‹ Morceaux choisisChapitre 123 sur 164 · DANGERS DU LUXE · texte numérisé non relu

DANGERS DU LUXE

Le biiLC empoisonne toute une nation. On dit que ce luxe sert à. nourrir les pauvres aux dépens des riches ; comme si les pauvres ne pouvaient pas gagner leur vie plus utilement, en multipliant les fruits de la terre, sans amollir les riches par des raffinements de volupté. Toute une nation s'accoutume à regarder comme les nécessités de la vie les choses superflues : ce sont tous les jours de nouvelles nécessités qu'on invente, et on ne peut plus se passer des choses qu'on ne connaissait point trente ans auparavant. Ce luxe s'appelle bon goût, perfection des arts, et politesse de la nation. Ce vice, qui en attire tant d'autres, est loué comme une vertu ; il répand sa contagion depuis le roi jusqu'aux derniers de la lie du peuple. Les proches parents du roi veulent égaler sa magnificence ; les grands celle des parents du roi; les gens médiocres 2 veulent égaler les grands, car qui est-ce qui se fait justice ? les petits veulent passer pour médiocres : tout le

1 Tu renaîtras, etc. Allusion directe, et cependant délicate, au prince à qui s'adresse la leçon. — Tu auras Chiron, allusion au duc de Beauvilliers, gouverneur du prince, et ami de Fénelon qu'il s'était adjoint comme précepteur.

2 Médiocres, par leur condition et leur fortune.

monde fait plus qu'il ne peut1 ; les uns par faste, et pour se prévaloir de leurs richesses ; les autres par mauvaise honle, et pourcacher leur pauvreté. Ceux mêmes qui sont assez sages pour condamner un si grand désordre , ne le sont pas assez ^our oser lever2 la tête les premiers, et pour donner des exemples contraires. Toute une nation se ruine, toutes les conditions se confondent. La paslion d'acquérir du bien pour soutenir une vaine dépense, corrompt les âmes les plus pures : ii n'est plus question que d'être riohe ; la pauvreté est une infamie. Soyez savant, habile, vertueux; instruisez les hommes; gagnez des batailles; saurez la patrie; sacrifiez tous vos intérêts : vous êtes méprisé, si vos talents ne sont relevés par le faste. Ceux mêmes qui n'ont pas de bien veulent paraître en avoir; ils en dépensent comme s'ils en avaient : on emprunte, on trompe, on use de mille artifices indignes pour parvenir. Mais qui remédiera à ces maux ? Il faut changer le goût et les habitudes de toute une nation ; il faut lui donner de nouvelles lois. Qui le pourra entreprendre, si ce n'est un roi philosophe qui sache, par l'exemple de sa propre modération, faire honte à tous ceux qui aiment une dépence fastueuse et encourager les sages qui seront bien aises d'être autorisés dans une honnête frugalité 3 ? (Télémaque,, liv. xvii).

1 Tout le monde fait plus qu'il ne peut. Il est superflu de renvoyer le lecteur à la grenouille de La Fontaine.

2 Lever la tête, au lieu de la tenir courbée sous le joug de l'usage et de la mode.

3 « Les grands seigneurs se piqueront d'imiter les princes, tes gentilshommes voudront être comme les seigneurs, les

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