‹ Morceaux choisisChapitre 159 sur 164 · LA VÉRITÉ HISTORIQUE · texte numérisé non relu

LA VÉRITÉ HISTORIQUE

Le point le plus nécessaire et le plus rare pour un historien, est qu'il sache exactement la forme du gouvernement et le détail des mœurs de la nation dont il écrit l'histoire, pour chaque siècle. Un peintre qui ignore ce qu'on nomme il costume*

* In bono lumine. Cicéron, De claris Oraloribui^ eh. lxxv.

8 Qu'il a traversés. Cette comparaison fort juste termine le précepte et en expose le résultat par un beau développement.

3 // costume. Prononcez costoumé. Ce mot italien, le co§tnme, a un sens fort étendu ; il représente tout ce qui se rap-

ne peint rien avec vérité. Les peintres de l'école lombarde l, qui ont d'ailleurs si naïvement représenté la nature, ont manqué de science en ce point : ils ont peint le grand-prêtre des Juifs comme un pape, et les Grecs de l'antiquité comme les hommes qu'ils voyaient en Lombardit,. Il n'y aurait néanmoins rien de plus faux et de plus choquant que de peindre les Français du temps de Henri II avec des perruques et des cravates, ou de peindre les Français de notre temps avec de? barbes et des fraises2. Chaque nation a ses mœurs très -différentes de celles des peuples voisins. Chaque peuple change souvent pour ses propres mœurs. Les Perses, pendant l'enfance de Cyrus, étaient aussi simples que les Mèdes leurs voisins étaient mous et fastueux3. Les Perses prirent dans la suite cette mollesse et cette vanité. Un historien montrerait une ignorance grossière s'il représentait les repas de Curius ou de Fabricius4 comme ceux de Lucuîlus ou d'Apicius. On rirs.it d'un

porte «jux usages, aux mœurs, aux coutumes du siècle. Le mot latin habitns s'en rapprocherait peut-être.

1 L'Ecole Lombarde ou Vénitienne. On admire au Louvre un chef-d'œuvre de Paul Véronèse, les Noces de Cerna, où tous les personnages sont des portraits de personnages contemporains du peintre, et portent le costume du seizième siècle.

- Des barbes et des fraises. Exemple des révolutions de la mode; de nos jours il faudrait réunir la barbe du temps de Henri II et la cravate de Louis XIV ; pour la perruque, elle a été rejoindre les fraises.

s Mous et fastueux. Voy. Xénophon, Cyropêdie, liv. i, C. 2.

* Curius et Fabricius, héros de la République Romaine aussi renommés par leur frugalité et leur pauvreté que par leurs grandes qualités. — Lucuîlus et Apicius, les Romains les plus riches, les plus fastueux et les plus voluptueux de la fin de la République, et de l'Empire.

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historien qui parlerait de la magnificence de la ccur des rois de Lacédémone, ou de celle de Numa. h faut peindre la puissante et heureuse pauvreté des anciens Romains.

Parvoque potentem, etc. *

Il ne faut pas oublier combien les Grecs étaient encore simples et sans faste du temps d'Alexandre, en comparaison des Asiatiques : le discours de Caridème à Darius le fait assez voir"2. 11 n'est point permis de représenter la maison très-simple où Auguste vécut quarante ans3, avec la maison d'or que Néron fit faire bientôt après* :

Roma domus fiet : Veios migrate, Quirites, Si non et Veios occupât isia domus 5.

Notre nation ne doit point être peinte d'une façon uniforme : elle a eu des changements continuels. Un historien qui représentera Clovis entouré d'une cour polie, galante et magnifique, aura beau être vrai dans les faits particuliers, il sera faux pour le fait principal des mœurs de toute la nation . Les Francs n'étaient alors qu'une troupe errante et farouche, presque sans lois et sans police, qui ne faisait que des ravages et des invasions : il ne faut pas confondre les Gaulois

t Parvoque potentem. Virgile, .En., liv. vi , vers 842.

2 Le fait assez voir. Quinle-Curce, liv. m, chap. 2.

S Vécut quarante ans. « Il occupa la maison d'Hortcnsiug (célèbre orateur) ; elle n'était ni grande, ni ornée, etc.; il coucha dans la même chambre pendant quaianle ans, h-'ver et été » ScKTOKB, Aug., 53, 56, etc.

4 Bientôt après. Suétone, Vie de .Yéron, chap. 31.

5 Roma domus Suétone, .\ero, ch. 39. « Rome va être emgloutie par une seule maison: Romains, retirez, vous à Veïei, pourvu néanmoins que cette maison n'envahisse pas Veïef elle-même, n

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polis par les Romains avec ces Francs si barbares1. Il faut laisser voir un rayon de politesse naissante sous l'empire de Charlemagne2; mais elle doit s'évanouir d'abord. La prompte chute de sa maison replongea l'Europe dans une affreuse barbarie. Saint Louis fut un prodige de raison et de vertu dans un siècle de fer. A peine sortons-nous de cette longue nuit. La résurrection des lettres et des arts a commencé en Italie, et a passé en France fort tard. La mauvaise subtilité du bel esprit en a retardé le progrès. Les mœurs et l'état de tout le corps de la nation ont changé d'âge en âge. Sans remonter plus haut, le changement des mœurs est presque incroyable depuis le règne de Henri 1 V. Il est cent fois plus important d'observer ces changements de la nation entière, que de rapporter simplement des faits particuliers. [Lettre sur les Occupations de V Académie française.)

i/G. LOUIS XI ET PHILIPPE DE COMMINES 3' Les faiblesses et les crimes des Rois ne sauraient être cachés.

