l'historien
L'histoire est très-importante : c'est elle qui nous montre les grands exemples, qui fait servir les vices mêmes des méchants à l'instruction des bons1, qui déhrouille* les origines, et qui explique par quel chemin les peuples ont passé d'une forme de gouvernement à une autre.
Le bon historien n'est d'aucun temps ni d'aucun pays3 : quoiqu'il aime sa patrie, il ne la flatte jamais en rien. L'historien français doit se rendre neutre entre la France et l'Angleterre : il doit louer aussi volontiers*. Talbot5que Duguesclin : il rend autant de justice
t a l'instruction des bons, belle définition qui montre la double utilité de l'exemple.
2 Débrouille est familier; on l'employait dans le dix-septième siècle : « il débrouille le chaos des deux empires, le Babylonien et l'Assyrien, » dit Labruyère en exprimant précisément la même idée.
3 D'aucun pays. Lucien, dâ«s son Traité sur la manière d'écrire l'hi$toire, établit le même précepte.
4 Aussi volontiers. Il ne faut pas dojmer trop d'importance à ce mot, et faire une réserve pour l'amour de la patrie, i côté de la justice : elle n'empêche pas de se plaire au récit des exploits de son pays plus qu'à ceux des étrangers.
s Talbot, surnommé l'Achille de l'Angleterre, se signala dans les guerres de l'Angleterre contre la France sous Charles M et sous Charles VII. Il perdit la vie à la bataille de Castillon, près Bordeaux, en 14 53. — Duguesclin, connétable de France sous le roi Charles V, après des exploits en Bretagne, contre le roi de Navarre, et en Espagne, chassa les Angiais de la Normandie, de la Guyenne et du Poitou. Il mourut au siège de. Châteauneuf de Randon. — Le prince de Galles, Edouard, surnommé te Prince .Voir, à cause de la coulem de son armure, né en 1550 d'Edouard III, gagna la bataill
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aux talents militaires du prince de Galles qu'à la sagesse de Charles V.
11 évite également le panégyrique et les satires1: il ne mérite d'être cru qu'autant qu'il se borne à dire, sans flatterie et sans malignité, le bien et le mal. 11 n'omet aucun fait qui puisse servira peindre les hommes principaux, et à découvrir les causes des événements : mais il retranche toute dissertation où l'érudition d'un savant veut être étalée. Toute sa critique se borne à donner comme douteux ce qui l'est, et à en laisser la décision au lecteur, après lui avoir donné ce que l'histoire lui fournit. L'homme qui est plus savant qu'il n'est historien, et quia plus de critique que de vrai génie, n'épargne à son lecteur aucune date, aucune circonstance superflue, aucun fait sec et détaché; il suit son goût sans consulter celui du public; il veut que tout le monde soit aussi curieux que lui des minuties vers lesquelles il tourne son insatiable curiosité. Au contraire, un historien sobre et discret laisse tomber les menus laits qui ne mènent le lecteur à aucun but important. Retranchez ces faits, vous n'ùtez rien à l'histoire : ils ne font qu'interrompre, qu'allonger, que faire une histoire, pour ainsi dire, hachée en petits morceaux, et sans aucun fil de vive narra-
de Poitiers, où le roi Jean fut fait prisonnier; il mourut au retour d'Espagne en 1576. — Charles V, dit le Sage, fils du roi Jean, gouverna le royaume pendant la captivité de son père, puis régna lui-même en 1564; il chassa les Anglais de la plus grande partie de la France, avec l'aide de Clisson et de Duguesclin.
1 Le panégyrique et les satires. 11 ne s'agit pas des compositions littéraires qui portent ce nom, mais en général de l'éloge et du blâme trop marqués.
lion. Il faut laisser cette superstitieuse exactitude aux compilateurs. Le grand point est de mettre d'abord le lecteur dans le fond des choses *, de lui en découvrir les liaisons, et de se hâter de le faire arriver au dénouement. 11 y a beaucoup de faits vagues, qui ne nous apprennent que des noms et des dates stériles : il ne vaut guère mieux savoir ces noms que les ignorer. Je ne connais point un homme en ne connaissant que son nom. J'aime mieux un historien peu exact et peu judicieux, qui estropie2 les noms, mais qui peint naïvement tout le détail, comme Froissard3, que les historiens qui me disent que Charlemagne tint son parlement à Ingelheim, qu'ensuite il partit, qu'il alla battre /es Saxons, et qu'il revint à Aix-la-Chapelle; c'est ne m'apprendre rien d'utile. Sans les circonstances, les faits demeurent comme décharné- : ce n'est que le squelette d'une histoire... L'historien qui a un vrai génie choisit sur vingt endroits celui où un fait sera mieux placé pour répandre la lumière sur tous les autres. Souvent un fait montré par avance de loin débrouille tout
1 Dans le fond des choses. « L'histoire, dit Fénelon, doit en ce point ressembler un peu au poëme épique:
Semper ad eventum festinat, et in médias res, Non secùs ac notas, auditorem rapit, et quae Desperat tractata nitescere posse, relinquit.
Horace, Art poétique, v. 148-150.
2 Estropie. Mot du style familier, mais consacré par l'usage : il signifie qui altère.
3 Froissard (Jean), auteur d'une histoire très-délaillée de l'Europe à son époque, et intitulée: Chronique de France, d'Angleterre, d'Kcosse, d'Espagne, de Bretagne, etc., depuia l'an 1526 jusqu'à l'an 1400. Il naquit à Valenciennes en 1335, et mourut à Chimaï en 1402.
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ce qui le prépare. Souventiin autre fait sera mieux dans son jour étant mis en arrière; en se présentant plus tard, il viendra plus à propos, pour faire naître d'autres événements. C'est ce que Cicéron compare au soin qu'un homme de bon goût prend pour placer de bons tableaux dans un jour avantageux : Videtur tanquam tabulas bene pictas collocare in bono lumine1.
Ainsi un lecteur habile a le plaisir d'aller sans cesse en avant sans distraction, de voir toujours un événement sortir d'un autre, et de chercher la fin, qui lui échappe pour lui donner plus d'impatience d'y arriver. Dès que sa lecture est finie, il regarde derrière lui, comme un voyageur curieux, qui, étant arrivé sur une montagne, se tourne, et prend plaisir à considérer de ce point de vue tout le chemin qu'il a suivi, et tous les beaux endroits qu'il a traversés2. (Lettre sur les Occupations de l'Académie française.)