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LA MOLLESSE

La mollesse est une langueur de l'âme, qui l'engourdit et qui lui ôte toute vie pour le bien; mais c'est une langueur traîtresse, qui la passionne secrètement pour le mal, et qui cache sous la cendre5 un feu toujours prêt à tout embraser. Il faut

1 Elle étend ses branches sous de beaux prétextes. Celte dernière loculion, abstraite, ne va pas avec la métaphore continuée qu'elle termine. Celle qui suit, empoisonnele cœur, n'est pas non plus d'accord avec la première.

2 L'esprit de grâce. L'esprit de la grâce de Dieu, qui vous rend honnête homme et bon chrétien.

3 Leste courtisan, homme éveillé pour sa fortune. Jolies expressions pleines de justesse et de vivacité.

v Désirez très-peu. Ces trois mots renferme la règle de conduite la plus complète et la plus belle pour l'homme public.

5 Sous la cendre: une métaphore également juste et familière compare ces passions à l*eau dormante.

Il D'est, comme l'on dit, pire eau que l'eau qui dort. Molière.

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donc une foi mâle et vigoureuse, qui gourmande cette mollesse sans l'écouter jamais. Sitôt qu'on l'écoute et qu'on marchande avec elle1, tout est perdu. Elle fait même autant de mal selon le monde que selon Dieu. Un homme mou et amusé ne peut jamais être qu'un pauvre homme; et s'il se trouve dans de grandes places, il n'y sera qu3 pour se déshonorer. La mollesse ôte à l'homme tout ce qui peut faire les qualités éclatantes. Un homme mou n'est pas un homme, c'est une demifemme2. L'amour de ses commodités l'entraîne toujours malgré ses plus grands intérêts. Il ne saurait cultiver ses talents, ni acquérir les connaissances nécessaires dans sa profession, ni s'assujettir de suite au travail dans les fonctions pénibles, ni se contraindre longtemps pour s'accommoder au goût et à l'humeur d'autrui, ni s'appliquer courageusement à se corriger.

C'est le paresseux de l'Ecriture3 qui veut et ne veut pas; qui veut de loin ce qu'il faut vouloir, mais à qui les mains tombent de langueur dès qu'il regarde le travail de près. Que faire d'un tel homme? il n'estbon à rien. Les affaires l'ennuient, la lecture sérieuse le fatigue, le service d'armée trouble ses plaisirs, l'assiduité même de la cour le

1 On marchande avec elle. On compose, on lui fait des concessions.— Molière, & dit en employant ce verbe activement :

Sans la marchander davantage.

Les Femmes savantes, acte III, se. 3.

* Demi-femme. Les Latins rendent cette idée par temivir, demi-homme,

.. . Semivin Phrygis.

Virgile, /Enéide, xn, v. 99 Aujourd'hui ce mot est du style familier.

8 De l'Écriture. Proverbes, cap. XIII, verset A.

gêne, il faudrait lui faire passer sa vie sur un lit de repos. Travail le-t-il : les moments lui paraissent des heures. S'amuse-t-il : les heures ne lui paraissent plus que des moments. Tout son temps lui échappe, il ne sait ce qu'il en fait; il le laisse couler comme l'eau sous les ponts1. Demandez- Jui ce qu'il a fait de sa matinée : il n'en sait rien, car il a vécu sans songer s'il vivait; il a dormi le plus tard qu'il a pu, s'est habillé fort lentement, a parlé au premier venu, a fait plusieurs tours dans sa chambre, a entendu nonchalamment la messe. Le dîner est venu : l'après-dinée se passera comme ie matin, et toute la vie comme cette journée. Encore une fois, un tel homme n'est bon à rien. Il ne faudrait que de l'orgueil, pour ne se pouvoir supporter soi-même dans un état si indigne d'un homme. Le seul honneur du monde suffit pour faire crever l'orgueil de dépit et de rage, quand l'on se voit si imbécile*.

