‹ Morceaux choisis en prose et en vers des classiques allemandsChapitre 48 sur 249 · LES CHOEURS CHEZ LES GRECS · texte numérisé non relu

LES CHOEURS CHEZ LES GRECS

La tragédie des Grecs est née, comme l’on sait, du chœur,. Mais de même qu’elle en est sortie historiquement et dans l’ordre chronologique, on peut dire aussi qu’elle en est issue poétiquement et selon l’esprit, et que, sans ce témoin continuel , ce support de l’action , la tragédie serait devenue un genre de poésie tout-à-fait différent. Supprimer le chœur et réduire ce puissant organe, parlant vivement à l’imagination, à la figure epnuyeuse et. sans caractère d un pauvre malheureux confident qui revient sans cesse, n’étoit donc pas un si grand perfectionnement de la tragédie que se le sont figuré les Français et leurs adorateurs. * . r

La tragédie antique, (fui, primitivement , ne mettait en scène que des dieux , des héros et des rois , avait besoin du chœur comme d’un accompagnement nécessaire ; elle le trouvait dans la nature , et s’en servait parce qu’elle le trouvait. Les actions et les destinées des héros et des rois sont publiques de leur nature, et l’étaient encore davantage dans la simplicité dos temps primitifs. En conséquence, dans l’ancienne tragédie, le chœur était un organe naturel, et dérivait de la forme poétique de la vie réelle. Dans la tragédie moderne, il devient un organe de l’art, il aide à la production de la poésie. Le poète moderne ne trouve plus le chœur dans la nature ; c’est par l’imagination qu’il doit le créer et l’introduire sur la scène ; c’est-à-dire que , par les changements qu’il doit lui faire subir, la fable qu'il traite est ramenée à ces temps naïfs, à celte forme simple de la vie.

Ainsi, le chœur rend au tragique moderne des services encore plus essentiels qu’au poète antique, en transformant le monde moderne et vulgaire en monde ancien et poétique, en mettant le poète dans l’impossibilité de se servir de tout ce qui répugne à la poésie, en le ramenant enfin aux conceptions les plus primitives et les plus simples. Aujourd’hui le palais des rois est fermé, les tribunaux ont quitté les portes des villes pour se retirer dans l’intérieur des édifices, l’écricriture a banni la parole vivante, le peuple lui-méme, cette masse sensible et animée, est devenu , quand il n’agit pas comme force brutale, l’État, c’est-à-dire une idée abstraite; les dieux sont rentrés dans le domaine de la conscience. Il faut que le poète ouvre de nouveau les palais, qu’il ramène les tribunaux en plein air, qu’il rétablisse les dieux; il faut qu’il reconstitue dans son ensemble cette vie immédiate qui a été détruite par l’organisation factice de la vie réelle. Tous ces échafaudages artificiels dans l’homme et autour de l’homme, qui empêchent sa nature intime, son caractère primordial de se manifester, il doit les supprimer comme le statuaire qui répousse les vêtements modernes , et ne con-

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serve de l’entourage extérieur que ce qui met en relief la forme par excellence, la forme humaine.

Mais de même que l’artiste plastique étend sur ses figures d’amples draperies pour remplir avec grâce et richesse les vides de ses statues, pour relier toujours en masses sereines et harmonieuses leurs parties séparées, pour donner du jeu à la couleur qui charme et repose l’œil, enfin, pour voiler et rendre visibles tout à la fois les formes humaines, de la même manière , le poëte tragique entoure et enlace son action rigoureusement mesurée et les contours arrêtés des personnages qu’il fait agir d’un splendide tissu lyrique ; c’est comme une tunique de pourpre aux larges plis sous laquelle ses personnages se meuvent avec liberté et noblesse , avec une dignité soutenue et un calme plein de grandeur.

Dans une organisation supérieure , la matière , les éléments ne doivent plus être visibles; la couleur chimique disparaît dans la carnation délicate delà vie. Cependant la matière a aussi sa magnificence, et peut, à cet égard, jouer un rôle dans un organisme artistique; mais alors, par la vie, l’abondance , l’harmonie , ello doit mériter sa place et faire valoir les formes qu’elle entoure au lieu de les écraser par son poids.

Cela, tout le monde le comprend parfaitement pour les œuvres de l’art plastique; mais la même chose a lieu dans la poésie, et notamment dans la poésie tragique dont il est ici question. Tout ce qui se manifeste d’une manière générale dans l’intelligence, comme tout ce qui frappe les sens, n’est donc, dans une œuvre poétique, que matière, élément grossier, et partout où ils dominent, la poésie se trouve infailliblement détruite ; car elle glt précisément dans le point d’indifférence de l’idéal et du sensible'. L’homme est ainsi fait, qu’il veut toujours s’élever du particulier au général, et la ré-

1 . Ces idées sont celles de Schelling, et, comme philosophe, Schiller forme la transition entre ce dernier et Kant. — L’auteur de celte traduction a publié un Mémoire sur cette question particulière.

flexion doit, en conséquence, trouver aussi sa place dans la tragédie. Mais, pour mériter cette place, il faut qu’elle conquière de nouveau par la représentation ce qui lui manque en existence sensible; car, si le3deux éléments de la poésie, l’idéal et le sensible, no sont pas liés ensemble d’une manière intime, et n’opèrent pas simultanément, ils doivent, du moins, agir par juxtaposition, ou bien toute poésie est détruite. Si la balance n’est point parfaitement immobile, l’équilibre ne peut être rétabli que par l’oscillation des deux plateaux.

Or c’est là l’office que remplit le chœur dans la tragédie. Le chœur n’est pas un individu, mais une idée générale; cependant cette idée est représentée d’une manière visible par une masse puissante, dont la présence impose aux sens. Le chœur abandonne le cercle étroit de l’action, et s’étend sur le passé et l’avenir, sur des époques et des peuples éloignés, enfin, sur l’humanité en général, pour déduire les grands résultats de la vie et exprimer les maximes de la sagesse. Mais il le fait avec la toute-puissance de l’imagination, avec la hardiesse de la liberté lyrique qui marche à pas de géant' sur les cimes élevées des actions humaines. — Tout cela, il l’accomplit en l’accompagnant de toute la puissance sen* sible du rhythme et de la musique, des sons et des mouvements.

Le chœur purge 4 donc le poëme tragique, en tant qu’il sépare la réflexion do l’action , et que, précisément par celte séparation, il arme cette dernière de force poétique. C’e3t ainsi que, par une riche draperie, l’artiste plastique transforme le besoin vulgaire des vêtements en attrait et en beauté.

Schiller.

♦. De dieux.

2. Nous nous servons à dessein de çe mot qui est une allusion à la doctrine d’Aristote.

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