais vu pareil combat, et que, dans l’avenir, personne ne verra jamais des faits aussi gigantesques que ceux qui furent accomplis alors. Suivant la tradition, un ruisseau qui traversait le champ de bataille fut gonflé par le sang des morts et des blessés, au point de devenir un torrent qui

4. C’était, chez les Romains, le mot consacré pour exprimer une manœuvre qui consistait à rapprocher les boucliers les uns des autres été former ainsi une sorte de voûte sous laquelle les combattants étaient ù l’abri des projectiles.

entraîna les cadavres. Une soif dévorante poussa bon nombre de soldats vers ce torrent et les obligea de boire cet horrible mélange : on évalue à cent soixante-deux mille et même à près de trois cent mille hommes la perte dps deux armées dans cette bataille. Personne sans doute n’accordera à ces chiffres une valeur historique; mais ils caractérisent l’impression que ce grand événement avait prodqite dans l’esprit des contemporains. Le roi Théodoric était au nombre des morts. Pendant qu’il traversait au galop ses escadrons en excitant leur ardeur par ses cris, il fut renversé de cheval et foulé aux pieds par ses propres soldats. Ainsi s’accomplit la prédiction. Transportés de douleur et de rage à la mort dp leur roi , les Visigoths , à ce qu’il semble, assez mollement combattus par les Ostrogoths, tournèrent leurs armes contre Attila, et le puissant guerrier ne put résister à leur impétuosité. Il se retira dans son camp, défendu par des chariots entassés, et y fit élever un bûcher afin d’échapper à la captivité en périssant dans les flammes, si pes barricades ne le garantissaient pas d'une défaite. Mais )i ne fut pas attaqué. Thorismond, fils de Théodoric, avait occupé le sommet de la montagne. Marchant en avant par une nuit obscure, il vint se heurter à l’improviste contre les chariots des Huns, se blessa à la tête et tomba de cheval. Ses soldats le sauvèrent, mais il dut renoncer à tout combat ultérieur. Aétius, lui aussi, fut séparé des siens, et erra longtemps au milieu des ennemis; quand il trouva enfin le camp des Goths, jl ne songea plus qu’à se tenir sur la défensive. Peut-être, comptant sur la vieille amitié d’Attila , était-il allé dans le camp des ennemis.

Elle passa celte nuit d’angoisse, et la lumière du jour éclaira des plaines couvertes de cadavres. Romains et Visigoths regardèrent comme une victoire qu’ Attila ne renouvelât pas l’attaque. Mais on entendait au loin retentir dans son camp le cliquetis des armes et le chant de ses hordes, et la terreur et l’angoisse remplissaient l’âme des vainqueurs. C’est ainsi

PROSE: NARRATIONS. kZ

que la carapagpe tremble aux rugissements du lion assiégé dans son antre par les chasseurs. Sur ces entrefaites, on avait trouvé le cadavre du roi des Visigoths. Jl fut solennellement enseveli au mijieu des lamentations et des hymnes funèbres, et Thorismond, le vaillant fils du héros défunt, fut, selon la coutume de son peuple, salué roi sur le corps de son père. Cédant aux transports de sa douleur et à l’élan de sa bravoure, le nouveau roi voulait à l’instant même tirer vengeance des Huns; mais Aétius considéra comme trop périlleuse une attaque contre le camp d’Attila, et fut d’avis qu’on réduirait plus facilement par la famine ce terrible adversaire. Il donna même bientôt après au jeune prince le conseil de retourner dans son royaume qui pourrait lui être enlevé par ses frères, ce qui l’obligerait de leur faire une guerre funeste. Thorismond reconnut la tiédeur de la confédération dans cet étrange conseil, et ne put se défendre d’un spntiment de méfiance envers celui qui l’exprimait. Il le suivit cependant et retourna dans ses États. Le reste de l’armée ne tarda pas à se débander, et Aétius se retira à son tour. Attila lui aussi abandonna alors sa position et repassa le Rhin.

Luden.

PRJSE DE CONSTANTINOPLE.

