‹ Morceaux choisis en prose et en vers des classiques allemandsChapitre 84 sur 249 · Mon principal dessein · texte numérisé non relu

Mon principal dessein

Oxfort nous avait suivis et était arrivée la nuit qui précéda mon départ dans la maison de Tannucci, où elle espérait me rencontrer ; ce qui m’aurait obligé de rester auprès d’elle, et m'aurait privé du plaisir de voir ce rare phénomène.

Le mercredi au soir, j’allai à Portici accompagné du cidevant baron du Han et du baron Riedesel. Nous avions avec nous trois domestiques munis de torches, et un guide. Nous fîmes ce voyage à pied, parce que , pour parvenir au cratère, nous avions à gravir des montagnes effrayantes de vieille lave, avant d’arriver à la lave nouvelle que nous voyions couler sur cette croûte durcie. Enfin, après une course de deux heures, la plus pénible qu’un bon piéton comme moi ait faite dans sa vie, il nous fallut, pour arriver au cratère, passer pardessus la lave brûlante. Notre guide s’y refusait, et, après avoir épuisé en vain tous les moyens de persuasion, nous fûmes obligés de recourir au bâton. Du Han ou Hancarville, car c’est là son vrai nom, prit les devants, une lorcheà lamain, et nous le suivîmes avec nos souliers déchirés, dont la semelle brûlait sous nos pieds. Arrivés au cratère, nous le trouvâmes obstrué ' par la lave en feu, si bien que l’ouverture n’était plus reconnaissable. Là, je fus le premier à me déshabiller pour sécher ma chemise, et mes compagnons en firent autant. Pendant co temps, nous vidâmes une couple de bouteilles de rossolis, et, comme nos habits étaient secs, nous songeâmes au retour qui fut bien plus périlleux que l’aller. Enfin, pour être bref, nous arrivâmes vers minuit à notre Calessini, et, après avoir bu à Résina quelques bouteilles de lacryma, nous montâmes en voiture pour retourner à Naples. Le lundi, dans l’après-midi, l’éruption a commencé par trois ouvertures, et les torrents de lave embrasée sont si formidables que, s’ils ne s’étaient pas divisés et n’avaient pas rempli une vallée profonde, c’en était fait de Portici et du musée.

Le jour suivant, c’est-à-dire le jeudi, là fureur du volcan fut telle, que la seulo chose qui puisse en donner une idée, c’est le bombardement d’une forteresse par de l’artillerie du

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plus gros calibre. Il tombait sur Naples une pluie si épaisse* de petites pierres ponces, que le soleil en était obscurci. Hier la montagne est restée paisible, mais aujourd’hui il pleut continuellement de menues pierres ponces , et nous nous trouvons comme dans un épais brouillard, qui nous permet cependant de juger, par la direction des colonnes de fumée qui s’élèvent sur les ouvertures du cratère, de quel côté se dirige la lave enflammée. Elle s’élève dans la vallée en question à la hauteur d’un palais.

Mon intention est de compléter mon Histoire de l’Art par l’étude des monuments que l’on trouve ici, et de donner une description nouvelle et complète des découvertes faites à Herculanum, tout cela en langue française; mais il faut que je sois très-réservé dans mes remarques ; car ayant obtenu contre mon attente la libre entrée du musée, je suis obligé de faire semblant * de ne rien examiner avec une trèsgrande attention, ce que je fais cependant : seulement il m’en coûte plus de temps. En allant à Portici, sous prétexte de faire de l’exercice et de visiter mes connaissances, j’entre dans le musée comme en passant. Il paraît qu’on ne me donnera pas la continuation de l’ouvrage sur Herculanum ; s’il en est ainsi*, j’aurai les coudées plus franches 4 * 6 pour écrire sur le musée.

Pour ce qui concerne mon Histoire de l’Art, je suis obligé d’en ébaucher la traduction, que je ferai revoir ensuite par plusieurs personnes*. Ce travail me forcera d’ajourner mon voyage en Allemagne, quelque triste que cette pensée puisse être pour moi.

Winkelmann.

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