‹ Morceaux choisis en prose et en vers des classiques allemandsChapitre 32 sur 249 · Idiotisme est pris dans le sens propre · texte numérisé non relu

Idiotisme est pris dans le sens propre

avait donné une autre forme à ses montagnes et à ses mers, si la suprême destinée qui a posé les limites des nations leur avait assigné une autre origine que les montagnes de l’Asie, si l’Asie orientale avait eu de meilleure heure un commerce maritime et une Méditerranée qu’elle n’a pas dans sa situation actuelle, alors la marche tout entière de la civilisation aurait été changée. Elle ne s’est étendue en descendant vers l’Occident que parce qu’elle n’a pu se diriger et se répandre vers l’Orient.

Si nous considérons l'histoire des lies et des archipels, quelle que soit d’ailleurs la position qu’ils occupent dans le monde, nous trouvons que, plus la colonisation a été heureuse, plus la sphère d’activité qui pouvait se développer dans ces contrées a été facile et complexe, plus enfin les circonstances de temps et de lieu ont été favorables à ce rôle actif, et plus aussi les habitants de ces îles et de ces côtes se sont distingués des habitants de la terre-ferme. Sur le continent, en dépit des dons naturels et de l’habileté acquise, le berger resta berger; le chasseur, chasseur; ihôme le laboureur et l’artiste demeurèrent étroitement liés au sol comme des plantes. Sur toutes les mers, les voyageurs ont trouvé que, dans les îles, les presqu’îles et les côtes heureusement situées, il s’était produit une énergie d’efforts, une liberté de culture qui ne pouvaient prendre naissance sous la pression uniforme des antiques lois de la terre-ferme. Qu’on lise les descriptions des lies de la Société et des Amis; malgré leur éloignement de tout l’univers habité, ces lies sont devenues, jusque dans les ajustements et le luxe, une sorte de Grèce. Mémo dans plusieurs îles isolées de l’Océan, les premiers voyageurs ont trouvé une douceur etune politesse que l’on aurait vainement cherchées chez les nations continentales. Ainsi donc nous voyons se réaliser en tous lieux cette grande loi de la nature que partout où s’associent, dans un heureux hymen, l’activité et le repos, l’association et la séparation, le libre travail et la jouissance qu’il procure, on voit naître

aussi un mouvement circulatoire dont l'heureuse influence s’étend à la fois, et chez les populations chez lesquelles il s’accomplit, et sur les nations voisines.

Si nous appliquons tout cela à la Grèce, combien n’était-il pas naturel que son peuple se distinguât des habitants des hautes montagnes! La Thrace n’était séparée de l’Asie Mineure que par un petit bras de mer, et, le long de sa côte occidentale, cette contrée était reliée à la Grèce par un détroit parsemé d’îles. L’Hellespont, pourrait-on dire, n’avait été percé, et la mer Égée et ses lies jetées en travers, que pour rendre plus facile le passage dans cette Grèce si riche en golfes, et amener une circulation, une migration continuelles. Aussi, depuis les temps les plus reculés, nous voyons les peuples nombreux de ces côtes parcourir les mers. Déjà, avant le temps de Xercès, les Crétois, les Lydiens, les Pélages, les Thraces, les Rhodiens, les Phrygiens, les Cypriotes, les Milésiens, les Cariens, les Lesbiens, les Phocéens, les Samiens, les Spartiates, les Naxiens, les Ërétriens et les Éginètes héritèrent successivement de l’empire des mers, et, longtemps avant que ces puissances maritimes fussent constituées, nous trouvons sur ces rivages des pirates et des aventuriers ; si bien, qu’il n’est presque pas de peuple grec qui n'ait émigré plusieurs fois. Depuis les temps antiques, tout est en mouvement à partir des côtes de l’Asie Mineure jusque vers l’Italie, la Sicile, la France ; il n’est pas de peuple européen qui ait colonisé une région plus belle et plus étendue que ce peuple grec. On ne veut pas dire autre chose quand on parle du beau ciel de la Grèce. S’il ne s’agissait que du sol inerte, de la fertilité des vallées sillonnées par de nombreux cours d’eau, de plaines abondamment arrosées par de grands fleuves, combien ne trouverait-on pas dans les trois autres parties du monde de beaux climats qui cependant n’ont jamais produit des Grecs. Mais un développement de côtes situées sous un climat aussi favorable aux progrès de la civilisation, à l’activité des petits États ; des rivages comme ceux

de l’Ionie, de la Grèce et de la Grande-Grèce, on n’en trouve nulle part sur la terre.