Après une longue suite, une sanglante vicissitude de dynasties, Constantin XII occupait le trône auguste mais vermoulu de Constantin le Grand. Pour que ce trône, déshonoré par tant d’empereurs insignifiants, iqiscrables ou infâmes, tombât du moins avec gloire, la destinée semblait avoir réservé le viril ConstanLin. Cette tige desséchée qui, dans les orages des siècles, avait perdu sa couronne et ses rameaux orgueilleux, ne pouvait plus être rajeunie, il le sentait bien; mais il s’était imposé le devoir d'écarler du trône aussi longtemps que possible la hache homicide. Constantin ne se dissimulait pas sa position, et de même que le nautonnier expé-

rimenté prévoit la tempête qui menace son fragile esquif, le jour même de son couronnement, l’empereur avait présente à la pensée la chute de son empire. Aussi demeura-t-il silencieux et sombre au milieu des cris d’allégresse du peuple de Constantinople, et lorsque son fidèle Phranza, qui était allé en Géorgie demander, pour Constantin, la main de sa belle princesse, fut de retour de son ambassade, l’empereur fut touché sans doute des félicitations unanimes de ses sujets; mais, dès qu’il put dérober un instant à la contrainte du cérémonial, il se jeta sur le sein de son ami pour y déposer ses chagrins. « Quand je t’ai envoyé en Géorgie, dit-il, j’ai cédé au vœu du peuple, qui désire un héritier du trône; mais le destin nous impose d’autres soins que les apprêts de fêtes nuptiales. J’ai le pressentiment que ces murs entendront le tonnerre des combats avant les chants de l’hymen. Dans sa légèreté, le peuple se réjouit de la mort d’Amurat le Terrible. S’il était terrible, en revanche, il était juste et las de la guerre. Mais le jeune lion qui occupe maintenant son trône, restera-t-il nonchalamment assoupi sur les lauriers paternels? Ne convoitera-t-il pas des trophées qui lui appartiennent en propre? Va, mon fidèle Phranza, appelle à notre aide les nations guerrières de l’Occident ; elles toutes sont menacées par la puissance du sultan, le jour où tombera Constantinople, le rempart de l’Europe. Puisse le danger faire taire un instant leurs mesquines jalousies 1 nous sommes tous sauvés si nous sommes unis. Quand la tempête sera calmée, cher Phranza, alors il sera temps de songer aux joies domestiques; alors tu conduiras dans mes bras la fiancée vers laquelle mon cœur s’élance. »

Abandonnant la sombre citadelle de Constantinople, portons nos regards vers les créneaux d’Andrinople, où un jeune monarque, dédaignant la pompe des anciens sultans, inaugure, d’une façon bien significative, le commencement de son règne par des jeux guerriers, et la suppression d’une cour inutile. Que dirai-je du caractère de Mahomet II? Son nom

était la terreur du siècle ; son bras, le fléau des peuples. Trop longtemps, l’aveuglement d’écrivains bornés, et la niaise bonhomie des peuples, ont encensé les puissants qui les pillaient et les immolaient. La philosophie, qui assigne à toute chose sa place légitime, a dépouillé les conquérants de leur éclat emprunté, et les a livrés, s’ils n’étaient que conquérants, au mépris et à l’aversion des hommes.... En arrosant du sang de ses frères puînés le trône sur lequel il venait de monter ’, Mahomet trahit la pensée dominante de son âme.... Tous ses actes peuvent se résumer dans la guerre et le despotisme. Le plus brillant de tous, le plus glorieux, selon son appréciation personnelle, mais le plus exécrable aux yeux de la justice, c’est la destruction de l’empire grec.

Parmi les ambassadeurs qui, venus des contrées lointaines de l’Orientet de l’Occident, se pressaient autour du trône de Mahomet pour lui adresser leurs félicitations, ceux de Constantin avaient été les plus empressés. Le sultan avait pour tous des paroles de paix et d’amitié ; mais tout cela n'était que sur ses lèvres : la guerre couvait dans son cœur. La soif de la domination rabaissait le plus orgueilleux des hommes à la fourberie la plus méprisable. Après avoir étouffé, dans une rapide campagne, la révolte de quelques provinces, il jette bien vite le masque, enlève aux Grecs, dont la méfiance s’était endormie, des contrées magnifiques dont il venait de leur garantir la possession par les serments les plus solennels, et donne l’ordre de construire sur le détroit, en face de Constantinople, une forteresse menaçante. Dès ce moment, Constantin, avec une âme virile et véritablement romaine, résolut de tirer l’épée; car il valait mieux le faire tout d’abord avec gloire et chance de succès, que d’attendre une situation désespérée : mais la timidité des masses, et le défaut de patriotisme des grands, le forcèrent de chercher son salut dans des négociations aussi

1 . En affermissant dans le sang, etc. I.a métaphore, mauvaise d’ailleurs dans toutes les langues , puisqu’elle associe deux images contradictoires, ne saurait passer dans le français.

