LES PREMIERS CHRETIENS
Hélas! quand vous reverrons-nous , ô beaux jours, ô jours bienheureux où toutes les familles chrétiennes , sans quitter leurs maisoiv. et leurs travaux, vivaient comme nos commu> nautés les plus régulières? C'est sur ce modèle que nos communautés se sont formées. On se taisait, on priait, on travaillait sans cesse des mains,
de "«"Evangile. Ce sont les idées qu'on retrouve dans Sénèque, dans Cicéron, et dans tous les moralistes de l'antiquité païenne. Plusieurs éditions portent le bien public ; mais le public est la leçon de la grande édition des sulpiciens.
1 « Us n'excluaient pas de cet amour de l'ordre l'espérance de la gloire que leur procureraient les grands sacrifices qu'ils faisaient à l'ordre et aux lois. » [Xote de Féne- Ion.) Cicéron, d'ailleurs trés-avide de gloire lui-même, exposa et justifie ce sentiment.
on se cachait1, en sorte que les chrétiens étaient appelés un genre d'hommes qui fuyaient la lumière. On obéissait au pasteur, au père de familie. Point d'autre joie que celle de notre bienheureuse espérance pour l'avènement du grand Dieu de gloire ; point d'autres assemblées que celles où l'on écoutait les paroles de la foi ; point d'autre festin que celui de l'agneau, suivi d'un repas de charité; point d'autre pompe que celle des fêtes et des cérémonies ; point d'autres plaisirs que celui de chanter les psaumes 2 et les sacrés cantiques; point d'autres veilles que celles où l'on ne cessait de prier. 0 heaux jours, quand vous reverrons-nous ? Qui me donnera des yeux pour voir la gloire de Jérusalem renouvelée ? Heureuse la postérité sur laquelle reviendront ces anciens jours ! (Entretien sur la vie religieuse.)
llo. CORRUPTION DU SIECLE.
L'orgueil a rompu ses digues et inondé la terre; toutes les conditions sont confondues; le faste
1 On se cachait. D'abord pour se soustraire aux persécuteurs, puis ces habitudes de silence et de modestie se perpétuèrent dans les premiers siècles de l'Eglise. Les églises elles-mêmes renfermaient des souterrains, souvenirs de9 lieux où se réfugiaient les chrétiens aux temps des persécutions, on les appelle encore Cryptes {xpvnro), cacher.)
2 Psaumes. tyuXkca, jouer du luth et par suite chanter). Recueil d'hymnes et de chants religieux, réunis par Esdras au ¥• siècle avant J.-C. et attribués au roi David et à son Cls Salomon. Ils sont à la fois un des livres de l'Ancien Testament, et un des plus beaux monuments de la poésie lyrique.
s'appelle politesse, la plus folle vanité une bienséance i : les insensés entraînent les sages, et les rendent semblables à eux ; la mode, si ruineuse par son inconstance et par ses excès capricieux, est une loi tyrannique à laquelle on sacrifie toutes les autres ; le dernier des devoirs est celui de payer ses dettes 2. Les prédicateurs n'osent plus parler pour les pauvres, à la vue d'une foule de créanciers dont les clameurs montent jusqu'au ciel. Ainsi la justice fait taire la charité ; mais la justice elle-même n'est plus écoutée. Plutôt que de modérer les dépenses superflues, on refuse cruellement le nécessaire à ses créanciers. La simplicité, la modestie, la frugalité, la probité exacte de nos pères, leur ingénuité, leur pudeur, passent pour des vertus rigides et austères d'un temps trop grossier. Sous prétexte de se polir, on s'est amolli pour la volupté, et endurci contre la vertu 3 et contre l'honneur. On invente chaque jour et à l'infini de nouvelles nécessités pour autoriser les passions les plus odieuses. Ce qui était d'un faste scandaleux dans les conditions les plus élevées, il y a quarante ans, est devenu une bienséance pour les plus médiocres *. Détestable raf-
1 La plus folle vanité une bienséance. C'est-à-dire qu'on légitime par l'excuse de la bienséance tous les excès de la vanité.
2 De payer ses dettes. Vérité triviale qui résume avec force tout et qui précède.
3 Amolli pour la volupté et endurci contre la vertu. Celte antithèse est belle parce qu'elle est dans les idées comme dans les mots.
* Une bienséance. Développement de l'idée indiquée plui haut, ibidem, note 1.
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finement de nos jours ! monstre de n^s mœurs * ! La misère et le luxe augmentent comme de concert on est prodigue de son bien, et avide de celui d'autrui; le premier pas de la fortune est de se ruiner2. Qui pourrait supporter les folles hauteurs que l'orgueil affecte, et les bassesses infâmes que l'intérêt fait faire 3? On ne connaît plus d'autre prudence que la dissimulation, p-lus de règle des amitiés que l'intérêt, plus de bienfaits qui puissent attacher à une personne, dès qu'on la trouve ou inutile ou ennuyeuse. Les hommes, gâtés jusque dans la moelle des os par les ébranlements et les enchantements des plaisirs violent et raffinés, ne trouvent plus qu'une douceur fade dans les consolations d'une vie innocente : ils tombent dans les langueurs mortelles de l'ennui, dès qu'ils ne sont plus animés par la fureur (t
1 Monstre de nos mœurs 1 Emploi assez rare du substanli au lieu de l'adjectif : mœurs monstrueuses!
2 Le premier pas de la fortune est de te ruiner. Idé* neuve et originale, expliquée par les détails qui précédent. « La multitude adore des divinités de chair et de sang, dont elle espère ce qu'on nomme fortune. L'avarice, qui est une .'-dolâtrie, selon saint Paul, tient le cœur asservi. On n'adore plus, comme saint f.hrysostome le remarque, des idoles d'or et d'argent; mais l'or et l'argent mêmes sont adorés, et c'est en eux que l'on espère. Bien loin, bien loin de vendre tout, ajoute ce père, comme les premiers chrétiens, on achète sans fin : que dis-je, on achète? on acquiert aux dépens d'autrui, on usurpe par artifice et par autorité. Bien loin de soulager les pauvres, on en fait de nouveaux. Des créanciers sans nombre languissent, et sont ruinés faute d'avoir leur bien. » — Tel est le tableau que Fénelon trace ailleurs (Sermon sur la fête de saint Bernardïde l'avarie* de son siècle. Comment parlerait-il aujourd'hui?
3 Hauteurs... Bassesses... nouvelle antithèse aussi vrait et aussi forte que la première.
quelque passion. Est-ce donc là être chrétien? Allons, allons dans d'autres terres, où nous ne soyons plus réduits à voir de tels disciples de Jésus- Christ! 0 Évangile! est-là ce que vous enseignez? (Sermon pour la fête de V Epiphanie) .