LA SIMPLICITÉ ET LE NATUREL
On a tant de peur dans notre nation d'être bas, qu'on est d'ordinaire sec et vague dans les expressions. Veut-on louer un saint, on cherche des phrases magnifiques ; on dit qu'il était admirable, que ses vertus étaient célestes, que c'était un ange, et non pas un homme : ainsi tout se passe en exclamations sans preuve et sans peinture. Tout au contraire les Grecs se servaient peu de tous ces termes généraux qui ne prouvent rien; mais ils disaient beaucoup de faits 2. Par exemple, Xénophon, dans toute la Cyropédie, ne dit pas une fois que Cyrus était admirable, mais il le fait partout admirer. C'est ainsi qu'il faudrait louer les saints en montrant le détail de leurs sentiments
* En se faisant entendre. « Tout ce qui n'est point l'expression juste est faible, et ne satisfait pas un homme d'esprit, qui veut se faire entendre. » Labruyère. Des ouvrages de l'esprit. — Fénelon est lui-même le meilleur exemple des préceptes qu'il donne : ce qu'il dit des répétitions, et de la nécessité de se faire entendre, est confirmé par ses ouvrages sur le style et sur la religion, où les mêmes idées sont fréquemment reproduites, tantôt plus concises, et tantôt plus développées, selon le besoin du moment et la nature de l'ouvrage.
2 Beaucoup d-i faits. «Amas d'épithètes, mauvaises iouanges; ce sont les faits qui louent, et la manière de les raconter. » Labruyère, Des ouvrages de l'esprit.
et de leurs actions. Nous avons là-dessus une fausse politesse, semblable à celle de certains provinciaux qui se piquent de bel esprit : ils n'osent rien dire qui ne leur paraisse exquis ev relevé; ils sont toujours guindés , et croiraient se trop abaisser en nommant les choses par leurs noms. Tout entre dans les sujets que l'éloquence doit traiter. La poésie même, qui est le genre le plus sublime, ne réussit qu'en peignant les choses avec toutes leurs circonstances. Voyez Virgile1 représentant les navires troyens qui quittent le rivage d'Afrique, ou qui arrivent sur la côte d'Italie; tout le détail y est peint. Mais il faut avouer que les Grecs poussaient encore plus loin le détail, et suivaient plus sensiblement la nature. A cause He ce grand détail, bien des gens, s'ils l'osaient, trouveraient Homère trop simple. Par cette simplicité si originale, et dont nous avons tant perdu le goût, ce poëte a beaucoup de rapport avec l'Écriture; mais l'Écriture le surpasse autant qu'il a surpassé tout le reste de l'antiquité pour peindre naïvement les choses. En faisant un détail2 il ne faut rien présenter à l'esprit de l'auditeur qui ne mérite son attention, et qui ne contribue à l'idée qu'on veut lui donner. Ainsi il faut être judicieux pour le choix des circonstances, mais il ne faut point craindre de dire tout ce qui
1 Voyez Virgile, etc. Les endroits indiqués ici sont au quatrième livre, v. 571, et au commencement du vu», mais on pourrait multiplier les exemples, car VÉnéide offre mille détails du même genre.
* En faisant un détail.
.... Ne vous chargez point d'un détail inutile, Tout ce qu'on dit de trop est fade et relmtant.
Boileax!. Art poétique, ch. I.
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aert ; et c est une politesse mai entendue que de supprimer certain* endroits utiles, parce qu'on ne les trouve pas susceptibles d'ornements; outre qu'Homère nous apprend assez, par son exemple, qu'on peut embellir en leur manière tous les sujets. D'ailleurs il faut reconnaître que tout discours doit awir ses inégalités l: il faut être grand dans les grandes choses; il faut être simple sans être bas dans les petites ; il faut tantôt de la naïveté et de l'exactitude, tantôt de la sublimité et de la véhémence. Un peintre qui ne représenterait jamais que des palais d'une architecture somptueuse ne ferait rien de vrai , et lasserait bientôt. Il faut suivre la nature dans ses variétés : après avoir peint une superbe ville, il est souvent à propos de faire voir un désert et des cabanes de bergers. La plupart des gens qui veulent faire de beaux discours cherchent sans choix également partout la pompe des paroles : ils croient avoir tout fait, pourvu qu'ils aient fait un amas de grands mots et de pensées vagues; ils ne songent qu'à charger leurs discours d'ornements; semblables aux méchants2 cuisiniers, qui ne savent rien assaisonner avec justesse, et qui croient donner un goût exquis aux viandes en y mettant beaucoup de sei et de poivre3. La véritable élo-
1 Ses inégalités. Ces prétendues inégalités appartiennent au sujet ou à l'auditoire et non à l'écrivain : il n'y aurait 'e reproche à lui faire que s'il n'était pas inégal, c'est-à-dire s'il ne proportionnait pas, par une heureuse variété, son style aux idées qu'il veut exprimer et aux gens à qui il s'adresse.
8 Méchants, mauvais, inhabiles.
8 Beaucoup de tel et de poivre. Ce détail familiei d'uno
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qucnce n'a rien d'enflé ni d'ambitieux; elle se modère, et se proportionne aux sujets qu'elle traite et aux gens qu'elle instruit , el.e n'est grande et sublime que quand il faut l'être (Dialogues sur l'Éloquenct j