‹ Morceaux choisisChapitre 142 sur 164 · S7. BUT DE L'ÉLOQUENCE · texte numérisé non relu

S7. BUT DE L'ÉLOQUENCE

Il ne faut pas faire à l'éloquence le tort de penser qu'elle n'est qu'un art frivole, dont un déclamateur se sert pour imposer à la faible imagination de la multitude et pour trafiquer de la parole1 : c'est un art très-sérieux8, qui est des-

1 Trafiquer de la parole, parler à prix d'argent.

* C'est un art irès-sérieux. Fénelon assigne à l'éloquence

tmé à instruire, à réprimer les passions, à cor« riger les mœurs, à soutenir les délibérations publiques, à rendre les hommes bons et heureux. Plus un déclamateur ferait d'efforts pour m'éblouir par les prestiges1 de son discours, plus je me révolterais contre sa vanité : son empressement pour faire admirer son esprit, me paraitrait le rendre indigne de toute admiration. Je cherche un homme sérieux, qui me parle pour moi, et non pour lui; qui veuille mon saiut, et non sa vaine gloire. L'homme digne d'être écouté est celui qui nesesertde la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu. Rien n'est plus méprisable qu'un parleur de métier, qui fait de ses paroles ce "qu'un charlatan fait de ses remèdes.

Je prends pour juges de ces questions les païens mêmes. Platon ne permet dans sa république aucune musique avec les tons efféminés des Lydiens, les Lacédémoniens excluaient de la leur tous les instruments trop composés qui pouvaient amollir les cœurs. L'harmonie qui ne va qu'à flatter l'oreille n'est qu'un amusement de gens faibles et oisifs : elle est indigne d'une république bien policée; elle n'est bonne qu'autant que les sons y conviennent au sens des paroles, et que les paroles y inspirent des sentiments vertueux. La peinture, la sculpture et les autres beaux-arts doivent avoir le même but. L'éloquence doit sans doute

un rôle beaucoup plus beau que n'avait fait Cicéron dans son magnifique éloge de l'éloquence [de Oralore, 1. 1, c. toi.) Note de M. Despois. — Il y a entre eux la différence du chrétien au philosophe.

1 Prestiges, de preestringo, éblouir les yeux ou l'esprit.

DE FÉNBLOR. 501

entier dans le même dessein; le plaisir n'y doit être mêlé que pour faire le contre-poids des mauvaises passions, et pour rendre la vertu aimable1. [Lettre sur les Occupations de l'Académie Fran çaise).

ioK. DEVOIHS DE i/ORATEUR.

Il faut que les orateurs ne craignent et n'espèrent rien de leurs auditeurs pour leur propre intérêt. Si vous admettez des orateurs ambitieux et mercenaires2, s'opposeront-ils à toutes les passions des hommes? S'ils sont malades de l'avance3, de l'ambition, de la mollesse, en pourrontils guérir les autres? S'ils cherchent les riches-

1 a A quoi servent les beaux discours d'un homme, si ces discours, tout beaux qu'ils sont, ne font aucun bien au public? Les paroles, comme dit saint Augustin, sont faites pour les hommes, et non pas les hommes pour les paroles. Les discours servent, je le sais bien à celui qui les fait; car ils éblouissent les auditeurs, ils fent beaucoup parler de celu qui les a fails ; et on est d'assez mauvais goût pour le récompenser de ses paroles inutiles. Mais celte éloquence mercenaire et infructueuse au public doit-elle être soufferte dans l'Etat que vous policez? Un cordonnier au moins fait des souliers, et ne nourrit sa famille que d'un argent gagné en servant le public pour de vérilbles besoins. Ainsi, vous le voyez, les plus \ils métiers ont une fin solide; et il n'y aura que l'art des orateurs qui n'aura pour but que d'amuser les hommes par des paroles! Tout aboutira donc, d'un côté, à satisfaire la curiosité et à entretenir l'oisiveté de l'auditeur; de l'autre, à contenter la vanité et l'ambition de celui qu parle ! » FÉNEi.oN, Dialogues sur l'Éloquence.

2 Mercenaires, qui trafiquent de la parole. Voyez But d. f éloquence, page 499, note 1.

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