peu favorables que la guerre, au bon droit désarmé contre la rapacité puissante. Il permit la construction de la forteresse, et les Turcs, pour se procurer des matériaux, détruisirent dans lesenvirons les temples etles palais. Ils tuèrent quelqües hardis défenseurs des saints autels, et égorgèrent impitoyablement l’équipage d’un vaisseau qui avait osé refuser au commandant du château fort un péage illégalement exigé. Constantin gémit et garda le silence. Mais voilà qu’un pacha insolent üt paître ses chevaux et ceux de sà suite dans les blés mûrs des environs de Constantinople. Furieux de Ce brigandage, révoltés de cette insulte, les paysans assommèrent quelques-uns des coupables, et Mahomet, comme s’il eût été l’offensé, fit marcher ses bandes sanguinaires, qui mirent le tillage en cendres et égorgèrent, dans un large rayon, les moissonneurs innocents. Alors les portes de CôrtStantinople furent closes, les rues se Remplirent d’une foulé consternéë, et le plus lâche comprit que le glaive seul pouvait décider. 11 n’est pas au monde de spectacle plus grand et plus sublime que celui d’un peuple qui, à l’irruption d’un péril extrême, réveille son énergie, et, pour sauver ce qu’il a de plus précieux et de plus saint, pour défendre sa vie et son honneur, saisit les armes avec la résolution du désespoir. Dominée pàC Ce sentiment, une nation est formidable, quelque petite qu’ellè soit, tel n’était pas ce peuplé grec ou romaih dégénéré, et ceux qui se montraient dignes de leur nom ët de leur empereur formaient une bien faible minorité. Les riches dérobaient leurs trésors aux besoins de l’État : ils lës gardaient pour les Turcs. Les prêtres que Constantin avait forcés de paver une contribution l’injurièrent du nom dé spoliateur d’églises, et lorsque, pour obtenir le secours de l’Occident, il fit alliance avec ses frères latins, ils le maudirent comme un apostat. C’est ainsi qu’ils aliénèrent au prince le cœur de son peuple, et qu’ils fournirent aux lâches un prétexte pour dédaigner l’appel de la patrie. Dans une ville qui Comptait par myriades les citoyens aisés, on ne trouva, après récherche

faite dans lotîtes les rues et les maisons, que quatre mille neuf cent soixante-dix individus valides disposés à prendre les armes pour défendre leur foyer et leur honneur. Sans proférer une seule parole, Phranza présenta à son maître cette déplorable listé : « Ne perds point courage, mon fidèle ami, dit l’empereur, notre armée est petite, mais choisie. Nous avons en outre deux mille vaillants étrangers que nous amena le noble Justiniani ; et d’ailleurs, le droit, la nécessité et lé désespoir ne combattent-ils pas pour nous ? »

Sur ces entrefaites, autour du trône du sultan, se rassem- < blaient les soldats de la Porte : les janissaires aguerris, les spahis rapides, les fiers paéhas, chacun à la tête d’un bataillon et tous les vassaux de l’empire, et lorsque la trompette sacrée se fit entendre et que l’on proclama la promesse du pillage, l’armée se grossit encore de cent hordes fanatiques et san- ' guinaires. Elle s’ébranle déjà, cette masse innombrable, menaçante comme les nuages amoncelés qui recèlent la tempête ët marquant son passage par la destruction.

Là où les côtes de l’Europe et de l’Asie, se rapprochant deux fois l’une de l’autre, encadrent entre deux détroits le vaste et majestueux miroir de la Propontide ; dans ces lieux bù le voyageur, entouré des plus doux souvenirs de la poésie, admire, dans un solennel recueillement, la double splendeur dë la nature et de l’art ; là, à l’entrée du Bosphore, appuyée sur sept collines comme l’antique Rome, l’immense Constantinople abaisse soh regard sur deux mondes. Baignée à droite et à gauche par les flots, et défehduè du côté de là terre par de hardis remparts, elle avait bravé la puissance de Cosroës, celle des califes et de maint peuple barbare. Mais lé torrent des âges, plus fort que le torrent passager des armes, avait miné les murâilles et les tours gigahtesqües, et ce qui était inexpugnable pour les simples machines des sièges antérieurs devait succomber aux engins de destruction récemment inventés.

