‹ Morceaux choisisChapitre 104 sur 164 · VOCATION * DES GENTILS · texte numérisé non relu

VOCATION * DES GENTILS

A peine Jésus", l'attente et le désiré 3 des nations, est né; et voici les Mages4, dignes prémices des

1 Vocation, à vocando; appel, conversion des Gentils au christianisme. L'Ecriture a consacré le sens de ce mot : toutes les fois qu'un homme ou un peuple a été appelé au culte du vrai Dieu. La sortie d'Ahraham d'Haran, à la voix de Dieu, pour aller dans la terre de Lhanaan, s'appelle la Vocation d'Ahraham.

2 Gentils. Voy. La philosophie impuissante à trouver le vrai Dieu, page 555, note 2.

3 L'attente et le désiré : Alliance du substantif abstrait avec le concret. C'est que l'usage a consacré les deux mots, tandis que le participe du premier {attendu) et le substantif du second {désirj seraient moins usités dans le même sens.

* Les Mages, prêtres de la religion de Zoroastre. Chez les anciens Perses, ils étaient voués au culte et aux sciences. On leur attribuait une science et une puissance surnatu-

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Gentils, qui, conduits par l'étoile, viennent le re~ connaître. Bientôt les nations ébranlées viendront en foule après eux; les idoles seront brisées, et la connaissance du vrai Dieu sera abondante comme les eaux de la mer1 qui couvrent la terre. Je vois les peuples2, je vois les princes qui adorent dans la suite des siècles celui que les Mages viennent adorer aujourd'hui. Nations de l'Orient3, vous y viendrez à votre tour; une lumière, dont celle de l'étoile n'est qu'une ombre, frappera vos yeux et dissipera vos ténèbres. Venez, venez, hâtez-vous de venir à ia maison du Dieu de Jacob 4. 0 Église ! ù Jérusalem 5 ! réjouissez-vous, poussez des cris de

relies, ni ont donné origine au mot magie encore usité parmi nous. Selon saint Matthieu, des mages, rois en même temps, vinrent de l'Orient à Bethléem, conduits par une étoile, pour adorer l'enfant divin à son berceau. — Prémices. Emploi remarquable de ce mot, quand il s'agit d'hommes et non de choses. Voy. Les Armes de Télémaque, page 15, note 5.

1 Comme les eaux de la mer. Comparaison tout à fait poétique, en rapport avec le caractère sublime de tout ce passage.

2 Je vois les peuples. L'enthousiasme prophétique anticipant sur l'avenir fait un tableau actuel des événements futurs.

3 dations de l'Orient, etc. Voy., pour cette apostrophe, le Commerce des Phéniciens, page 66, note 2.

* Du Dieu de Jacob. C'est ce nom que l'Écriture donne à Dieu, ainsi que celui de Dieu d'Israël.

5 O Jérusalem ! L'Eglise est ainsi désignée par l'Écriture et par les écrivains qui se sont inspirés de son langage. « Quelle est cette Jérusalem dont le prophète parle ; cette cite pacifique dont les portes ne se ferment ni jour ni nuit, qui suce le lait des nations, dont les rois de la terre sont les nourriciers et viennent adorer les vestiges? Elle est si puissante, que tout royaume ^ui ne lui sera pas soumis péî ira ; et si heureuse, qu'elle n'aura plus d'autre soleil que

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Joie. Vous qui étiez stérile1 dans ces régions; vous qui n'enfantiez pas, vous aurez dans celte extrémité de l'univers des enfants innombrables. Que votre fécondité vous étonne : levez les yeux tout autour, et voyez : rassasiez vos yeux de votre gloire ; que votre cœur admire et s'épanche : la multitude des peuples se tourne vers vous, les îles viennent 2, la force des nations vous est donnée : de

Dieu, qui fera luire sur elle un jour éternel. Qui ne voit que ce ne peut être cette Jérusalem rebâtie par les Juifs ramenés de Babylone, ville faible, malheureuse, souvent en guerre, toujours en servitude sous les Perses, les Grecs, les Romains; enfin sous ces derniers réduite en cendres, avec une dispersion universelle de ?es enfants qui dure encore depuis seize siècles? C'est donc manifestement hors du peuple Juif qu'il faut chercher l'accomplissement des promesses dont il est déchu. Il n'y a plus d'autre Jérusalem que celle d'en-haut, qui est notre mère, selon saint Paul : elle vient du ciel et elle enfante sur la terre. » Fé.nelon, Sermon pour îa fête de l'Epiphanie.

Quelle Jérusalem nouvelle Sort du fond du désert, brillante de clartés, Et porte sur le front une marque immortelle ?

Peuples de la terre, chantez :

Jérusalem renaît plus charmante et plus belle.

D'où lui viennent de tous côtés Ces enfants qu'en son sein elle n'a point portés? Lève, Jérusalem, lève ta tête aliière:

Pie£<trde tous ces rois de ta gloire étonnés. Les rois des nations devant toi prosternés,

De tes pieds baisent la poussière.

