‹ Morceaux choisisChapitre 141 sur 164 · ÎOO. ABUS ET DANGERS DES ARTS · texte numérisé non relu

ÎOO. ABUS ET DANGERS DES ARTS

La vertu donne la véritable politesse1, mais bientôt, si onn'y prend garde, la politesse amollit peu à peu. Les Grecs asiatiques furent les premiers à se corrompre ; les Ioniens devinrent efféminés-, toute cette côte d'Asie fut un théâtre de volupté La Crète, malgré les sages lois deMinos3, se corrompit de même : vous savez les vers que cite saint Paul \ Corinthe5 fut fameuse par son luxe et par ses dissolutions. Les Pvomains, encore grossiers, commencèrent à trouver de quoi amollir leur vertu rustique. Athènes ne fut pas exempte de cette contagion; toute la Grèce en fut infectée. Le plaisir, qui ne devait être que le moyen d'insinuer la sagesse, prit la place de la sagesse même.

française, nous avons souvent emprunté des notes à l'excellente édition classique donnée par M. E. Despoi>.

i Politesse. Ce mot est pris dans une acception étendue, il équivaut ici à ce que nous appelons civilisation.

- Efféminés... « Les Ioniens sont devenus le peuple le plus efféminé et l'un des plus aimables de la Grèce. Il règne dans leurs idées, leurs sentiments et leurs mœurs une certaine mollesse qui fait le charme de la société; dans leur musique et leurs danses une liberté qui commence pur révolter, et finit par séduire. Ils ont ajouté de nouveaux at- Iraits à la volupté. » Barthélémy, Voyagedu Jeune Anachar- $is, c. i.xxii.

3 De Minos. Voy. Vile de Crète, page 80.

* Que cite saint Paul. Dans son épître à Tite, c. 1. v. 12 et 15, saint Paul cite un mot d'Epiménide, qui traite les Cretois de menteurs : Epiménide lui-même était de l'île de Crète.

3 Corinthe, ville située dans l'isthme qui sépare la Grèce de Péloponnèse, et baignée par deux mers, centre de commerce et d'affiuence pour les étrangers, était par conséquent un centre de richesses, de délices et de corruption

Les philosophes réclamèrent. Socrate f s'éleva, et montra à ses concitoyens égarés que le plaisir dans lequel ils s'arrêtaient ne devait être que le chemin de la vertu. Platon, son disciple, qui n'a pas eu hou te - de composer ses écrits des discours de son maître, retranche de sa république tous les tons de la musique, tous les mouvements de la tragédie, tous les récits des poèmes, et les endroits d'Homère même qui ne vont pas3 à inspirer l'amour des bonnes lois. Voilà le jugement que tirent Socrate et Platon sur les poètes et sur les musiciens. (Dialogues sur l'Eloquence.)

io6. ABUS DE L> RHÉTORIQUE.

Socrate dit que l'homme étant composé de corps et d'esprit, il faut cultiver l'un et l'autre. Il y a deux arts pour l'esprit, et deux arts pour le corps. Les deux de l'esprit sont la science des lois et la jurisprudence. Par la science des lois, il comprend tous les principes de philosophie pour régler les sentiments et les mœurs des particuliers et de toute la république. La jurisprudence est le remède dont on se doit servir pour réprimer la mauvaise foi et l'injustice des citoyens; c'est par elle qu'on juge les procès et qu'on punit les crimes. Ainsi la science des lois doit servir à préve-

1 Socrate. Voyez la Philosophie impuissante, etc. p. 557, note i.

2 Qui n'a pas eu honte, qui même s'en est fait gloire.

3 Qui ne vont pas, qui ne tendent pas à qu: n'ont

pas pour but de, etc. Nous avon3 déjà vu et nous rencontrerons souvent cette locution- familière aux écrivains du dix* septième siècle.

4(j8 MORCEAUX CHOISIS

nir le mal, et 5a jurisprudence à le corriger, il y a deux arts semblables pour le corps : la gymnastique, qui les exerce, qui les rend sains, proportionnés, agiles, vigoureux, pleins de force et de bonne grâce ( vous savez que les anciens se servaient merveilleusement de cet art que nous avons perdu); puis la médecine, qui guérit les corps lorsqu'ils ont perdu la santé. La gymnastique est pour le corps ce que la science des lois est pour l'âme: elle forme, elle perfectionne; la médecine est aussi pour le corps ce que la jurisprudence est pour l'âme : elle corrige elle guérit. Mais cette institution si pure s'est altérée, dit Socrate. A la place delà science des lois, on a mis Ja vaine subtilité des sophistes, faux philosophes qui abusent du raisonnement, et qui, manquant des vrais principes pour le bien public, tendent à leurs fins particulières. A la jurisprudence, dit-il encore, a succédé le faste des rhéteurs1, gens qui ont voulu plaire et éblouir : au lieu de la jurisprudence, qui devait être la médecine de l'âme, et dont il ne fallait se servir que pour guérir les passions des hommes, on voit de faux orateurs qui n'ont songé qu'à leur réputation. A la gymnastique, ajoute encore Socrate, on a fait succéder l'art de farder les corps, et de leur donner une fausse et trompeuse beauté; au lieu qu'on ne devait chercher qu'une beauté simple et naturelle, qui vient de la santé et de la proportion de tous les membres; ce qui ne s'acquiert et ne s'entretient que par le régime et

1 Rhéteurs, du grec Prrrotp. C'étaient des gens qui tenaient «n Grèce des écoles d'éloquence, où ils enseignaient l'abus et non l'usage intime de cet art.

l'exercice. A la médecine on a fait aussi succéder rinvention des mets délicieux et de tous les ragoûts qui excitent l'appétit des hommes; et au lieu de purger l'homme plein d'humeurs pour lui rendre la santé, et par la santé l'appétit, on force la nature, on lui fait un appétit artificiel par toutes les choses contraires à la tempérance. C'est ainsi que Socrate remarquait le désordre des mœurs de son temps; et il conclut en disant que es orateurs qui, dans la vue de guérir les hommes, devaient leur dire, même avec autorité, des vérités désagréables, et leur donner ainsi des médecines amères, ont au contraire fait pour l'àme comme les cuisiniers pour le corps. Leur rhétorique n'a été qu'un art de faire des ragoûts pouf liatter les hommes malades : on ne s'est mis en peine que de plaire, que d'exciter la curiosiié et l'admiration; les orateurs n'ont parlé que pour eux. Il finit en demandant où sont les citoyens que ces rhéteurs ont guéri s de leurs mauvaises habitudes, où sont les gens qu'ils ont rendus tempérants et vertueux. (Dialogues sur l'Eloquence).

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