‹ Morceaux choisisChapitre 151 sur 164 · DÉMOSTHÈNE ET ISOCRATE · texte numérisé non relu

DÉMOSTHÈNE ET ISOCRATE

Vous avez mis Démoslhène 1 avec Isocrate - : en cela vous avez fait tort au premier : le second est un froid orateur, qui n'a songé qu'à polir ses pensées , et qu'à donner de l'harmonie à ses paroles ; il n'a eu qu'une idée basse de l'éloquence, et l'a presque toute mise dans l'arrangement des mots. Un homme qui a employé, selon les uns, dix ans, et selon les autres, quinze, à ajuster les périodes 3 de son Panégyrique, qui est un discours sur les besoins de ia Grèce, était d'un secours bien faible et bien lent pour la république contre les entreprises du roi de Perse. Démosthène parlait bien autrement contre Philippe. Vous pouvez voir la comparaison que Denys d'Halicarnasse4 fait

1 Démosthrne, le prince des orateurs grecs, et l'un des premiers orateurs qui aient jamais existé, ué à Athènes l'an 581 avant J.-C., consacra son éloquence à la défense de sa patrie contre Philippe roi de Macédoine. Il s'empoisonna, l'an 522 avant J.-C. pour ne pas tomber entre les mains d'Antipater, lieutenant d'Alexandre, et son ennemi personnel.

2 Isocraie, orateur et maître d'éloquence célèbre, naquit à Athènes, l'an 436 avant J.-C, il mourut dans une extrême vieillesse, du chagrin de voir sa patrie asservie par Philippe de Macédoine.

3 Ajuster les périodes, c'est-à-dire combiner entre eux les mots et les différents membres de ses phrases, tout occupé de ce soin purement mécanique, aux dépens de l'inspiration et du mouvement oratoire.

4 Denys d'Ilalicji nasse vivait quelques années avant J.-C,

de ces deux orateurs, et les défauts essentiels çnMÎ remarque dans Isocrate. On ne voit dans celui-ci que des discours fleuris et efféminés, que des périodes faites avec un travail infini, pour amuser l'oreille, pendant que Démosthène émeut, échauffe et entraîne les cœurs ; il est trop vivement touché des intérêts de sa patrie, pour s'amuser à tous les jeux d'esprit d'Isocrate ; c'est un raisonnement serré et pressant ; ce sont des sentiments généreux d'une âme qui ne conçoit rien que de grand; c'est un discours qui croît et qui se fortifie à chaque parole par des raisons nouvelles ; c'est un enchaînement de figures hardies et touchantes : vous ne sauriez le lire sans voir qu'il porte la république dans le fond de son cœur 1 ; c'est la nature qui parle elle-même dans ses transports ; Part y est si achevé, qu'il n'y paraît point 2 ; rien n'égala jamais sa rapidité et sa véhémence. (Dialogues sur l'Éloquence.)

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