Contre les forces réunies et sans cesse renouvelées de

l’empire turc, contre les attaques furieuses et incessantes d’une armée innombrable et d’une puissante flotte, Constantin se voyait sans espoir de secours, réduit aux ressources de son propre génie et aux bras de dix mille combattants à peine. Les puissances européennes étaient restées indifférentes à sa détresse, et le secours que réclamait un danger imminent, elles le refusaient sous l’influence de la peur, de l’aveuglement, d’indignes passions ou d’un égoïsme à courte vue. Sans doute, en se soumettant au vainqueur, l’empereur pouvait encore obtenir de sa clémence la vie et peut-être même une existence fortunée. Mais, le premier des Romains par le sang et l’élévation de son âme, Constantin jugea plus digne de lui et du nom romain de laisser à la postérité un grand exemple d’héroïsme.

.... Déjà cinquante-deux journées affreuses avaient lui sur les citoyens de Constantinople. Au tonnerre de l’artillerie se mêlaient les lamentations de l’angoisse et de la terreur ; et le silence de la nuit était troublé par les sanglots des blessés et les gémissements des orphelins. Si le glaive des valeureux combattants dévorait les bandes turques, de quoi cela leur servait-il? Bientôt les vides se remplissaient de nouveau, et les plus brillants avantages étaient trop chèrement achetés par le plus pur de leur sang. L’espérance s’évanouit de plus en plus, et Mahomet, voyant les tours renversées et les murs battus en brèche par son artillerie, ordonna un assaut général. Les préparatifs devaient avoir lieu pendant la nuit. Au loin, sur les deux rives, les chrétiens virent briller d’innombrables feux de bivac et la mer étinceler à la lumière de milliers de fanaux portés par les navires qui se dirigeaient vers la ville. Grand et splendide spectacle, mais plein de sinistres présagesl Ajoutez à cela le bruit sourd des épais bataillons qui s’avancent, le cliquetis multiple des armes, et bientôt, au premier rayon de l’aurore, le tonnerre de l’artillerie, le fracas de cent instruments de destruction et les cris de soldats altérés de sang, s’élevant comme un formidable, concert de cette masse

confuse!... Les Grecs n’étaient pas pris au dépourvu. Le vigilant Constantin avait observé les mouvements de l’ennemi. Au milieu de la nuit, il fit appeler dans la citadelle ses parents, ses amis et les plus nobles de la nation, pour leur inspirer par des paroles de flamme ce mépris de la mort qui régnait dans son cœur. Par le nom sacré de Rome et les grands souvenirs que ce nom évoquait, il les adjura de redouter le juge- . ment du monde et de la postérité; il leur montra que cet instant allait irrévocablement décider de leur vie, de leur liberté, de leur bonheur, ainsi que de la durée ou de la destruction de l’empire, et leur représenta ce que le devoir et l’honneur exigeaient d’eux comme chrétiens, frères et soldats. Ils s’embrassèrent en pleurant, jurèrent de mourir pour la patrie, et chacun courut à son poste avec la résolution de rester digne du nom romain. Cependant l’empereur, dans le cœur duquel s’était éteinte l’espérance qu’il s’était efforcé d’allumer chez ses amis, se rendit à la basilique de Sainte- Sophie pour recevoir la sainte communion ; de là, il vola aux retranchements intérieurs pour remplir, jusqu’au dernier moment, au milieu de ses concitoyens, les devoirs de général et de soldat, et puis.... mourir.

Déjà le combat inégal avait commencé; déjà la mort avait parcouru les rangs sous mille formes. La terre et la mer s’empourpraient de sang. Mais qu’importait au sultan? il avait assez de soldats pour combler avec leurs cadavres les fossés de Constantinople et marcher à la victoire sur ces victimes entassées. Après deux heures de carnage, les Grecs n’avaient encore perdu aucune de leurs positions ; cependant leurs bras commençaient à être las d’immoler, et c’est alors que Mahomet conduisit à l’assaut des troupes fraîches qui formaient le noyau de son armée : les terribles janissaires. En ce moment fatal, le brave et habile tacticien Justiniani, général du potit corps de troupes auxiliaires fournies par l’Occident, et élevé par l’empereur au commandement de toute l’armée, fut blessé par une flèche. Habitué à braver la mort, il ne put cependant . . • 3

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résister à la douleur de sa blessure, et s’enfuit vers la ville pour se faire panser.

« Ami, lui cria l’empereur dont les regards étaient partout, ta blessure est légère, le danger pressant ; ta présence est nécessaire ici ; et d’ailleurs, où veux-tu fuir?

— Je veux chercher mon salut dans le chemin que Dieu luimême a frayé aux Turcs victorieux, * répondit Justiniani, vaincu par la douleur.

