LE CENTAURE CHIRON" ET ACHILLE
Peinture vive des écueils d'une jeunesse bouillante dans un prince né pour commander.
Ach. — A quoi me sert-il d'avoir reçu tes instructions? Tu ne m'as jamais parlé que de sagesse, de valeur, de gloire, d'héroïsme. Avec tes beaux discours 2, me voilà devenu une ombre vaine : ne m'aurait-il pas mieux valu passer une longue et délicieuse vie chez le roi Lycomède3 déguisé en fille, avec les princesses filles de ce roi?
Chir. — Eh bien ! veux-tu demander au Destin
1 Et d'avancer ceux, etc. Le sena propre du mot avancer et son sens figuré sont ici heureusement réunis.
* Avec tes beaux discours. Voy. Vite et la grotte de Calypso, page 3, note i, et L'amour de Dieu doit être le principe, etc., page 415, note 5. .
3 Lycomède, roi de Scyros, à la cour de qui Tbétis avait caché Achille sous l'habit d'une fille, afin de le soustraire à la mort prématurée qui l'attendait. Son courage naturel et la ruse d'Ulysse le trahirent.
de retourner parmi ces filles? Tu fileras ; tu perdras toute ta gloire ; on fera sans toi un nouveau siège de Troie; le lier Agamemnon , ton ennemi, sera chanté par Homère; Thersite1 même ne sera pas oublié : mais pour toi, tu seras enseveli honteusement dans les ténèbres.
Ach. — Agamemnon m'enlever ma gloire ! moi demeurer dans un honteux oubli ! Je ne puis le souffrir, et j'aimecais mieux périr encore une fois de la main du lâche Paris.
Chir. — Mes instructions sur la vertu ne sont donc pas à mépriser.
Ach. — Je l'avoue; mais, pour en profiter, je voudrais retourner au monde.
Chir. — Qu'y ferais-tu cette seconde fois?
àch. — Qu'est-ce que j'y ferais? j'éviterais la querelle que j'eus avec Agamemnon; par-là j'épargnerais la vie de mon ami Patrocle, et le sang de tant d'autres Grecs que je laissai périr sous le glaive cruel des Troyens, pendant que je me roulais de désespoir sur Je sable du rivage, comme un insensé.
Chir. — Mais ne t'avais-je pas prédit que ta colère te ferait faire toutes ces folies?
Ach. — Il est vrai, tu me l'avais dit cent fois; mais la jeunesse écoute-t-elle ce qu'on lui dit? Elle ne croit que ce qu'elle voit. Oh! si je pouvais redevenir jeune !
Chir. — Tu redeviendrais emporté et indocile.
Ach. — Non, je te le promets.
Chir. — Hé! ne m'avais-tu pas promis cent et cent fois dans mon antre deThessalie de te modérer quand tu serais au siège de Troie? l'as-tu fait?
1 Thersite, le plus difforme et le plus lâche des Grecs.
DE FÉXELON. 437
Ach. — J'avoue que non.
Chir. — Tu ne le ferais pas mieux quand tu redeviendrais jeune; tu promettrais comme tu promets, et tu tiendrais ta promesse comme lu I as tenue.
Ach. — La jeunesse est donc une étrange maladie !
Chir. — Tu voudrais pourtant encore en être malade1.
Ach. — Il est vrai : mais la jeunesse serait charmante si on pouvait la rendre modérée et capable de réflexion. Toi , qui connais tant de remèdes, n'en as-tu point quelqu'un pour guérir cette fougue, ce bouillon du sang2, plus dangereux qu'une fièvre ardente?
Chir. — Le remède est de se craindre soimême, de croire les gens sages; de les appeler à son secours, de profiter de ses fautes passées pour prévoir celles qu'il faut éviter à l'avenir, et d'invoquer souvent Minerve, dont la sagesse est audessus de la valeur emportée de Mars.
Ach. — Eh bien! je ferai tout cela si tu peux obtenir de Jupiter qu'il me rappelle à la jeunesse florissante où je me suis vu. Fais qu'il te rende aussi la lumière, et qu'il m'assujettisse à tes volontés comme Hercule le fut à celles d'Eurysthée.
Chir. — J'y consens; je vais faire cette prière au père des dieux : je sais qu'il m'exaucera. Tu renaîtras, après une longue suite de siècles, avec
1 En être malade, réponse d'une naïveté et d'une finesse charmantes.
2 Ce bouillon du sang. On dirait aujourd'hui bocïllonnement, qui môme n'a pas tout-à-fait le môme sens : ce mot nous manque.
Ju génie, de l'élévation, du courage, du goût pour les Muses, mais avec un naturel impatient et im pétueux *: tu auras Chiron à tes côtés; nous verrons l'usage que tu en feras. ( Dialogues des Morts.)