LETTRES
BODMER A GLEIM.
Zurich, en décembre 1747.
J’ai commencé à attribuer de l’intelligence et des yeux à la fortune depuis que, grâce à elle, Gleim aux mille Mécènes ne vit plus sans emploi. M. de Kleist a donné cette heureuse nouvelle au docteur Kirzel. Une après-midi que je revenais de l’hôtel de ville, où, sous la foi du serment', nous avions élu, dans une seule matinée, des bourgmestres, des administrateurs et douze conseillers, je trouvai le docteur chez moi. La joie brillait dans ses yeux, parlait dans ses lèvres, s’agitait dans ses membres et bondissait dans scs pieds. Sans dire un seul mot, il me présenta la lettre. Aussitôt je fus saisi des mêmes convulsions que le docteur, et j’eus toute la peine du monde à me défendre d’extravagances inconvenantes. Mon premier mouvement fut de danser un menuet avec une jeune femme qui se trouvait là, et je l’aurais fait certainement, si un regard jeté sur mon grave costume de sénateur ne fût venu à mon secours en me rappelant au sérieux. Mon second mouvement fut accompagné d’un peu de méchanceté; je voulais sortir à l’instant pour faire un feu de joie qu’on eût pu voir de toute la vallée ; car ma maison est située sur le mont de Zurich, juste au-dessus de la ville. f
Le Dictiunmiire de Bayle, in-folio, était destiné ù faire la base de l'édifice de papier dont un petit Caton devait couronner le faite.
t. D’un serment instruit, motivé.
Ce beau projet fut renversé par un autre qui, lui-même, fit place à un troisième, et c’est ainsi qu’ils se détruisirent les uns les autres, comme autrefois la seges clypeata virorum'. Je n’en réalisai pas un seul, et ma joie finit par devenir plus calme. En effet, il me vint à la pensée que Kleist était toujours exposé au tumulte des armes et aux railleries de ses amis illettrés, et je me dis que je ne devais pas à la fortune le tribut d’une joie si extravagante tant que Kleist serait obligé de partager le plaisir des champs avec des travaux si insipides*.
Au sein du tumulte de la guerre et des armes menaçantes, Kleist chante au Créateur son hymne divin. Il chante, Dieu entend son cantique, et sa muse courageuse ne s'effraye pas du tumulte de la guerre ; elle protège sa tête sacrée, et sa respectueuse sollicitude écarte de lut les dangers. Son glaive victorieux moissonne une armée, mais son âme compatissante verse en secret des larmes sur la victoire. N’entends-tu pas scs chants, 0 Frédéric! Si tu les entends, pourquoi ravir son hymne au Créateur? Rends le poêle aux muses, iaisse-le chanter paisiblement le Créateur : alors tu mériteras que Kleist te serve de héraut I
Il ne manquerait rien à ces vers, si je les avais composés moi-môme ; mais c’est à M. Gieseke que je les ai empruntés.
Sulzer s’afflige de votre éloignement comme d’un véritable malheur; il dit que le jour de son installation, qui a été aussi celui de votre départ, il a éprouvé utramque fortunam.
Kleist est le seul poêle qui polisse trop longuement ses ouvrages avant d’en être satisfait; mais, non, je me trompe, Ramier a aussi ce charmant défaut. Vous ne devriez pas tolérer que ce dernier écrive aussi peu ; c’est bien, sans doute, mais il ne doit rien moins qu’écrire peu. M. Lange pèche par un autre excès.
Je cherche une occasion pour témoigner ma haute estime au général de Stille comme protecteur des muscs. Peut-être
t. Allusion à l'histoire de Cadmus.
2 . gjitblujl est le titre d’un poëme de Kleist. Cela explique le jeu de mots.
PROSE: LETTRES
se trouvera-t-il encore en position de rendre de grands services aux sciences. Il n’est que trop rare de voir un général allemand s’occuper d’Horace.
. Bodmer.