Et, à travers une brèche de la muraille, il se glissa dans la ville; plusieurs de ses compatriotes le suivirent, et Constantinople fut perdue. Accablés par le nombre, forcés d’abandonner les ouvrages intérieurs, les Grecs s’enfuirent vers le rempart du centre. Déjà le turban flottait du haut de plusieurs tours; déjà les bourgeois tremblants entendaient L’Allah triomphant, et c'en était fait, hélas ! de Constantinople. Le combat n’avait continué que là où se trouvait l’empereur. Les plus nobles et les plus vaillants de son peuple se pressaient autour de lui. Il les pria de le tuer pour ne pas tomber vivant entre les mains des infidèles, et jeta au loin son manteau “de pourpre, afin de tomber inconnu parmi ses frères d’armes. Tous trouvèrent là une belle et virile mort; mais nul ennemi ne put se vanter d’avoir tué l’empereur. Son corps gisait au milieu de ses compagnons massacrés, entouré d’ùn monceau de cadavres ennemis.

Rottcck.

l’homme sans ombre.

La société était fort gaie. On badinait et plaisantait; parfois, on parlait gravement de choses légères, plus souvent encore, légèrement de choses graves, et l’esprit s’exerçait surtout à son aise sur le compte des amis absents ot de leurs relations. J’étais trop étranger pour comprendre grand’ chose à tout cela, trop inquiet et trop absorbé en moi-môme pour fixer ma pensée sur de telles énigmes.

Nou3 avions atteint le bosquet de roses. La belle Fanny, la reine de la journée, à ce qu’il paraissait, voulut, par caprice, cueillir elle-même un rameau fleuri. Elle se blessa avec une épine, et un sang si pourpré qu’on l’eût dit échappé des roses sombres, teignit sa main délicate. Cet événement mit toute la société en émoi. On chercha du taffetas d’Angleterre. Un homme silencieux, mince sec, long, vieillot, qui suivait la société et que je n’avais pas encore remarqué, glissa aussitôt sa main dans la poche étroitement collée aux basques de son habit gothique, en «taffetas gris, en tira un petit portefeuille, l’ouvrit, et s’inclinant avec dévotion, présenta à.la dame l’objet demandé. Elle le reçut sans adresser au donateur ni marque d’attention, ni remerciment. La blessure bandée, on continua de gravir la colline du haut de laquelle on voulait jouir de la vaste perspective, qui, par-dessus le labyrinthe du parc, s’étendait jusqu'à l’océan sans bornes.

Le spectacle était effectivement grand et magnifique. Un point lumineux brillait à l’horizon entre les sombres vagues et l’azur du ciel. — « Une longue-vue par icil * cria John, et avant que la foule des valets, répondant à l’appel, se fût mise en mouvement, l’homme gris, s’inclinant avec humilité, avait fourré la main djns la poche de son habit et en avait retiré un beau Dollond qu’il remit à M. John. Celui-ci, dès qu’il eut approché l’instrument de son œil, annonça à la société que le point lumineux à l’horizon n’était autre chose que le vaisseau sorti la veille, et que les vents contraires retenaient en vue du port. Le télescope passa de main en main sans revenir dans celles de son propriétaire. Pour moi, je regardais avec étonnement cet homme, et je ne comprenais pas comment cette grande machine avait pu sortir d’une si petite poche. Personne toutefois n’en parut surpris, et l’on ne s’inquiéta pas plus de l’homme gris que de moi-même.

On se serait assis volontiers sur le gazon, au penchant de - la colline, mais on redoutait l’humidité du sol. « 11 serait

divin, dit un des promeneurs, d’avoir des tapis de Turquie pour les étendre à cette place, t A peine ce vœu était-il exprimé, que déjà l’homme à l’habit gris avait la main dans la poche, et que, d’un air de modestie et même d’humilité, il s’empressa d’en tirer un riche tapis de Turquie broché d’or. Les domestiques le prirent comme si c’eût été la chose du monde la plus naturelle, le déployèrent au lieu indiqué, et la société s’installa dessus sans façon. Quant à moi, je contemplais avec étonnement l’homme, la poche, le tapis qui mesurait plus de vingt pas dp longueur sur dix de largeur, et je me frottais les yeux, ne sachant que penser de tout cela, d’autant plus que personne n’y trouvait rien d’extraordinaire.

J’avais grande envie d’avoir des explications sur cet homme et de demander qui il était; mais je no savais à qui m’adresser pour cela, car je craignais peut-être encore plus messieurs les domestiques que messieurs les maîtres*. Enfin je rassemblai tout mon courage et, m’approchant d’un jeune homme de moindre apparence que les autres et que j’avais vu plus souvent seul, je le priai tout bas de me dire quel était l’homme serviable vêtu d’un habit gris. « Celui qui ressemble à un bout de fil échappé de l'aiguille d’un tailleur? — Oui, celui qui est seul. — Je ne le connais pas, » me répondit-il, et, à ce qu’il parait, pour éviter un plus long entretien, il se détourna et se mit à causer de choses indifférentes avec une autre personne.

