LES ÎLES DE LA SOCIÉTÉ
C’était par une matinée d’une beauté à défier toutes les descriptions des poëtes, que nous aperçûmes l’île d’O-Tahiti, à deux lieues devant nous. Le vent d’est qui nous avait accompagnés jusqu’alors , s’était apaisé, et une légère brise , soufflant de la terre, nous apportait les parfums les plus rafraîchissants et les plus exquis, et ridait la surface des eaux. Des montagnes couronnées de forêts élevaient, sous des formes diverses et pleines de majesté, leurs cimes orgueilleuses, enflammées par les premiers rayons du soleil. Au-dessous, le regard découvrait un amphithéâtre de collines aux douces pentes, couvertes de bois comme les montagnes, et associant les nuances multiples du vert aux [teintes brunes de l’automne. En avant s’étendait la plaine ombragée par des arbres à pain couverts de fruits et d’innombrables palmiers élevant bien au-dessus d’eux leurs fronts altiers. Tout semblait encore plongé dans un profond sommeil; l’aurore blanchissait à peine ; et des ombres silencieuses planaient encore sur le paysage. Peu à peu, il fut possible de distinguer sous les arbres quantité de maisons et une foule de canots qu’on avait tirés sur la grève. A une demi-lieue du rivage et parallèlement à la terre, courait une ligne d’écueils à fleur d’eau sur lesquels les flots venaient se briser en écuftiant;
mais, derrière eux, la mer était unie comme un miroir et promettait le mouillage le plus sur. Maintenant, le soleil illumina graduellement la plaine; les habitants s’éveillèrent, et le tableau commença à s’animer.
A peine les insulaires eurent-ils aperçu les grands navires sur la côte, que quelques-uns d'entre eux coururent au rivage, poussèrent leurs canots à la mer et ramèrent vers nous. En quelques instants ils arrivèrent à l’ouverture du rifl 1 et une de ces barques vint si près de nous que nous pûmes la héler. Deux hommes presque nus avec une espèce de turban sur la tête et une écharpe autour des hanches étaient assis dedans. Ils brandissaient dans l’air Une grande feuille verte et s’approchèrent en poussant à plusieurs reprises le cri de,: Tayo! que, sans peine et sans dictionnaire, nous pûmes interpréter comme un salut amical. Us s’avancèrent à force de rames jusque sous la poupe du vaisseau, et nous nous empressâmes de leur descendre un présent de verroteries, de clous et de médailles. A leur tour, ils nous présentèrent une tige verte de bananier qui, chez eux, est lè symbole de la paix, et nous prièrent de l’attacher au navire de façon que tout le monde pût la voir. Pour nous conformer à ce désir, nous la fixâmes aux haubans du grand mât et nos nouveaux amis retournèrent à terre. A peine quelques instants s’étaient-ils écoulés, que l’on vit le rivage couvert d’une foule d’hommes qui regardaient vers nous, tandis que d’autres, pleins de confiance dans le traité de paix que nous venions de conclure, poussaient dans la mer leurs canots chargés des productions du pays. En moins d une heure, nous fûmes entourés d’une centaine de ces embarcations montées par une, deux, trois et quelquefois quatre personnes. Leur confiance en nous était telle, qu’ils vinrent tous sans armes. De toutes parts retentissait le Tayo amical, ot nous le répétions avec le plaisir sincère et cordial que nous inspirait un