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ble mécontentement. Il fut donc heureux d'ajouter le reproche odieux d'ingratitude aux torts qu'il lui imputait, et il ne pardonna ni le livre, ni ssrtout le succès de l'œuvre, qu'il regardait comme une injure personnelle.
Dès-lors, a la sainteté des anciens évêques, la sévérité de la primitive Eglise, la douceur de la plus indulgente vertu, le charme de la plus séduisante politesse,» l'empressement, l'ardeur à remplir les devoirs les plus humbles du saint ministère, une infatigable bonté, une inépuisable charité, remplirent les quinze dernières années de l'archevêque, renfermé au milieu du troupeau qu'il sanctifiait. Le catéchisme des petits enfants, l'instruction des clercs de son séminaire, la prédication dans la chaire de son église, étaient pour lui des soins constants, parmi lesquels une occasion solennelle, le sacre de l'électeur de Cologne, lui fit retrouver les accents de la plus belle éloquence.
Au milieu d'un hiver rigoureux (1709) et des revers l'une campagne désastreuse pour la France (1711), il sut à exercer de plus hautes vertus, et son âme s'y montra tout entière. En même temps qu'il soulageait les populations flamandes ruinées par la guerre et la famine, en même temps qu'il prodiguait des secours aux blessés et aux malades des deux armées, sa sagesse, îa noblesse de son caractère et fie son langage, exerçaient au profit de la France, sur les généraux ennemis, admirateurs de son génie et de sa vertu, une autorité dont il n'est peut-être pas un seul exemple dans l'histoire.
Cette âme si tendre et si affectueuse, si sensible aux amitiés de la terre, devait survivre à tous ses amis : il perdit successivement son élève fidèle et chéri, le duc de Bourgogne, mort à 29 ans, le duc de Beauvilliers, le duc de Chevreuse, tous les confidents de son cœur. Aussi a tous ses liens étaient rompus, rien ne l'attachait plus à la terre, » quand la mort, hâtée par une commotion violente qu'il ressentit dans un accident de voyage, pendant une visite épiscopale, vint l'enlever lui-même,
SUR FÊNELON. XIX
à 64 ans, le 7 janvier 1715, quelques mois avant Louis XIV. Telle lut la vie de ce grand homme, marquée partout par de beaux ouvrages et par de bonne* actions.
Il nous reste à rappeler les jugements de ses contemporains et de la postérité sur son caractère et sur so.i génie. Voici comment le peint d'Aguesseau, juge calme et impartial, modéré, même dans l'admiration, par une sagesse éclairée :
« L'abbé de Fénelon, depuis archevêque de Cambrai, était d'un commerce délicieux, l'un de ces hommes rares destinés à faire époque dans leur siècle, et qui honorent autant l'humanité par leurs vertus, que les lettres par leurs talents ; un homme facile, brillant, dont le caractère était une imagination féconde, gracieuse et dominante, sans faire sentir sa domination. Son éloquence avait en effet plus d'insinuation que de véhémence; et il régnait autant par les charmes de son. élocution, que par la supériorité de ses talents ; se mettant au niveau de tous les esprits, et ne disputant jamais, paraissant même céder aux autres dans le temps où il les entretenait. Les grâces coulaient de ses lèvres, et il semblait traiter les plus grands sujets, pour ainsi dire, en se jouant; les plus petits s'ennoblissaien îous sa plume, et il eût fait naître des fleurs du sein des épines. Une noble singularité répandue sur toute sa personne, et je ne sais quoi de sublime dans le simple ajoutaient à son caractère un certain air de prophète. Le tour nouveau, sans être affecté, qu'il donnait à ses expressions, faisait croire à bien des gens qu'il possédait toutes les sciences, comme par inspiration. On eût dit qu'il les avait inventées, plutôt qu'il ne les avait apprises. Toujours original, toujours créateur, n'imitant personne et paraissant lui-même inimitable.... »
Saint-Simon, observateur sévère et passionné de la cour, laisse échapper, malgré l'esprit de parti, et des préventions violentes,à travers une censure âpre et ma-
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ligne, à travers les emportements de i' orgueil, deséJoge» d'autant plus précieux qu'ils ne sont pas suspects.