Cependant le soleil commençait à devenir plus ardent, et les dames en étaient incommodées. La belle Fanny, se tournant avec nonchalance vers l’homme gris, auquel personne, que je sache, n’avait encore adressé la parole, lui demanda étourdiment si, par hasard, il n’aurait pas aussi une tente sur lui! Répondant, par une inclination profonde, comme si on lui faisait un honneur immérité, il mit aussitôt la main dans la poche d’où je vis sortir étoffe, perches, cordes, fer-

< . Messieurs les servants que messieurs les servis.

rures, bref, tous les éléments de la tente la plus somptueuse. Les jeunes messieurs aidèrent à la dresser et elle couvrit toute l’étendue du tapis, — et personne encore ne trouva là rien d’extraordinaire.

Depuis longtemps j’éprouvais un sentiment de malaise et même de terreur. Que fût-ce donc quand, sur un dernier souhait exprimé, je le vis encore tirer de sa poche trois chevaux de main, oui, trois beaux et grands chevaux noirs sellés et bridés ! Imagine-toi, pour l’amour de Dieu, trois chevaux harnachés, s’échappant de la même poche d'où étaient déjà sortis un portefeuille, un -télescope, un tapis broché de vingt pas de longueur sur dix de largeur, une tente de même dimension avec toutes les perches et ferrures qui s’y rapportent. Si je ne te certifiais l’avoir vu de mes propres yeux, tu ne me croirais certainement pas.

Quelque embarrassé et timide que parût l’homme gris luimême, quelque peu d’attention que les autres accordassent à sa personne, sa pâle figure, dont je ne pouvais détourner les yeux, m’inspirait tant d’effroi qu’il me devint impossible d’en soutenir plus longtemps la présence. Je résolus de quitter furtivement la société, ce qui, vu le rôle insignifiant que j’y jouais, me semblait chose facile. Je voulais retourner à la ville, tenter la fortune un autre jour près de M. John, et, si j’en avais le courage, le questionner sur cet étrange homme gris. — Plût à Dieu que j’eusse réussi à m’esquiver!

Déjà, traversant le bosquet de roses, j’étais parvenu à me glisser jusqu’au bas de la colline, et je me trouvais sur une pelouse découverte, quand la crainte d’être surpris foulant le gazon hors des chemins frayés me fit jeter alentour un regard investigateur. Quelle fut mon épouvante en voyant l'homme gris s’avancer derrière moi 1 il s’empressa de m’ôler son chapeau et me fit une profonde révérence, comme jamais personne ne m’en avait fait de pareille. Plus de doute, il voulait m’adresser la parole, et je ne pouvais l’éviter sans impolitesse. A mon tour, j’ôtai mon chapeau, m’inclinai et

je restai là, au soleil, tête nue et comme si j’avais pris racine dans le sol. Les yeux hagards de terreur, je le regardais comme un oiseau fasciné par un serpent. Lui-mème semblait très-embarrassé ; il ne leva pas les yeux, s’inclina à plusieurs reprises, risqua quelques pas en ayant et m’adressa la parole d’une voix basse et mal assurée, à peu près ayec le ton d’un mendiant ;

< Veuillez, monsieur, excuser mon importunité, si j’ose vqus poursuivre ainsi sans être connu de vous. J’ai une prière à vous adresser : daignez l’accueillir. — Mais, pour l’amour de Dieu ! monsieur, m’écriai-je, que puis-je faire pour un homme qui.... > Nous restâmes tousles deux muets, et je crois que la rougeur nous monta au visage. Après un instant de silence, il reprit : « Durant les moments trop courts où il m’a été donné de jouir de votre présence, j’ai maintes fois, monsieur, permettez-moi de vous le dire, contemplé avec une admiration inexprimable la belle ombre que vous projetez au soleil, et cela sans y attacher la moindre importance et, en quelque sorte, avec un noble dédain..., cette ombre magnifique, là, à vos pieds. Excusez une demande, bien hardie, sans doute : voudriez-vous consentir à me céder votre ombre ? »

Il se tut, et je sentis ma tête tourner comme la m eu le d’un moulin. Que devais-je penser de cette singulière proposition de m’acheter mon ombre? « Il doit être fou, * me dis-je, et avec un ton qui convenait mieux à l’humilité du sien, je répliquai :

