‹ Morceaux choisis en prose et en vers des classiques allemandsChapitre 75 sur 249 · DIGNITÉ DE LA MAGISTRATURE · texte numérisé non relu

DIGNITÉ DE LA MAGISTRATURE

En me présentant au milieu de vous dans cette heuro solennelle pour moi, je me sens pénétré jusqu’au fond de l’âme de la grandeur de la mission qui nous réunit dans ce sanctuaire de la justice.... La justice ! mot qui ne doit être prononcé par des lèvres humaines qu’avec ce sentiment de vénération qui s’attache à tout ce qu’il y a de plus noble et de plus saint; la justice, qui fonde les États et maintient toutes choses ; la justice, gardienne de tout ce que les forces humaines peuvent acquérir de vrai, do bon, d’utile; comme vertu interne, la première de toutes et sans laquelle on n’en peut supposer d’autres; comme ordonnatrice des rapports extérieurs de la vie, la puissance la plus élevée et la plus respectable à laquelle toutes les autres se subordonnent en reconnaissant leur infériorité; but dernier par rapport auquel tout le reste n’est plus que moyen.

Est-il dans les attributions de l’État de fonder, de protéger ce qu’on a décoré du beau nom de bien public par des institutions positives, de l’administrer du centre à la circonférence par des fonctionnaires spéciaux? C’est ce qui a été nié par un grand nombre de penseurs qui, admettant que le bien public ne réside que dans lès individus, prétendent •qu’il est surtout connu, soigneusement surveillé, fidèlement administré par ceux qu’il touche de plus près. Ces heureux

peuples modèles de l’antiquité, n’avaient nulle idée de la police et de l’administration dans le sens des temps modernes, et le premier peuple de l’Europe, digne d’étre envié par tous les autres, le peuple anglais, se montre à nos yeux sans aucune espèce d’administration organisée par l’État et même sans fonctionnaires publics proprement dits. C’est par la puissance de l’esprit national qu’il est arrivé à un degré de prospérité, de grandeur et de gloire qu’aucun autre État n’a pu atteindre, même de loin, en suivant la route qu’il s’est tracée.

Mais ce principe un, nécessaire, universellement reconnu, sans lequel nulle association n’est possible entre les hommes, nulle société civile ne peut être seulement imaginée; la suprême autorité dont la nature avait déjà investi le premier roi, le père do famille, avant qu’il y eût des États; le lien sacré qui réunit dans le devoir et l’obéissance, l’Arabe errant dans le désert sous son émir; le libre citoyen sous le prince et les autorités, et même, dans l’Orient, le sujet esclave sous le despote; la divinité que les lois de Manou désignent à l’Indien commo l’auguste amie qui accompagne l’homme du berceau au bûcher, et veille sur lui lorsque tous les autres gardiens dorment ; le devoir suprême auquel se croyait assujetti Timour’ lui-même, Timour, dégouttant de sang, qui voyait dans le noble et fidèle accomplissement do ce devoir envers les siens la preuve la plus glorieuse de sa royale sagesse; ce principe un, universel, dont le nom prononcé sur les bords de la Tamise, comme sur les rives du Niger ou du Gange, dilate tous les cœurs, élève tous les esprits, — c’est la justice et ce pouvoir par lequel elle subsiste et est mise à exécution.

Les fins que se propose le bien public sont, comme les moyens do le réaliser, diverses, changeantes, variables, suivant les temps et les lieux et eu égard aux circonstances

) . Tamerlan. •-

PROSE : DISCOORS.

qu’il n’est pas donné à la main de l’homme de diriger. Les colonnes de notre temple reposent sur un terrain solide; nous n’avons rien à acquérir par la lutte, rien à créer; nous n’avons qu’à conserver et à défendre les trésors sacrés qui nous ont été confiés. Ce qui nous amène à notre destination, ce n’est point cette sagesse inquiète * qui se préoccupe du contingent, et promène ses regards dans toutes les directions, sagesse par laquelle est nécessairement dirigée l’administration de l’État ; mais c’est ce sens droit et simple qui ne regarde nulle part qu’en haut vers la loi, et puis en bas vers le fait; cette loyauté d’intention qui, sans prévention, prononce comme juste ce qu’elle reconnaît juste, et enfin ce courage énergique de la volonté qui, d’un bras ferme et qu’aucune influence ne peut fatiguer, que nulle violence ne peut courber, tient constamment en équilibre la balance de la justice.

Bien que variée dans ses formes, différente dans ses objets suivant les temps et les lieux, la justice est cependant en soi et pour soi *, toujours une et la môme, identique dans ses prétentions et ses droits. C’est précisément à cause de cela qu’elle est le fondement d’un État quelconque, la clef qui soutient ses murailles, la colonne principale qui supporte la voûte. Tant que ces soutiens s’élèvent intacts et reposent sur un terrain solide, l’édifice de l’État est encore prospère ; il peut succomber à la violence extérieure, mais, du moins, il ne court pas le risque do s’écrouler par les vices de son organisation.

Voilà quelles sont mes convictions sur la sainteté du droit et des fonctions de juge, convictions dont je suis pénétré jusqu’au plus profond de mon Ame. Ces principes, je les ai défendus par mes paroles et mes actes dans toutes les circonstances de ma vie, et c’est en les portant dans mon esprit et mon

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