‹ Morceaux choisisChapitre 150 sur 164 · l'akt de peindre · texte numérisé non relu

l'akt de peindre

Peindre, c'est non-seulement décrire les choses, mais en représenter les circonstances d'une manière si vive <$l si sensible, que l'auditeur s'imagine presque Sca voir *. Par exemple, un froid historien qui raconterait la mort de Didon 2 se contenterait Ce dire : Elle fut s'i accablée de douleur après Je départ d'Énée, qu'elle ne put supporter la vie ; elle montaau haut de son palais; elle se mit sur un bûcher, et se tua elle-même. En écoutant ces paroles, vous apprenez le fait, mais vous ne le voyez pas.ÉcoutezVirgile3, il le mettra devant vos yeux. IS'est-il pas vrai que, quand il ramasse toutes les circonstances de ce désespoir,

comparaison très-juste est précisément une des expressions simples el naïves que Fénelon vient de recommander : l'exemple est joint au précepte.

1 S'imagine presque les voir. Les Grecs avaient donné un nom à celte représentation fidèle des objets : irxorlnxucis, hypotypose.

2 Didon, voyez Pygmalion, etc., page 56. On raconte que cette princesse, pour se soustraire aux poursuites d'Iarbas, roi de Gélules, qui voulait la contraindre à l'épouser, se précipita sur un bûcher et s'y frappa d'un poignard. Virgile, par une licence de poëte, l'a faite contemporaine d'Enée à qui elle est postérieure de plus de 500 ans. Sa mort forme le sujet du quatrième livre de VÉnéide.

8 Écoutez Virgile. Enéide, liv. iv, v. 584.

qu'il vous montre Didon furieuse, avec un visage où la mort est déjà peinte, qu'il la fait parler à la vue de ce portrait et de cette épée1, votre imagination vous transporte à Carthage; vous croyez voir la flotte des Troyens qui fuit le rivage, et la reine que rien n'est capable de consoler : vous entrez dans tous les sentiments qu'eurent alors les véritables spectateurs? Ce n'est plus Virgile que vous écoutez; vous êtes trop attentif aux dernières paroles de la malheureuse Didon pour penser à lui. Le poëte disparait; on ne voit plus que ce qu'il fait voir, on n'entend plus que ceux qu'il fait parler. Voilà la force de l'imitation et de la peinture. De là vient qu'un peintre et un poëte ont tant de rapport; Van peint pour les yeux, l'autre pour les oreilles; l'un et l'autre doivent porteries objets dans l'imagination des hommes. Je vous ai cité un exemple tiré d'un poëte, pour vous mieux faire entendre la chose; car la peinture est encore plus vive et plus forte dans les poëtes que dans les orateurs. La poésie ne diffère de la simple éloquence, qu'en ce qu'elle peint avec enthousiasme et par des traits plus hardis. La prose a ses peintures, quoique plus modérées : sans ces peintures, on ne peut échauffer l'imagination de l'auditeur, ni exciter ses passions. Un récit simple ne peut émouvoir : il faut non-seule-

1 De ce portrait et de cette épée. L'épée d'Enée, et une image de cire représentant ce héros 'le mot portrait est impropre) : elle l'avait placée sur le bûcher, selon une superstition antique, pour que son cœur s'amollit pendant que l'image fondrait au milieu des flammes, ou pour que lui-même pérît comme l'image en expiation de son infidélité. On retrouve au moyen-âge des pratiques d'une superstition semblable.

ment instruire les auditeurs des faits, mais les leur rendre sensibles, et frapper leurs sens par une représentation parfaite de la manière touchante dont ils sont arrivés. (Dialogues sur VÊloquence.)

16G. USAGE ET ABUS DE l'eSPRIT DA>'S LE STYLE.

On veut trop éblouir et surprendre : on veut avoir plus d'esprit que son lecteur, et le lui faire sentir, pour lui enlever son admiration; au lieu qu'il faudrait n'en avoir jamais plus que lui, et lui en donner même , sans paraître en avoir. On ne se contente pas de la simple raison, des grâces naïves, du sentiment le plus vif, qui. font la perfection réelle ; on va un peu au-delà du but par amour-propre. On ne sait pas être sobre dans la recherche du beau : on ignore Tari de s'arrêter tout court en deçà des ornements ambitieux. « Le mieux auquel on aspire fait qu'on gâte le bien, » dit un proverbe italien. On tombe dans lt défaut de répandre un peu trop de sel, et de vouloir donner un goût trop relevé à ce qu'on assaisonne: on fait comme ceux qui chargent une étoffe de trop de broderie. Le goût exquis craint le trop en tout, sans excepter l'esprit même. L'esprit lasse beaucoup, dès qu'on le prodigue. C'est en avoir de reste, que d'en savoir retrancher, pour s'accommoder à celui de la multitude, et pour lui aplanir le chemin. Le? poètes qui ont le plus d'essor, de génie , d'étendue de pensées, et de fécondité, sont ceux qui doivent le plus craindre cet<Weil de l'excès d'esprit. C'est, dira-t-on, un beau défaut: c'est un défaut rare; c'est un défaut