« Qhl ohl mon cher ami! n’avez-yous donc pas assez de votre ombre personnelle? Voilà ce que j’appelle un commerce d’un genre tout à fait original. — J’ai là dans ma poche dit-il en m’interrompant, certaines choses qui pourraient ne pas sembler, trop indignes à monsieur. Pour cette ombre inestimable, le prix le plus élevé me semblera trop bas. »

En me souvenant de la poche, le frisson me saisit de nouveau, et je ne m’expliquai pas comment j’avais pu appeler cet

homme mon cher ami. Je repris la parole et cherchai à réparer ma faute par une politesse excessive :

<c Mais, monsieur, pardonnez au plus humble de vos serviteurs. Je ne comprends pas bien, sans doute, votre pensée; comment pourrais-je vous céder ‘ ?... Il m’interrompit : « Autorisez-moi seulement à ramasser là, devant vous, cette ombre précieuse et à l’emporter. Gomment je m’y prendrai, c’est mon affaire. En échange, et comme preuve de ma reconnaissance envers monsieur, je lui laisse le choix entre tous les trésors que je porte avec moi, dans ma poche : la véritable racine passe-partout, la mandragore, la pistole volante, la nappe des compagnons de Roland ; un homunculus à juste prix*. Mais tout cela ne fait pas votre affaire; voici mieux : le chapeau enchanté de Fortunat 1 , bien retapé et restauré à la dernière mode 4 ; une bourse magique semblable à la sienne. — La bourse magique de Fortunat I » m’écriai-je, et, malgré mon angoisse, ce seul mot avait captivé toute ma pensée. Je fus pris d’un vertige et je crus voir des doubles ducats scintiller devant mes yeux.

« Que monsieur ait la bonté d’examiner cette bourse et de la mettre à l’épreuve. » Il enfonça la main dans sa poche et en retira, par deux forts cordons de cuir, une bourse do moyenne grandeur en épais maroquin solidement cousu et

4. La différence de construction en allemand et en français entraîne un changement dans la forme de l’ellipse.

2 . Toutes ces allusions aux croyances superstitieuses du moyen âge et de la renaissance demanderaient de longs développements ; nous nous contenterons d’expliquer le sens des mots : ©piiiigrourjft, racine qui faisait sauter (fprtngcn) toutes les serrures; Stlvaumuuvjef et ®ai(jeii« mànnUin, racine que l’on trouvait sous le gibet d’un pendu; elle avait la forme humaine ( homunculus ) et faisait découvrir les trésors cachés ; Stdlcviud) il suffisait de s’asseoir sur cette nappe pour Cire transporté dans un lieu quelconque dès qu’on en formait le souhait.

3. On sait que le chapeau de Fortunat rendait invisible celui qui le portait.

. 4. Allusion railleuse au drame de L. Tieck, quia repris ensoùsœuvre la légende populaire de Fortunat, comme Goethe celle de Faust.

me la présenta. J’y plongeai la main et en retirai dix pièces d’or, puis encore dix, et encore dix, et encore dix. Bien vite, je lui tendis la main : « Tôpez là î marché conclu ! pour cette bourse, je vous cède mon ombre. » Il me frappa dans la main, s’agenouilla incontinent à mes pieds, puis, avec une merveilleuse adresse, il détacha légèrement du gazon mon ombre, depuis les pieds jusqu’à la tête. Je le vis la ramasser, l’enrouler, la plier, et finalement la mettre daus sa poche. Alors il se leva, s’inclina encore une fois devant moi et s’en retourna vers le bosquet de roses. Pour moi, je serrais convulsivement les cordons de la bourse. La terre rayonnait autour de moi, et aucune pensée ne pouvait encore se faire jour dans mon esprit.

Enfin je revins à moi, et je me hâtai de quitter ce lieu, où j’espérais bien n’avoir plus rien à démêler. Je commençai à remplir d’or mes poches, ensuite je liai solidement autour de mon cou les cordons de la bourse que je cachai dans mon sein. Je sortis inaperçu du parc, j’atteignis la grande route et je m’acheminai vers la ville. Tandis qu’absorbé dans mes pensées, je me dirigeais vers la porte, j’entendis crier derrière moi : « Mon jeune monsieur I eh! mon jeune monsieur, écoutez donc! > Je me retournai. Une vieille femme me suivait en courant : « Prenez donc garde, monsieur, vous avez perdu votre ombre. — Merci, petite mère. * Je lui jetai une pièce d’or pour son avis charitable, et je passai sous les arbres. A la porte, je fus encore condamné à entendre le fonctionnaire dire : « Où donc ce monsieur a-t-il laissé son ombre? » et, quelques instants après, deux femmes : « Jésus Maria ? le pauvre homme n’a pas d’ombre. » Cela commençait à me chagriner et j’évitai soigneusement de marcher au soleil. Mais cela n’était point partout possible; par exemple, dans la large rue qu’il me fallait bientôt croiser, pour mon malheur, juste au moment où les enfants sortaient de l’école. Un damné de polisson bossu, — je le vois encore, — ne tarda pas à s’apercevoir qu’il me manquait mon ombre. Il me tra-