La mollesse énerve tout, elle alfadit tout,

elle ôte leur sève et leur force à toutes les vertus et à toutes les qualités de l'âme, même suivant le monde. Un homme livré à la mollesse est un homme faible et petit en tout ; il est si tiède que Dieu le vomit. Le monde le vomit aussi à son tour,

1 Comme l'eau sous les ponts. Comparaison pleine de naïveté et en même temps d'exactitude.

8 Si imbécile. Tableau d'une vérité rigoureuse dans ses détails, et terminé par la sentence la plus dure et la plus méprisante. Le développement qui suit n'est pas moins énergique : quelle force dans ces traits : il est si tiède que Dieu le vomit; c'est un néant. — Pincez-vous comme on pince un léthargique, etc. Ce langage atteint l'éloquence par l'expression la plus simple.

car il ne veut rien que de vif et de ferme. Il est donc le rebut de Dieu et du monde, c'est un néant ; il est comme s'il n'était pas; quand un en parle, on dit : ce n'est pas un homme. Craignez ce défaut qui serait la source de tant d'autres. Priez, veillez; mais veillez contre vous-même. Pincez-vous comme on pince un léthargique; faites vous piquer par vos amis pour vous réveiller. Recourez assidûment aux sacrements, qui sont les sources de vie, et n'oubliez jamais que l'honneur du monde et celui de l'Evangile sont ici d'accord. Ces deux royaumes ne sont donnés qu'aux violents qui les emportent d'assaut. (Lettres spirituelles.)

I2o. FAIRE LES GRANDES CHOSES, ET NE PAS SE PERDRE DANS LES PETITES.

Ne vous usez point en petits détails et en exactitudes superflues. La vraie exactitude consiste à ne négliger jamais les choses grandes et principales. C'est prendre le change, que de se mettre en arrière pour les grandes choses par entraînement de goût pour les petites. Si vous vous livrez aux petites par choix et par goût, vous vous trompez étrangement contre la sagesse humaine '. Si vous le faites par fidélité pour Dieu, et pour remplir tous vos devoirs, vous manquer à Dieu à force de vouloir n'y manquer en rien. Dieu ne veut point cette fausse exactitude, par laquelle on se rend

1 Contre la sagesse humaine. Contre ce que prescrit I» sagesse humaine.

superstitieux sur les vétilles l, jusqî/à ne pouvoii plus atteindre à l'essentiel. Faites les choses importantes dont vous ne pouvez vous décharger sur aucun subalterne, et ne faites aucune des choses moins hautes que vous pouvez faire exécuter par quelqu'un qui vous en rendra compte. QuiconquÊ ne sait point se soulager, en faisant travailler sous lui, ne sait pas travailler lui-même. Le grand travail d'un homme supérieur est de donner à chacun sa tâche, de mettre tout en mouvement, et de diriger tranquillement le travail de plusieurs personnes. Si vous demandez à Dieu la sagesse, comme Salomon, il vous la donnera pour conduire tout ce qu'il vous a confié. Livrez-vous à l'esprit de grâce pour mourir à vos goûts et à vos habitudes*, mourez à la fausse exactitude sur les détails. Dieu vous mettra au large, et vous irez droit au vrai but... 11 n'y a que la volonté propre qui est raide3, embarrassée et dans le découragement. C'est elle qui manque de temps pour tout, et qui ne s'en laisse pas pour le principal, en le laissant absorber par les minuties*. Il suffit de préférer ce qui est préférable, de commencer par là, de ne s'amuser point, de ne tramer pas dans l'action, de prendre chaque chose par le gros, de trancher

1 Vétilles. Choses légères et sans importance, du latin t?itililigo, terme familier.

2 Mourir à vos goûts, etc., c.-à-d., renoncer à vos goûts. Mais cette expression, qui appartient au langage de la chaire, est beaucoup plus forte.

3 Raide. De manière à ne pouvoir se plier, se détourner pour éluder un obstacle.

* Minuties, ne s'amuser point, ne traîner pas, prendre chaque chose par le gros. Toutes locutions simples et même familières rendant l'idée avec une grande justesse.

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nettement, et d'aimer mieux que le total aille imparfaitement que de le laisser en arrière par la vaine espérance de le faire aller plus régulièrement. (Correspondance.)

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