(l Ce prélat, dit-il, était un grand homme maigre, bien fait, avec un grand nez des yeux dont le feu et l'esprit sortaient comme un torrent, et une physionomie telle queje n'en ai vu aucune qui y ressemblât, et qui ne se pouvait oublier quand on ne l'aurait vue qu'une fois. Elle rassemblait tout, et les contraires ne s'y combattaient pas. Elle avait de la gravité et de la galanterie1, du sérieux et de la gaîté. Elle sentait également le docteur, l'évêque et le grand seigneur. Ce qui y surnageait, ainsi que dans toute sa personne, c'était la finesse, l'esprit, les grâces, la décence et surtout la noblesse. Il fallait faire un effort pour cesser de le regarder. Tous ses portraits sont parlants, sans toutefois avoir pu attraper la justesse de l'harmonie qui frappait dans l'original, et la délicatesse de chaque caractère que ce visage rassemblait. »
« Ses manières y répondaient dans la même proportion, avec une aisance qui en donnait aux autres, et cet air et ce bon goût qu'on ne tient que de l'usage de la meilleure compagnie et du grand monde, qui se trouvait répandu de soi-même dans toutes ses conversations. Avec cela il avait une éloquence naturelle, douce, fleurie ; une politesse insinuante, mais noble et proportionnée; une élocution facile, nette, agréable; un air de clarté, de netteté pour se faire entendre dans les matières les plus embarrassées et les plus obscures. Avec cela, un homme qui ne voulait jamais avoir plus d'esprit que ceux à qui il parlait, qui se mettait à la portée de chacun sans le faire jamais sentir, qui les mettait à l'aise, et qui semblait enchanter, de façon qu'on ne pouvait le quitter, ni s'en défendre, ni ne pas chercher à le retrouver... Sa passion était de plaire, et il avait autant de soin de captiver les valets que les maîtres, et les plus petites gens que les personnages. Il avait pour cela des
1 De la galanterie, synonyme de grâce ; mot peut aujourd'hui dans ce sena.
SCK FENELON. Ml
latents faits exprès, une douceur, une insinuation, des grâces naturelles et qui coulaient de source, un esprit facile, ingénieux, fleuri, agréable- dont il tenait pour ainsi dire le robinet1, pour en verser & qualité et la quantité exactement convenables à chaque chose et à chaque personne. Il se proportionnait et se faisait tout à tous; une figure fort singulière, mais noble, frappante, perçante, attirante, un abord facile à tous, une conversation Visée, légère et toujours décente ; un commerce enchanteur ; une piété facile, égale, qui n'effarouchait point et se faisait respecter; une libéralité bien entendue; une magnificence qui n'insultait point, et qui se versait sur les officiers et les soldats, qui embrassait une vaste hospitalité, et qui, pour la table, les meubles et les équipages, demeurait dans les justes bornes de sa place ; également officieux et modeste, secret dans les assistances qui se pouvaient cacher, et qui étaient sans nombre; teste et délié sur les autres jusqu'à devenir l'obligé de ceux à qui il les donnait, et à le persuader; jamais empressé, jamais de compliments, mais une politesse qui, en embrassant tout, était toujours mesurée et proportionnée, en sorte qu'il semblait à chacun qu'elle n'était que pour lui, avec cette précision dans laquelle il excellait singulièrement. Adroit surtout dans l'art de porter les souffrances, il en usurpait un mérite qui donnait tout l'éclat au sien, et qui en portait l'admiration et le dévouement pour lui dans le cœur de tous les habitants des Pays-Bas quels qu'ils fussent, et de toutes les dominations qui les partageaient, dont il avait l'amour et la vénération. Il jouissait, en attendant un autre genre de vie, qu'il ne perdit jamais de vue, de toute la douceur de celle-ci, qu'il eût peut-être regrettée dans l'éclat, après lequel il soupira toujours, et il en jouissait avec une paix si apparente, que, qui n'eût su ce. qu'il avait été et ce qu'il pouvait devenir encore, aucun même de ceux qui l'approchaient le plus, et qui
1 Le robinet. Comoaraisoo familière mats très-juste