hit par de grands cris à toute la gaminerie littéraire du faubourg, qui commença à me poursuivre de ses critiques 1 et à me lancer de la boue.

t Les gens rangés ont pour habitude de prendre avec eux leur ombre, quand ils vont au soleil. » Pour m’en délivrer, je jetai l’or à pleines mains au milieu d’eux et je sautai dans une voiture de place, où des âmes compatissantes m’aidèrent à me réfugier.

Dès que je me vis seul dans cette voiture, je me pris à pleurer amèrement. Je commençais à soupçonner qu’autant l’or l’emporte ici-bas sur le mérite et sur la vertu, autant l'ombre était estimée plus haut que l’or même. Qu’allais-je devenir, grand Dieul

J’étais encore tout consterné, quand la voiture s’arrêta devant mon ancienne hôtellerie. Je frémis rien qu’à la pensée de remettre le pied dans cette misérable mansarde. Je üs descendre mes effets, reçus avec mépris mon misérable paquet, jetai quelques pièces d’or et j’ordonnai au cocher de me conduire à l’hôtel le plus en réputation. La maison était au nord, je n’avais pas à redouter le soleil. Je renvoyai le cocher en lui donnant de l’or, je me fis conduire dans le plus bel appartement, sur la rue, et je m’y enfermai le plus tôt possible.

Que penses-tu que je fis alors? — ô mon cher Chamisso, l’avouer, même à toi, me fait rougir. Je tirai de mon sein la malheureuse bourse, puis, avec une sorte de rage qui, semblable à un incendie, s’accroissait d’elle-méme, j’y puisai de l’or, et de l’or, et de l’or, et toujours plus d’or, et je le répandis sur le plancher, et je marchai dessus, et je le fis tinter, et, repaissant mon pauvre cœur de cet éclat, de ce bruit, j’entassai sans cesse le métal sur le métal, jusqu’à ce qu’en-

t . SRecciifircn , qui ne s’applique qu’à la critique des ouvrages littéraires ou scientifiques, continue la charmante plaisanterie ; littratifdje €rafjcn{itgenb. Le substantif dérivé de ce verbe, recension , est passé dans la langue française.

fio, tombant moi-même harrassé sur cette riche couche, je me vautrai dans l’or et m’y enfonçai. Ainsi se passèrent le jour et le soir ; ma porte resta close ; la nuit me trouva étendu sur ’or, et c’est là que me vainquit le sommeil.

Ckamisso.

l’apollon du belvédère.

De toutes les oeuvres de l’antiquité qui ont échappé à la destruction, la statue d’Apollon est celle qui réalise l’idéal le plus élevé de l’art. Cette statue surpasse toutes les antres images du même dieu, autant que l’Apollon d’Homère surpasse celui qui a été dépeint par les poètes suivants. Sa taille est au-dessus de celle de l’homme, et sa pose est pleine de majesté *. Un printemps éternel, pareil à celui qui règne dans les champs fortunés de l’Élysée, respire dans la jeunesse virile de son beau corps et se joue doucement sur la fière structure de ses membres*.

Pénètre par la pensée dans l’empire des beautés incorporelles, essaye de devenir créateur d’une nature céleste, etde remplir ton esprit d’images qui s’élèvent au-dessus de la matière; car ici il n’y arien de mortel, rien de ce qu’exigent les besoins de l’humanité. Ce corps n’est ni échauffé par des veines ni mû par des nerfs; mais un esprit céleste, répandu comme une onde caressante, remplit pour ainsi dire tous les contours de cette figure. Le dieu a poursuivi le serpent Python contre lequel il a tendu son arc pour la première fois; et, dans sa course rapide, il l’a atteint et immolé. De la hauteur de sa satisfaction, son regard sublime s’enfonce pour ainsi dire dans l'infini et bien au delà de sa victoire. Le dédain siège sur ses

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