UN PRINCE DOIT RECHERCHER L1 AMOUR ET L'ESTIME DES HOMMES
Une parole, un geste, un souris, un coup-d'œil d'un prince gagne les cœurs de la multitude. Quelque louange donnée à propos au mérite distingué attendrira* pour vous les honnêtes gens. Si vous avez le pouvoir d'avancer3 ceux qui en sont dignes, faites-leur sentir votre protection. Si vous ne pouvez pas les avancer, du moins qu'il paraisse que vous êtes affligé de ne le pouvoir pas, et que vous recommandez de bon cœur leurs intérêts. Rien n'intéressera tant pour vous ceux qui peuvent décider de votre réputation, que de trouver en vous cette bonté de cœur, cette attention aux services et aux talents, le goût et le discernement du vrai mérite, et cet empressement de le faire récompenser. Il ne tient qu'à vous de gagner les suffrages du public, et de vous attirer les louanges du monde entier. De ce côté-là, il vous est
1 Cette lettre est écrite pendant les revers de la campagne de 1708, que le duc de Bourgogne fit en Flandre avec l'aesislance de Vendôme, contre le prince Eugène et Marlborough : elle montre avec quelle sage fermeté le pieux évêque élevait le prince destiné à régner, mais de tels conseils n'étaient pas de nature à plaire au grand roi.
* Attendrira. Il ne faut pas donner à co mot trop de portée, il signifie seulement: les disposera à vous aimer.
3 Avancer, pris ainsi absolument, est du lengaf* familier, comme ion substantif avancement.
facile de faire taire les critiques; mais d'un autre côté, il faut avoir un grand égard à l'improbation du pubHe. J'avoue que rien n'est plus vain que de courir après les vaines louanges des hommes, qui sont légers, téméraires, injustes et aveugles dans leurs jugements. Heureux qui peut être ignoré d'eux dans la solitude! Mais la grandeur, bien loin de vous mettre au-dessus des jugements des hommes, vous y assujettit infiniment plus qu'une condition médiocre1. Ceux qui doivent commander aux autres, ne sauraient le faire utilement dès qu'ils ont perdu la confiance et l'estime des peuples. Rien ne serait plus dur et plus insupportable pour les peuples, rien ne serait plus dangereux et plus déshonorant pour un prince qu'un gouvernement de pure autorité, sans l'adoucissement de l'estimé, de la confiance et de l'affection réciproque. Il est donc capital2, même selon Dieu, que
1 Q'une condition médiocre, a La condition privée, quand on y joint un peu d'esprit pour bien parler, couvre îous les défauts naturels, relève des talents éblouissants, et fait paraître un homme digne de toutes les places dont il est éloigné. Mais c'est l'autorité qui met tous les talents à une rude épreuve, et qui découvre de grands défauts.
«La grandeurest comme certains verres qui grossissent tous les objets. Tous les défauts paraissent croître dans ces hautes places, où les moindres choses ont de grandes conséquences, où les plus légères fautes ont de violents contrecoups. Le monde entier est occupé à observer un seu" homme à toute heure, et à le juger en toute rigueur. Ceux qui le jugent n'ont aucune expérience de l'état où il est. Ils n'en sentent point les difficultés, et ils ne veulent plus qu'il Soit homme, tant ils exigent de perfection de lui. » Télémaque, liv. xii.
2 Capital, locution un peu familière et toute latine, hoe caputest. C'est le point le plus important.
les grands princes s'appliquent sans relâche à. se faire aimer et estimer > non par une recherche de vaine complaisance1, mais par fidélité à Dieai , dont ils doivent représenter la bonté sur la terre. Si cette attention leur coûte, il faut qu'ils la regardenf comme leur premier devoir, et qu'ils préfèrent cette pénitence à toutes les autres qu'ils pourraient pratiquer pour l'amour de Dieu.
(Lettre au duc de Bourgogne.)
128- LE PRINCE DOIT CHERCHER LE MERITE ET REPOUSSER l'iNTRIGUE.
Ne vous laissez-vous point éblouir par certains hommes vains, hardis, et qui ont l'art de se faire valoir, pendant que vous négligez et laissez loin de vous le mérite simple, modeste, timide et caché? Un prince montre la grossièreté de son goût, et la faiblesse de son jugement, lorsqu'il ne sait pas discerner combien ces esprits si hardis, et qui ont l'art d'imposer2, -sont superficiels et pleins de défauts méprisables. Un prince sage et pénétrant n'estime ni les esprits évaporés3, ni les grands parleurs, ni ceux qui décident d'un ton de confiance, ni les critiques dédaigneux, ni les moqueurs qui tournent tout en plaisanterie. Il méprise ceux qui trouvent tout facile, qui applaudissent à tout
1 Une recherche de vaine complaisance, c'est-à-diro pour le vain plaisir, pour la vaine gloire de plaire.
2 Imposer, inspirer une estime qu'ils ne méritent pas.
* Évaporés, aussi légers que la vapeur, et sans plus d« consistance.
ce qu'ù veut, qui ne consultent que ses yeux, ou le ton de sa voix, pour deviner sa pensée et pour "approuver. Il recule loin des emplois de confiance ces hommes qui n'ont que des dehors sans fond. Au contraire, il cherche, il prévient, il attire les personnes judicieuses et solides qui n'ont aucun empressement, qui se défient d'elles-mêmes, qui craignent les emplois, qui promettent peu, et qui tâchent de faire beaucoup; qui ne parlent guère et qui pensent toujours; qui parlent d'un Ion douteux1, et qui savent contredire avec respect.
De tels sujets demeurent souvent obscurs dans les places inférieures, pendant que les premières sont occupées par des hommes grossiers et hardis, qui ont imposé au prince, et qui ne servent qu'à montrer combien il manque de discernement. Tandis que vous négligerez de chercher le mente obscur, et de réprimer les gens empressés et dépourvus de qualités solides, vous serez responsable devant Dieu de toutes les fautes qui seront faites par ceux qui agiront sous vous. Le métier d'adroit courtisan perd tout dans un Etat. Les esprits les plus courts2 et les plus corrompus sont souvent ceux qui apprennent le mieux cet indigne métier. Ce métier gâte tous les autres : le médecin néglige la médecine ; le prélat oublie les devoirs de son ministère; le général d'armée songe bien plus à faire sa cour qu'à défendre l'Etat ; l'ambassadeur négocie bien plus pour ses propres intérêts à la Cour de son maitre, qu'il ne négocie pour les vé-
'• D'un ton douteux, qui exprime le doute, et non une Musse assurance.
■ Les plus courts, les mains grands et les moins profonds.
ritables intérêts de son maître à la Cour où il est envoyé. L'art Je faire sa cour gâte les hommes de
toutes les professions et étouffe le vrai mérite.
Rabaissez donc ces hommes dont tout le talent ne consiste qu'à plaire, qu'à flatter, qu'à éblouir, qu'à s'insinuer pour faire fortune. Si vous y manquez, vous remplirez indignement les places, et le vrai mérite demeurera toujours en arrière. Votre devoir est de reculer ceux qui s'avancent trop, et d'avancer1 ceux qui demeurent reculés en faisant leur devoir. (Directions pour la conscience d'un roi.)