‹ Morceaux choisis en prose et en vers des classiques allemandsChapitre 39 sur 249 · Long banc de sable ou de rocbera · texte numérisé non relu

Long banc de sable ou de rocbera

changement si favorable dans nos relations. Ils apportaient fen abondance des noix de cocos, des bananes, des fruits de l’arbre à pain et d’autres végétaux, qu’ils échangèrent avec beaucoup d’empressement contre des verroteries et des petits clous. Des coupons d’étoffes, des hameçons, des haches de pierre et des ustensiles de toute sorte furent également mis en vente et trouvèrent bien vite des acheteurs. La multitude de canots qui allaient et venaient entre notre navire et la côte offrait un magnifique spectacle qu’on pouvait comparer à une foire sur l’eau. Par la fenêtre de la cabine, je commençai aussitôt un trafic de curiosités naturelles, et, dans une demi-heure, j’avais déjà recueilli deux ou trois espèces d’oiseaux inconnus et un grand nombre de poissons nouveaux pour moi. Les couleurs de ces derniers étaient d’une beauté exceptionnelle, tant que durait la vie. Aussi, j’employai cette matinée à les dessiner et à fixer ces nuances chatoyantes avant que la mort les fit disparaître.

Les hommes qui nous entouraient avaient autant de douceur dans leurs traits que de bienveillance dans leurs manières. Ils étaient à peu près de notre taille. Pâles, d’un brun d’acajou avec des yeux et des cheveux noirs, et portaient un morceau d’étoffe de leur propre fabrication autour des reins et un autre roulé en forme de turban autour de la tête.

Les femmes qui se trouvaient parmi eux étaient assez jolies pour attirer les regards d’Européens séparés depuis bien longtemps 1 de leurs compatriotes. Leur costume consistait en une pièce d’étoffe, percée dans le milieu d’un trou pour passer la tête, et descendant devant et derrière jusqu’au genou; par-dessus elles portaient un autre tissu aussi fin que de la mousseline, aux plis variés etélégants, qui entourait le corps , un peu au-dessous du sein comme une tunique , dont une partie était parfois rejetée sur l’épaule avec beaucoup de grâce. Si ce costume n’avait pas la beauté accomplie des dra-

t. An et jour. Le nombre déterminé pour l’indéterminé. (Germ.)

perles admirées dans les statues grecques, il n’en est pas moins vrai qu'il surpassa de beaucoup notre attente, et qu’il nous parut incomparablement plus favorable aux formes humaines que tous ceux que nous avions vus jusqu’alors. Les deux sexes étaient ornés, ou plutôt défigurés, par d’étranges stigmates noirs, déjà décrits par d’autres voyageurs, et qui résultent de piqûres faites sur la peau, que l’on frotte ensuite avec une couleur noire. Chez les hommes de la basse Classe, qui allaient nus pour la plupart, on voyait principalement ce tatouage sur les flancs; preuve évidente que le goût delà parure est général chez les hommes, et que tous ont songé à rehausser, d’une manière ou d’autre, leurs avantages personnels. Peu de temps après, plusieurs de ces bonnes gens revinrent à bord. Une extrême douceur, qui est un des traits essentiels de leur caractère national, se révélait dans tous leurs gestes et leurs actes, et donnait matière aux réflexions de quiconque étudie le cœur humain. Les signes extérieurs par lesquels ils essayaient de nous exprimer leur sympathie étaient de diverses sortes. Quelques-uns nous prenaient les mains, d’autres s’appuyaient sur nos épaules, d’autres enfin nous embrassaient; en même temps ils admiraient la blancheur de notre peau, et écartaient parfois nos vêtements de notre poitrine comme pour se convaincre que nous étions faits comme eux.

Dès qu’ils s’aperçurent que nous avions envie d’apprendre leur langue, parce que nous demandions les noms des objets les plus usuels, ou que nous les leur disions d’après le vocabulaire des voyageurs qui nous avaient précédés, ils se donnèrent beaucoup de mal pour nous instruire, et ils manifestaient leur joie quand il nous arrivait de rencontrer la prononciation exacte d’un mot. Pour ce qui me concerne, aucune langue ne me parut plus facile que celle-là. Toutes les consonnes dures et sifflantes en sont bannies, et presque tous les mois finissent par des voyelles; il no faut pas autre chose qu’une certaine finesse d’ouïe pour distinguer les diverses

modifications des voyelles qui, naturellement, doivent être très-multipliées dans une langue bornée à un si petit nombre de consonnes; mais, une fois cette différence saisie, la conversation est fort agréable et harmonieuse. Entre autres propriétés de cette langue, nous remarquâmes aussitôt que l’o et l’e, par lesquels commencent la plupart des substantifs et des noms propres mentionnés dans le premier voyage de Cook, ne sont autre chose que l’article qui, dans un grand nombre de langues orientales, précède le nom, et que, dès lors, je supprimerai ou séparerai par un trait dans le cours de ce récit. J’ai déjà remarqué ci-dessus que M. de Bougainville avait eu la chance de découvrir immédiatement le véritable nom de l’tle sans article, et, dans la relation de son voyage, il l’a exprimé, avec toute l’exactitude que comporte la nature de la langue française, par le nom de Taitj. Cependant les Indiens le prononcent avec une légère aspiration, c’est-à-dire : Tahiti.

J. Forster.

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