LES PLAISIRS SIMPLES
Quand on ne s'est encore gâté par aucun grand divertissement, et qu'on n'a fait naître en soi aucune passion ardente, on trouve aisément la joie; Ja santé et l'innocence en sont les vraies sources; mais les gens qui ont eu le malheur de s'accoutumer aux plaisirs violents perdent le goût des plaisirs modérés, et s'ennuient toujours dans une recherche inquiète de la joie.
On se gâte le goût pour les divertissements comme pour les viandes; on s'accoutume tellement aux choses de haut goût *, que les viandes communes et simplement assaisonnées deviennent fades et insipides. Craignons donc ces grands ébranlements de l'âme qui préparent l'ennui et le dégoût; surtout ils sont plus à craindre pour les enfants, qui résistent moins à ce qu'ils sentent, et qui veulent être toujours émus : tenons-les dans le goût des choses simples; qu'il ne faille pas de grands apprêts de viandes pour les nourrir, ni de divertissements pour les réjouir. La sobriété donne toujours assez d'appétit , sans avoir besoin de le réveiller par des ragoûts qui portent à l'intempérance. La tempérance, disait un ancien, est la meilleure ouvrière de la volupté2: avec cette tempérance, qui fait la santé du corps et de l'âme, on est toujours dans une joie
1 De haut goût- Voyez l'Éducation physique réclame nos premiers soins, page 464, note 1.
* Ouvrière de la voluplc. C'est-à-dire prépare mieux que quoi que ce soit la volupté. Le substantif est plus élégant.
douce et modérée: on n'a besoin ni de machines, ni de spectacles, ni de dépense pour se réjouir; un petit jeu qu'on invente, une lecture, un travail qu'on entreprend , une promenade, une conversation innocente qui délasse après le travail, font sentir une joie plus pure que la musiaue la plus charmante.
Les plaisirs simples sont moins vifs et moins sensibles, il est vrai: les autres enlèvent l'âme en remuant les ressorts des passions. Mais les plaisirs simples sont d'un meilleur usage ; ils donnent une joie égale et durable, sans aucune suite maligne ' : ils sont toujours bienfaisants; au lieu que les autres plaisirs sont comme les vins frelatés 2, qui plaisent d'abord plus que les naturels, mais qui altèrent, et qui nuisent à la santé. Le tempérament de l'âme se gâte, aussi bien que le goût, par la recherche de ces plaisirs vifs et piquants. (Education des filles.)