Les peuples à l'envi marchent à ta lumière.

RàCIHS, Athalie, acte III, se. 7.

1 Vous qui étiez stérile, etc. C'est une figure ordinaire à l'Ecriture de présenter l'Eglise comme l'épouse du Seigneur et la mère des hommes. Témoin le vers précédent : Ces enfants qu'en son sein elle n'a point portés. * les îles viennent. C'est-à-dire les peuples de ces îles —Figure ,

nouveaux Mages, qui ont vu l'étoile du Christ en Orient, viennent du fond des Indes1 pour le chercher. Levez-vous, ô Jérusalem : Surge, illuminare, Jérusalem, quia venit lumen tuum, et yloria Domini super te orta est. (Sermon pour la fête de V Epiphanie.)

iOG. CONVERSION DES PEUPLES AU CHRISTIANISME.

Tel était le caractère du Messie2, qu'il devait, non pas subjuguer par les armes, comme les Juifs charnels le prétendaient grossièrement3, mais, ce qui est infiniment plus noble, et plus digne de la magnificence des promesses, attirer, par sa puissance sur les cœurs, sous son règne d'amour et de vérité, toutes les nations idolâtres.

Jésus-Christ naît, et k face du monde se renouvelle. La loi de Moïse, ses miracles, ceux des prophètes, n'avaient pu servir de digue contre le torrent de l'idolâtrie4, et conserver le culte du vrai Dieu chez un seul peuple resserré dans un coin du

i De nouveaux Mages viennent du fond des Indes. Féne- Ion parlait en présence des ambassadeurs de Siam (Indo- Chine), venus à la cour du roi Louis XIV en 1680.

2 Le Messie. Voyez Le Livre-Saint, page 362, note 6.

3 Charnels, grossièrement attachés à la chair, ne voyant rien au delà des choses matérielles. — Grossièrement est la censéquence de cette première expression, ne cherchant pas une interprétation spirituelle aux prophéties.

* Contre le torrent de l'idcldtrie. Métaphore complète dans ses détails.

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monde : mais celui qui vient d'en-haut est audessus de tout; à Jésus est réservé de posséder toutes les nations en héritage. Il les possède, vous le voyez. Depuis qu'il a été élevé sur la croix, il a attiré tout à lui. Dès l'origine du christianisme, saint Irénée * et Tertullien 2 ont montré que l'Eglise était déjà plus étendue que cet empire même3 qui se vantait d'être lui seul tout l'univers. Les régions sauvages et inaccessibles du Nord, que le soleil éclaire à peine, ont vu la lumière céleste*. Les plages brûlantes d'Afrique ont été inondées des torrents de la grâce. Les empereurs mêmes sont devenus les adorateurs du nom qu'ils blasphémaient, et les nourriciers de l'Eglise dont ils versaient le sang. Mais la vertu de l'Evangile ne doit pas s'éteindre après ces premiers efforts; le temps ne peut rien contre elle : Jésus-Christ, qui en est la source, est de tous les temps ; il était hier, il est aujourd'hui, et il sera aux siècles des siècles. Aussi vois-je cette fécondité qui se renouvelle toujours; la vertu de la croix ne cesse d'attirer tout à elle.

1 Saint Irénée, évéque de Lyon et martyr sous Scpiime- Sévère, vers l'an 202; il a laissé plusieurs écrits contre les hérétiques.

2 Tertullien, docteur de l'Eglise, voyez le Christianisme, page 367, note 1.

3 Cet empire même. L'empire romain.

* Ont vu la lumière céleste. On appelle antithèse ces figures qui opposent entre elles les pensées ou les expressions. — Que le soleil éclaire à peine. — Ont vu la lumière.— Les plages brûlantes.— Ont été inondées. — Adorateurs. — Blasphémaient, etc. Tout le passage est écrit de ce style.

Regardez ces peuples barbares qui firent tomber l'empire romain. Dieu les a multipliés et tenus en réserve sous un ciel glacé, pour punir Rome païenne et enivrée du sang des martyrs : il leur lâche la bride1, et le monde en est inondé. Mais, en renversant cet empire, ils se soumettent à celu' du Sauveur; tout ensemble ministres des vengeances et objets des miséricordes, sans le savoir, ils sont menés, comme par la main, audevant de l'Évangile; et c'est d'eux qu'on peut dire à la lettre2 qu'ils ont trouvé le Dieu qu'ils ne cherchaient pas.

Combien voyons-nous encore de peuples que l'Église a enfantés à Jésus-Christ3 depuis le huitième siècle, dans ces temps môme les plus malheureux, où ses enfants révoltés contre elle n'ont point de honte de lui reprocher qu'elle a été stérile et répudiée par son Époux ! Vers Je dixième siècle *, dans ce siècle dont on exagère trop les malheurs, accourent en foule à l'Église, les uns

1 II leur lâche la bride. Figure familière et énergique, commune aux Grecs et aux Latins dans le même sens.

a A la lettre. Dans toute la force et l'acception du mot. Celle suite de figures est couronnée par une expression simple d'un sens fort remarquable. — Ils ont trouvé le Dieu qu'ils ne cherchaient pas.

