‹ Morceaux choisisChapitre 132 sur 164 · IL FAUT DONNER AUX ENFANTS DES IDEE* SAINES ET JUSTES · texte numérisé non relu

IL FAUT DONNER AUX ENFANTS DES IDEE* SAINES ET JUSTES

Nous avons remarqué que le cerveau des enfants est tout ensemble chaud et humide l, ce qui leur cause un mouvement continuel. Cette mollesse de cerveau fait que toutes choses s'y impriment facilement, et que les images de tous les objets sensibles y sont très-vives : ainsi, il faut se hâter d'écrire dans leur tête, pendant que les caractères s'y forment aisément. Mais il faut bien choisir les images qu'on y doit graver 2 : car on ne doit verser dans un réservoir si petit et si précieux, que des choses exquises; il faut se souvenir qu'on ne doit à cet âge verser dans les esprits que ce qu'on souhaite qui y demeure toute la vie. Les premières images gravées pendant que le cerveau est encore mou, et que rien n'y est écrit, sont les plus profondes ; d'ailleurs elles se durcissent à mesure que l'âge dessèche le cerveau ; ainsi elles

1 Chaud et humide, voy. le Cerveau de l'homme, p. 270, et Opération du cerveau, pag-e 272.

2 Qu'on y doit graver, a Si on doute du pouvoir que le* premiers préjugés de l'enfance ont sur les hommes, on n'a qu'à voir combien le souvenir des choses qu'on a aimées dans son enfance est encore vif et touchant dans un âge avancé. Si, au lieu de donner aux enfants de vaines craintes des fantômes et des esprits, qui ne font qu'affaiblir par de trop grands ébranlements leur cerveau encore tendre, si au lieu de les laisser suivre toutes les imaginations de leurs nourrices pour les choses qu'ils doivent aimer ou fuir, on s'attachait à leur donner toujours une idée agréable du bien et une idée affreuse du mal, cette prévention leur faciliterait beaucoup dans la suite la pratique de toutes les vertus. » (Fénklon, même ouvrage.)

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deviennent ineffaçables : de là vient que, quand on est vieux, on se souvient distinctement des choses de la jeunesse, quoique éloignées; au lieu qu'on se souvient moins de celles qu'on a vues dans un âge plus avancé, parce que les traces en ont été faites dans le cerveau lorsqu'il était déjà desséché et plein d'autres images.

Quand on entend faire ces raisonnements, on a peine à les croire. 11 est pourtant vrai qu'on raisonne de même sans s'en apercevoir. Ne dit-on pas tous les jours : J'ai pris mon pli; je suis trop vieux pour changer, j'ai été nourri de nette façon 1 D'ailleurs, ne sent-on pas un plaisir singulier à rappeler les images de la jeunesse? Les plus fortes inclinations ne sont-elles pas celles qu'on a prises à cet âge? Tout cela ne prouve-t-il pas que les premières impressions et les premières habitudes sont les plus fortes? Si l'enfance est propre à graver des images dans le cerveau, il faut avouer qu'elle l'est moins au raisonnement. Cette humidité du cerveau qui rend les impressions faciles, étant jointe à une grande chaleur, fait une agitation qui empêche toute application suivie.

Le cerveau des enfants est comme une bougie allumée dans un lieu exposé au vent ; sa lumière vacille toujours1. L'enfant vous fait une question ; et, avant que vous répondiez, ses yeux s'enlèvent vers le plancher, il compte toutes les figures qui y sont peintes, ou tous les morceaux de vitres qui sont aux fenêtres : si vous voulez le ramener à son premier objet, vous le gênez comme si vous

1 Vacille toujours. Comparaison exacte et ingénieuse.

le teniez en prison. Ainsi il faut ménager avec grand soin les organes, en attendait qu'ils s'affermissent : répondez promptement à sa question, et laissez-lui en faire d'autres à son gré. Entretenez seulement sa curiosité, et faites dans sa mémoire un amas de bons matériaux : viendra le temps l qu'ils s'assembleront d'eux-mêmes, et que, le cerveau ayant plus de consistance, l'enfant raisonnera de suite. Cependant bornez-vous à le redresser quand il ne raisonnera pas juste, et à lui faire sentir sans empressement, selon les ouvertures 2 qu'il vous donnera, ce que c'est que tirer droit une conséquence.

Laissez donc jouer un enfant, et mêlez l'instruction avec le jeu ; que la sagesse ne se montre à lui que par intervalle, et avec un visage riant ; gardez-vous de le fatiguer par une exactitude indiscrète.

Si l'enfant se fait une idée triste et sombrb de la vertu, si la liberté et le dérèglement se présentent à lui sous une figure agréable, tout est perdu, vous travaillez en vain. Ne le laissez jamais flatter par de petits esprits ou par des gens sans règle ; on s'accoutume à aimer les mœurs et les sentiments des gens qu'on aime; le plaisir qu'on trouve d'abord avec les malhonnêtes gens fait peu à peu estimer ce qu'ils ont de méprisable. (Education des filles.)

1 Viendra le temps. Inversion fort usitée, et qui donne de lt vivacité à la phrase.

8 Les ouvertures. Expression heureuse, les occasions où il ouvrira l'accès à ce précepte.

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141. LES PREMIÈRES LUEUTlE DE L'ENFANCE SONT SOUVENT TROMPEUSES.

Il faut observer qu'il y a des naturels d'enfants auxquels on se trompe beaucoup. Ils paraissent d'abord jolis, parce que les premières grâces de » enfance ont un lustre qui couvre tout ; on y voit ;e ne sais quoi de tendre et d'aimable, qui empêche d'examiner de près le détail des traits du visage. Tout ce qu'on trouve d'esprit en eux surprend, parce qu'on n'en attend point de cet âge; toutes les fautes de jugement leur sont permises, et ont la grâce de l'ingénuité; on prend une certaine vivacité du corps, qui ne manque jamais de paraître dans les enfants, pour celle de Yesprit. De là vient que l'enfance semble promettre tant, et qu'elle donne si peu. Tel a été célèbre par son esprit à l'âge de cmq ans, qui est tombé dans 1 obscurité et dans le mépris à mesure qu'on l'a vu croître. De toutes les qualités qu'on voit dans les enfants, il n'y en a qu'une sur laquelle on puisse compter, c'est le bon raisonnement; il croît toujours avec eux, pourvu qu'il soit bien cultivé : les grâces de l'enfance s' effacent; la vivacité s'éteint ; la tendresse de cœur se perd même souvent, parce que les passions et Je commerce des hommes politiques endurcissent insensiblement les jeunes gens qui entrent dans le monde. (Education des filles.)

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