merveilleux. J'en conviens; mais c'est un vrai défaut, et l'un des plus difficiles à corriger. Horace veut qu'unauteur s'exécute sans indulgence1 sur l'esprit même....

On gagne beaucoup en perdant1 tous les ornements superflus, pour se borner aux beautés simples, faciles, claires et négligées en apparence. Pour la poésie, comme pour l'architecture3, il faut quêtons les morceaux nécessaires se tournent en ornements naturels. Mais tout ornement qui n'est qu'ornement, est de trop : retranchezle, il xe manque rien, il n'y a que la vanité qui en souffre. Un auteur qui a trop d'esprit, et qui veut toujours en avoir, lasse et épuise le mien : je n'en veux point avoir tant. S'il en montrait moins, il me laisserait respirer, et me feraitplus de plaisir : il me tient trop tendu, la lecture de ses vers me devient une étude *. Tant d'éclairs m'éblouissent ; je cherche une lumière douce qui soulage mes faibles yeux. Je demande un poëte aimable, proportionné au commun des hommes, qui fasse tout pour eux, et rien pour lui. Je veux un sublime si familier, si doux et si simple, que chacun soit d'abord tenté de croire qu'il l'aurait

1 S'exérute, se fasse justice à lui-même, et sacrifie ce qu'il y a de trop.

Ambitiosa recidet

Ornamenta.

Horace, AH poétique, w. 447-1 i5.

* On gagne beaucoup en perdant... Antithèse juste pour l'idée comme pour les mots.

8 Comme pour l'architecture. Voyez Règles du style, page 509, note 1

* Me devient une élude, etc.

D'un divertissement me fait une fatigue.

Boileau, Art poétique, ch. m.

trouvé sans peine, quoique peu d'hommes soient capables de le trouver. Je préfère l'aimable an surprenant et au merveilleux. Je veuxunhommr qui me fasse oublier qu'il est auteur1, et qui se mette comme de pîain-pied2 en conversation avec moi. Je veux qu'il me mette devant les yeux un laboureur qui craint pour ses moissons 3, un berger qui ne connaît que son village et son troupeau, une nourrice attendrie pour son petit enfant; je veux qu'il me fasse penser, non à lui et à son

bel esprit4, mais aux bergers qu'il fait parler

Oh ! qu'il y a de grandeur à se rabaisser ainsi, pour se proportionner à tout ce qu'on peint, et pour atteindre à tous les divers caractères ! Combien un homme est-il au-dessus de ce qu'on nomme esprit, quand il ne craint point d'en cacher une partie! Afin qu'un ouvrage soit véritablement beau, il faut aue l'auteur s'y oublie, et

1 Oublier qu'il est auteur. « Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi ; car on s'attendait de voir un auteur, et on trouve un homme. » Pascal, Pensées.

2 De plain-pied. Métaphore familière ; c'est-à-dire d'égal à égal, de manière à ce que la lecture soit en effet un entretien familier et non une leçon.

3 Un laboureur qui craint pour ses moissons, « Puisqu'on prend tant de plaisir à voir, dans un paysage du Titien, des chèvres qui grimpent sur une colline pendante en précipice, ou, dans un tableau de Teniers , des festins de village et des danses rustiques, faut-il s'étonner qu'on aime à voir dans l'Odyssée des peintures si naïves du détail de la vie humaine? On croit être dans les lieux qu'Homère dépeint, y voir et y entendre les hommes. Cette simplicité de mœurs semble ramener l'âge d'or. Le bon homme Eumée me touche bien plus qu'un héros de Clélie ou de Cléopâtre. » Fénelon, Lettre sur les Occupations de l'Académie française.

* A son bel esprit, allusion aux églogues de Fontenelle, écrites du style le plus prétentieux.

me permette de l'oublier ; il faut qu'il me laisse seul en pleine liberté. (Lettre sur les Occupations de l'Académie française.)

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