Nous ne nous arrêterons pas longtemps à rechercher dp quelles contrées la Grèce reçut ses premiers habitants : ils s’appelaient Pélages. C’étaient des colons qui, même à cette distance, se reconnaissaient les frères des peuples qui habitaient au delà des mers, c’est-à-dire de l’Asie Mineure.

Une race suivit l’autre, une race chassa l’autre. Les Hellènes apportèrent aux antiques Pélages une civilisation nouvelle, et il arriva aussi avec le temps que, réciproquement, des colonies grecques émigrèrent en Asie. Ce fut un grand bonheur pour les Grecs d’être proches voisins de cette belle presqu’île du grand continent, habitée par les peuples de la même famille, et qui les avaient précédés dans la civilisation. Il en résulta que non-seulement leur langue acquit cette originalité et cette unité qu’elle n’aurait jamais obtenues comme mélange de plusieurs idiomes, mais que la nation elle-même, s’associant au développement moral et intellectuel des peuples dont elle était issue et qu’elle avait pour voisins, entretint bientôt avec eux des relations multipliées de paix et de guerre.

L’Asie Mineure est la mère de la Grèce, non-seulement quant à la population, mais aussi dans les traits principaux de sa culture primitive ; aussi la Grèce envoya-t-elle à son tour sur les côtes de la mère patrie des colonies dans lesquelles elle put voir se développer une seconde civilisation plus belle encore que la première.

La première habitation des muses grecques a été au nordest, vers la Thrace. De la Thrace vint Orphée qui humanisa les Pélages tombés dans la barbarie, et introduisit ces cérémonies religieuses qui se répandirent si loin et vécurent si longtemps. Les premières montagnes des muses furent les monts do la Thessalie : l’Olympe, l’IIelicon, le Parnasse, le Pinde. ,

Dans la Thessalie et la Béotie, qui dans la suite se sont si

peu distinguées par les travaux intellectuels, il n’est pas de source, de fleuve, de colline, de forêt qui n’aient été connus par des chants poétiques et illustrés par eux. Là, coulait la Pénée; là, se trouvait l’agréable Tempé; là, portait ses pas Apollon devenu berger; là, enfin, les géants entassaient les montagnes. C'est au pied de l’Hélicon qu’Hésiode recueillait encore ses traditions de la bouche des muses; en un mot, c’est là que s’est développée d’abord , sous sa forme nationale , la civilisation grecque. C’est aussi de ces contrées que, par l’intermédiaire des races helléniques, est sortie la langue grecque la plus pure dans ses principaux dialectes.

Mais il arriva, nécessairement aussi, que, dans la suite des temps, il se forma sur ces côtes et dans ces Iles si diverses, au sein de ces nombreuses migrations et aventures, un autre cycle de traditions qui fut implanté par l’entremise des poëtes dans le domaine de la muse grecque, Il n’y avait guère de petit territoire, de famille célèbre qui ne transportât dans ce domaine ses aïeux ou ses divinités nationales, et c’est précisément cette diversité, forêt impénétrable, si l’on voulait traiter la mythologie grecque comme une dogmatique, qui fit passer dans la sphère de l’esprit national la vie et le mouvement des races particulières. Dans une contrée si divisée, telle peuplade était protégée par sa vallée, telle autre par sa côte et son île, et c’est ainsi que de la longue et active jeunesse des races et des royaumes séparés, sortit et se développa dans ses libres allures la grande pensée de la muse grecque.

Pas de dominateur commun qui imposât aux Grecs leur civilisation; elle naquit au son de la lyre, au milieu dès cérémonies sacrées, des jeux et des danses, au milieu des sciences et des arts qu’ils avaient tirés de leur propre fonds; c’est enfin, et surtout par leurs relations multipliées entre eux et avec les autres peuples qu’ils empruntèrent librement, tantôt à une contrée, tantôt à une autre, des mœurs et des lois.

Même dans ses progrès vers la civilisation, le peuple grec fut un peuple libre.

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