‹ Morceaux choisisChapitre 114 sur 164 · L'AMOUR DE DIEU DOIT ETRE LE PRINCIPE DE TOUTES NOS AFFECTIONS · texte numérisé non relu

L'AMOUR DE DIEU DOIT ETRE LE PRINCIPE DE TOUTES NOS AFFECTIONS

Nous n'aimons jamais tant notre prochain que quand nous l'aimons pour Dieu, et de son amour. Quand nous aimons les hommes hors de Dieu, nous ne les aimons que pour nous-mêmes '. C'est toujours, ou notre intérêt grossier, ou notre intérêt subtil2 et déguisé, que nous cherchons en eux. Si ce n'est pas l'argent, la commodité , la faveur,

1 Que pour nous-mêmes. Massillon assigne les mêmes principes aux amitiés humaines. « Les trois principes les plus communs qui lient les hommes les uns aux autres, et qui forment toutes les unions et les amitiés, sont le goût, la cupidité et la vanité, etc. » Carême, I.

2 Grossier, subtil. Les phrases suivantes expliquent le sens de ces deux mots : intérêt grossier : Y argent, la commodité, la faveur, en un mot, l'intérêt évident : intérêt subtil, mot très-juste, l'intérêt qui se cache sous une fausse apparence de désintéressement.

que nous y cherchons, c'est la gloire de les aimer sans intërêt ; c'est le goût, c'est la confiance, c'est le plaisir d'être aimés par des gens de mérite, qui flattent notre amour-propre bien plus qu'une somme d'argent ne flatterait. C'est donc nousmêmes que nous aimons uniquement dans tous nos amis que nous croyons aimer. Aimer autrui pour soi, c'est l'aimer bien imparfaitement; c'est plutôt ani'ur-propre que vraie amitié.

Quel est donc le moyen d'aimer ses amis? C'est de les aimer dans l'ordre de Dieu ; c'est d'aimer Dieu en eux ; c'est d'y aimer ce qu'il y a mis, et de supporter pour l'amour de lui la privation de ce qu'il n'y met pas. Quand nous n'aimons nos amis que par amour-propre, l'amour-propre impatient, délicat ', jaloux, plein de besoin, et vide de mérites, se délie sans cesse de soi - et de son ami : il se lasse, il se dégoûte; il voit bientôt le bout3 de ce qu'il croyai* le plus grand; il trouve partout des mécomptes* : il voudrait toujours le parfait, et jamais il ne le trouve ; il se pique, il change, il ne peut se reposer nulle part. L'amour de Dieu, aimant sans rapporter ses amis à soi, les aime patiemment 5 avec leurs défauts. Il ne veut

1 Délicat, difficile à satisfaire, difficilis, dit Horace en parlant du vieillard.

* Soi s'emploie même avec un sujet déterminé, quand c'est un nom de choses. {Académie.)

3 // voit bientôt le bout., expression d'un* simplicité triviale, mais vraie.

k Mécomptes. Mauvais comptes, résultat contraire à celui qu'on espérait.

5 Avec, dans le sens de malgré, locution déjà signalée: ▼oyez L'Ile et la grotte de Calypso, page 3, note 1.

point trouver en eux plus que Dieu n'y a mis ; i< n'y regarde que Dieu et ses dons : tout lui est bon, pourvu qu'il aime ce que Dieu a fait, et qu'il supporte ce que Dieu n'a pas fait, mais qu'il a permis, et qu'il veut que nous supportions, pour nous conformer à ses desseins.

11 aime pour Dieu tout ce qui est l'ouvrage de Dieu, et que Dieu lui commande d'aimer. Il aime davantage ce que Dieu a voulu lui rendre plus cher. Il regarde 1 dans un père mortel le père céleste ; dans un frère, dans un cousin, dans un ami, les liaisons étroites que la Providence a formées. Plus les liens sont étroits dans l'ordre de la Providence, plus l'amour de Dieu les rend fermes et intimes. Peut-on aimer Dieu, sans aimer :outes les choses dont il nous a commandé l'amour? C'est son ouvrage, c'est ce qu'il veut nous faire

aimer; ne le ferons-nous pas? Rien n'est si

sec, si froid, si dur, si resserré qu'un coeur qui s'aime seul en toutes choses. Rien n'est si tendre, si ouvert, si vif, si doux, si aimable, si aimant qu'un cœur que l'amour divin possède et anime. (Correspondance.)

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