3 A enfantés à Jésus-Christ. A faits enfants de Jésus- Christ, d'enfants du paganisme qu'ils étaient.

* Vers le dixième siècle, etc. « Dans le dixième siècle, l'ignorance produisit l'affaiblissement de la discipline et la corruption des mœurs. Les scandales se multiplièrent ; les plus saintes lois furent publiquement violées ; le mal avait gagné jusqu'aux premiers pasteurs, et Rome même n'en était pas exempte. » Tel est le témoignage d'un historien de l'Eglise.

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sur les autres1, l'Allemand, de loup ravissant devenu agneau2, le Polonais, le Poméranien, le Bohémien, le Hongrois conduit aux pieds des apôtres par son premier roi saint Etienne. Non, non, vous le voyez, la source des célestes bénédictions ne tarit point. Alors l'époux donna de nouveaux enfants à l'épouse pour la justifier, et pour montrer qu'elle ne cesse point d'être son unique et sa bien-aimée3.

Mais que vois-je depuis deux siècles? Des régions immenses qui s'ouvrent tout à coup ; un nouveau monde inconnu a l'ancien, et plus grand que lui. Gardez-vous bien de croire qu'une si prodigieuse découverte ne soit due qu'à l'audace des hommes. Dieu ne donne aux passions humaines, lors même qu'elles semblent décider de tout, que ce qu'il leur faut pour être les instruments de ses desseins : ainsi l'homme s'agite, mais Dieu le mène4. La foi, plantée dans l'Amérique, parmi tant d'orages, ne cesse pas d'y porter des fruits.

Que rtcle-t-il? Peuples des extrémités de TOrient, votre heure est venue. Alexandre, ce conquérant rapide, que Daniel dépeint comme ne louchant pas la terre de ses pieds, lui qui fut si

1 Les uns sur les autres. Expression familière, successivement et sans interruption.

2 De loup ravissant devenu agneau. Apposition el métaphore.

3 Son unique et sa bien-aimée. L'auteur conclut par l'allégorie qui a commencé ce développement, et qui est une figure favorite des écrivains ecclésiastiques.

4 L'homme s'agite, mais Dieu le mène. Cette expression, aussi grande et forte que simple, a été citée très-souvent, et dans la chaire évangeliuue, *"t même à la tribune politique.

jaloux de subjuguer le monde entier, s arrêta ï)ien loin en-deçà de vous : mais la charité va plus loin que l'orgueil. Ni les sables brûlants, ni les déserts, ni les montagnes, ni !a distance des lieux, ni les tempêtes, ni les écueils de tant de mers, ni l'intempérie de l'air, ni le milieu fatal de la ligne1, où Ton découvre un ciel nouveau, ni les flottes ennemies, ni les côtes barbares, ne peuvent arrêter ceux que Dieu envoie. Qui sont cec:<-ci qui volent comme les nuées2? Vents, portez-les sur vos ailes. Que le Midi, que l'Orient, que les iles inconnues les attendent, et les regardent en silence venir de loin. Qu'ils sont beaux les pieds de ces hommes qu'on voit venir du haut des montagnes apporter la paix, annoncer les biens éternels, prêcher le salut, et dire: 0 Sion, ton Dieu régnera sur toi ! Les voici, ces nouveaux conquérants, qui viennent sans armes, excepté la croix du Sauveur. Ils viennent, non pour enlever les richesses et répandre le sang des vaincus, mais pour offrir leur propre sang ef. communiquer le trésor céleste.

Peuples qui les vîtes venir, quelle fut d'abord votre surprise, et qui peut la représenter? Des hommes qui viennent à vous sans être attirés par aucun motif ni de commerce, ni d'ambition, ni

1 La ligne équinoxiale, placée à égale distance des pôles, partage la terre en deux hémisphères.

8 Comme les nuées. L'admiration de Fénelon pour le zèle des missionnaires s'élève dans tout ce passage jusqu'au style le plus sublime. Il rassemble et îépéte les figures les plus vives et les plus hardies, comme celles-ci : Qui volent comme les nuées. — Vents, portez sur vos ailes, etc., jusqu'à cette expression si naïve et si belle de son enthousiasme : Qu'ils sunt beaux les pied* de ces hommes l etc.

de curiosité; des hommes qui, saus vous avoir jamais vus, saus savoir même où vous êtes, vous aiment tendrement, quittent tout pour vous, et vous cherchent au travers de toutes les mers avec tant de fatigues et de périls, pour vous faire part de la vie éternelle qu'ils ont découverte? Nations ensevelies dans l'ombre de la mort, quelle lumière sur vos tètes ! (Sermon pour le jour de l'Epiphanie.)

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