‹ Morceaux choisis en prose et en vers des classiques allemandsChapitre 67 sur 249 · GÉNIE DE SHAKSPEARE · texte numérisé non relu

GÉNIE DE SHAKSPEARE

Shakspearo est l’orgueil de sa nation. Un poète moderne l’a nommé, à bon droit, le Génie des îles Britanniques. Il était déjà le favori de ses contemporains ; et, après la période du fanatisme puritain qui commença une génération après lui et bannit toute libre culture intellectuelle, après le règne de Charles II, pendant lequel ses drames cessèrent d’être représentés ou ne parurent sur la scène que très-défigurés, sa gloire est sortie plus brillante que jamais des ténèbres de l’oubli vers le commencement du siècle dernier. Depuis, elle s’est accrue sans cesse avec la marche du temps ; et, je le dis avec la plus grande confiance, elle continuera à s’accroître puissamment dans les siècles à venir, comme une avalanche roulant du haut des Alpes.

Ce que nous savons des circonstances de la vie du poète se borne à bien peu de chose et consiste, pour la plus grande partie, en anecdotes glanées çà et là, éminemment suspectes

et de l'acabit de celles que serveut les aubergistes à la curiosité des étrangers qui s’informent auprès d'eux du lieu de naissance ou d’habitation d’un homme célèbre. Ce n’est que dans ces derniers temps que l’on s’est mis en quête de documents réels.

Le père de Shakspeare était un homme riche dont les ancêtres avaient revêtu, â Stralford, des charges dans la magis* trature; et, dans un diplôme de la chancellerie ayant pour objet le renouvellement ou la confirmation des armoiries de sa famille, le litre de gentleman est joint à son nom. Aîné d’un grand nombre de frères et de soeurs, notre poëte ne put recevoir une éducation libérale, attendu qu’il se maria û l'âge de dix-huit ans à peine, vraisemblablement par des considérations domestiques. 11 ne supporta que quelques années l’étroitesse de cette vie bourgeoise, soit que le dégoût qu’elle lui inspirait l’ait attiré à Londres; soit que, s’il faut en croire une tradition répandue, le3 suites d’une débauche l’aient chassé de son pays. Là, il embrassa la profession de cômédien, qu'il considérait au début comme une dégradation, principalement parce qu’il se laissa entraîner par l’exemple de ses camarades à prendre part à leurs désordres. 11 est probable que, dans la suite de sa carrière, c’est lui qui, par sa gloire poétique, a le plus puissamment contribué à anoblir la scène et à relever la considération de l’état do comédien. De bonne heure il s’efforça de se distinguer comme poëte, même en dehors de la scène, comme le prouvent les poèmes de sa jeunesse, Adonis et Lucrèce. Dans la suite, il devint directeur et copropriétaire du théâtre pour lequel il travaillait. Qu’il ait été exclu du commerce de l’aristocratie, c’est ce qui n’est nullement croyable. 11 trouva entre autres, dans le comte de Southampton, l’ami de l’infortuné Essex, un protecteur très-libéral et tendrement dévoué. Non-seulement ses pièces obtinrent un immense succès chez les masses, mais elles plurent à la cour, et, selon le témoignage d’un contemporain, les deux monarques sous le règne desquels il écrivit en étaient

épris au dernier point. Elles furent représentées à la cour, et quelques-unes d’entre elles semblent même avoir été composées à l’instigation d’Élisabeth pour des fêtes solennelles. On sait enfin que le roi Jacques honora Shakspearc d’une lettre autographe. Tout cela ne ressemble guère au dédain et an bannissement dans l’obscurité d’une sphère inférieure. Par son activité comme poète dramatique, acteur et directeur de théâtre, il acquit une fortune considérable; et, pendant les dernières années de sa trop courte existence, il en jouit, dans sa ville natale, entouré des soins de sa fille chérie. Immédiatement après sa mort, on lui éleva un mausolée qu’on peut nommer magnifique pour l’époque.

Chez Shakspeare, la connaissance des hommes est devenue proverbiale. A cet égard, sa supériorité est telle qu’on l’a nommé à bon droit l’interprète des cœurs. L’aptitude à saisir les manifestations de lame les plus délicates et les plus involontaires, et d’en indiquer sûrement la signification à l’aide de la réflexion et de l’expérience, constitue l’observateur; tirer, avec perspicacité, de ces observations, les conséquences ultérieures qu’elles renferment, et associer dans un ensemble harmonique, d’après les fois de la vraisemblance, des données isolées, constitue le connaisseur du cœur humain. La qualité distinctive du poète dramatique, grand dans la peinture des caractères, est quelque chose de très-différent de tout cela, mais qui, cependant, suivant le point de vue auquel on se place, ou bien implique cette aptitude et celte pénétration, ou dispense de toutes deux. C’est la faculté de s’identifier si complètement avec toutes les natures, même les plus étrangères, que celui qui la possède est mis en état d’agir et de parler comme représentant de l’humanité entière, sans instructions spéciales pour les cas déterminés; c’est le pouvoir de doter les créatures de son imagination d'une personnalité si arrêtée, qu’elles se développent ensuite dans chaque circonstance particulière selon les lois naturelles générales, et que le poète fait, en quelque sorte, sur ces créatures de

ses rêves des expériences ayant la mémo valeur que si elles s’appliquaient à des objets réels. Ce qui reste incompréhensible et inexplicable, c’est que les personnages doivent paraîtrc ne rien dire oh faire pour le spectateur, et que, cependant, le poète, par la représentation elle-môme, sans ajouter d’explications, communique le don de les pénétrer jusque dans leurs plus intimes profondeurs. C’est pour cela que Goethe a ingénieusement comparé les personnages de Shakspeare à ces montres dont le cadran et le boîtier sont en cristal, et qui, en même temps qu’elles indiquent l’heure avec exactitude, comme les montres ordinaires, laissent apercevoir les rouages intérieurs qui mettent les aiguillos en mouvement.

• \V. de Schlcgel.

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