RÈGLE DE CONDUITE POUR UN JEUNE PRINCE
Vous devez faire honneur à la piété \ et la rendre respectable dans voire personne. Il faut la justifier aux critiques et aux libertins2. Il faut la pratiquer d'une manière simple, douce, noble, forte et convenable à votre rang. Il faut aller tout droit aux devoirs essentiels de votre état par le principe de l'amour de Dieu, et ne rendre jamais la vertu incommode par des hésitations scrupuleuses sur les petites choses. L'amour de Dieu vous élargira le cœur3 et vous fera décider sur-le-champ dans les occasions pressantes. Un prince ne peut point, à la cour ou à l'armée, régler les hommes comme
1 Faire honneur à la piété. Celle expression qu'explique celle qui suit, est fort belle : Fénelon l'emploie ailleurs en parlant de Cicéron, non moins heureusement : « il fait, dit-il, honneur à la parole. » La différence au profit de f 3t exemple-ci vient de ce que la parole est chose indifférente en elle-même, que l'orateur peut embellir, tandis que la piété ne devrait pas avoir besoin qu'on lui fasse honneur : c'est la faute des hommes.
2 La justifier aux critiques et aux libertins, locution toute latine, approbare, et de l'emploi le plus heureux. Lei libertins, ce mol, aujourd'hui synonyme de débauché, a dans les orateurs de la chaire du dix-septième siècle le sens consacré de : incrédules, qui usurpent, en matière de religion, une liberté coupable.
3 Élargira le cœur. Tout ce qui suit est le commentaire de cette idée sur laquelle Fénelon insiste à deux reprises.
des religieux; il faut en prendre ce qu'on peut, et se proportionner à leur portée. Jésus-Christ disait aux apôtres : J aurais beaucoup de choses à vous dire; mats vous ne pourriez pas maintenant les porter. Saint Paul dit : Je me suis fait tout à tous pour les gagner tous l. Je prie Dieu tous les jours que l'esprit de liberté sans relâchement vous élargisse le cœur, pour vous accommoder aux besoins de la multitude.
H faut montrer que vous pensez d'une façon sérieuse, suivie, constante et ferme. Il faut convaincre le monde que vous sentez tout ce que vous devez sentir, et que rien ne vous échappe. Si vous paraissez mou et facile à entraîner, on vous entraînera et on vous mènera loin, aux dépens de votre réputation. Lorsque vous serez de retour à la cour, vous devez, ce me semble, parler au Roi d'un ton ferme et respectueux, lui montrer clairement et en détail les véritables causes des mauvais événements, avec les remèdes qu'on peut y apporter. Si vous lui faites voir que vous n'avez manqué à rien d'essentiel; si vous lui représentez la situation très-embarrassante où vous vous êtes trouvé; enfin si vous appuyez vos bonnes raisons par les témoignages uniformes des principaux officiers, qui doivent naturellement dire la vérité en votre faveur, si peu que vous ayez soin de gagner leurs cœurs, le Roi ne pourra s'empêcher d'avoir égard à votre bonne cause pour l'intérêt de l'Etat.
Votre ressource doit être celle des bonnes raisons, appuyées avec une fermeté qui ne peut être que louée, quand elle sera assaisonnée d'une sou-
1 Épltre aux Corinthiens, ix, 39.
mission, d'un zèle et d'un respect à toute épreuve pour le Roi '. (Lettres au duc de Bourgogne.)