‹ Morceaux choisisChapitre 111 sur 164 · l'amour de dieu · texte numérisé non relu

l'amour de dieu

Les hommes ne connaissent point l'amour deDieu : faute de le connaître, ils en ont peur, et s'en éloignent. Cette crainte faitqu'ils ne peuvent comprendre la douce familiarité des enfants, dans le sein du plus tendre de tous les pères. Ils ne connaissent qu'un maître tout-puissant et rigoureux. Ils sont toujours contraints avec lui, toujours gènes1 dans tout ce qu'ils font. Ils font à regret le bien pour éviter le châtiment : ils feraient le mal, s'ils osaient le faire, et s'ils pouvaient espérer l'impunité. L'amour de Dieu leur paraît une dette onéreuse *2, ils cherchent à l'éluder par des formalités et par un culte extérieur, qu'ils veulent toujours mettre à la place de cet amour sincère et etfectif 3. ils chicane]] t 4 avec Dieu même, pour lui donner

1 Contraints, mot que le langage familier a un peu détouvj * de son premier sens; il ne s'agit pas d'une contrainte élran gère, mais de celle qui vient d'eux-mêmes: le mot gênés- est pris dans la même acception.

2 Onéreuse, gênante, du latin onus, poids gênant.

3 Effectif, qui se produit par des effets réels et non par des formalités.

4 Chicanent, Voy. Récompense et châtiment dans l'autre vie, page 334, note 5, et, C'est un bien non moins qu'un devoir, etc., page 582, note.

le moins qu'ils peuvent. 0 mon Dieu si les hommes savaient ce que c'est que vous aimer, ils np voudraient plus d'autre vie et d'autre joie que votre amour !

Cet amour ne demande de nous que des mœurs mnocenles et réglées. 11 veut seulement que nous fassions pour Dieu tout ce que la raison nous doit faire pratiquer. Il n'est pas question d'ajouter aux bonnes actions qu'on fait déjà; il n'est question que de faire par amour pour Dieu ce que les honnêtes gens qui vivent bien font par honneur et par amour pour eux-mêmes. Il n'y a à retrancher que le mal, qu'il faudrait retrancher quand même nous n'aurions d'autre principe que la vraie raison. Pour tout le reste, laissons-le dans l'ordre que Dieu a établi dans le monde : faisons les mêmes choses honnêtes et vertueuses; mais faisons-les pour celui qui nous a faits, et à qui nous devons tout.

Cet amour de Dieu ne demande point de tous les chrétiens desaustérités semblables à celles des anciens solitaires, ni leur solitude profonde, ni leur contemplation; il ne demande d'ordinaire ni les actions éclatantes et héroïques, ni le renoncement f aux biens légitimement acquis, ni le dépouillement - des avantages de chaque condition : il veut seulement qu'on soit juste, sobre, modéré dans l'usage convenable de toutes ces

1 Renoncement. Expression du langage de la chaire. Le substantif est peu usité ailleurs.

2 Dépouillement. Cette observation s'applique également A ce substantif, qui signifie l'action de se dépouiller soimême et non point les autres.

choses ; il veut seulement qu'on n'en fasse pas son dieu et sa béatitude, mais qu'on en use suivant son ordre, et pour tendre vers lui. Cet amour ne trouble, ne dérange, ne change rien dans Tordre q\:c Dieu a établi. Il laisse les grands dans la grandeur, et les fait petits sous la main de celui qui les a faits grands. Il laisse les petits dans la poussière, et les rend contents de n'être rien qu'en lui. Ce contentement dans le lieu le plus bas n'a aucune bassesse, et fait une véritable grandeur1. (Lettres au duc de Bourgogne.)

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