Louis. — On dit que vous avez écrit mon histoire.

Com — Il est vrai, sire; et j'ai parlé en bon

domestique3.

1 Àtec ces Francs si barbares. M. Augustin Thierry a peinl avec une rare exactitude, dans ses Récits des lemp$ Mérovingiens, les différences des deux civilisations Romaine et Franque, et les nuances diverses qu'elles offrent encore au moment où elles se confondent.

8 De Charlemagne. Fénelon avait écrit une histoire de Charlemagne qui n'a pas été conservée.

» Philippe de Commines, né en 1445, près de Lilie, ter*

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Louis. — Mais on assure que vous avez raconté bien des choses dont je me passerais bien volontiers.

Com — Cela peut être ; mais en gros j'ai fait de vous un portrait fort avantageux. Voudriezvous que j'eusse été un flatteur perpétuel, au lieu d'être un historien?

Louis. — Vous deviez parler de moi comme un sujet comblé des grâces de son maître.

Com. — C'eût été le moyen de n'être cru de personne. La reconnaissance n'est pas ce qu'on cherche dans un historien ; au contraire, c'est ce qui le rend suspect.

Louis. — Pourquoi faut-il qu'il y ait des gens qui aient la démangeaison d'écrire1? Il faut laisser les morts en paix, et ne flétrir pointleur mémoire.

Com. — La vôtre était étrangement noircie ; j'ai tâché d'adoucir les impressions déjà faites; j'ai relevé toutes vos bonnes qualités ; je vous ai déchargé de toutes les choses odieuses qu'on vous imputait sans preuves décisives. Que pouvais-je faire de mieux ?

vit dabord Charles-le-Téméraire, duc de Bourgogne ; il le quitta en 1472 pour s'attacher au roi Louis XI, qui le combla d'honneurs et de richesses. Après la mortde Charles VIII il se consacra, dans la retraite, à la rédaction de ses Mémoires, monument précieux pour l'histoire. Seulement Fénelon lui prête une franchise qu'il n'a pas toujours eue, el Louis XI n'a pas tant à se plaindre de lui qu'il le fait ici. — » Domestique. Ce mot avait une acception plus noble qu'aujourd'hui : on dirait serviteur.

1 Démangeaison d'écrire. Expression juste, consacrée pat l'usage.

Qu'il faut qu'un galant homme ail toujours grand empire Sur ces démangeaisons qui nous prennent, d'écrire.

UouKas. Le Misanthrope, acte i, se. 2.

Louis. — Ou vous taire, ou me défendre en lout. On dit que vous aves représenté toutes mes grimaces, toutes mes contorsions lorsque je parlais tout seul, toutes mes 'ntrigucs avec de petites gens. On dit que vous avec parlé du crédit de mon prévôt1, de mon médecin, de mon barbier et de mon tailleur; vous avez étalé mes vieux habits. On dit que vous n'avez pas oublié mes petites dévotions, surtout à la fin de mes jours; mon empressement à ramasser des reliques; à me faire frotter, depuis la tète jusqu'aux pieds, de l'huile de la Sainte-Ampoule 2; et à faire des pèlerinages où je prétendais toujours avoir été guéri. Vous avez fait mention de ma barelte chargée de petits saints, et de ma petite Notre-Dame de plomb, que je baisais dès que je voulais faire un mauvais coup ; enfin de la croix de Saint-Lô, par laquelle je n'osais jurer sans vouloir garder mon serment, parce que j'aurais cru mourir dans l'année si j'y avais manqué. Tout cela est fort ridicule.

Com. — Tout cela n'est-il pas vrai ? pouvais-je le taire ?

Louis. — Vous pouviez n'en rien dire.

Com. — Vous pouviez n'en rien faire.

Louis. — Mais cela était fait, et il ne fallait pas le dire.

1 Mon prévôt, etc. Tristan PHermite, grand prévôt de Louis XI, Jacques Coitier, son médecin, Olivier le Dain, son barbier, furent tous, à divers titres, ses favoris, et eurent une grande part à son règne.

2 La Sainte-Ampoule, fiole sacrée, que l'on conservait dans la cathédrale de Reiras, apportée, disait la tradition, par les anges à saint Rémi, pour le sacre de Clov/s. Elle était remplie d'une huile intarissable qui servit depuis au sacre des rois de France. Elle fut brisée en 1783.

Com. — Mais cela était fait, et je ne pouvais Je cacher à la postérité.

Louis. — Quoi ! ne peut-on pas cacher certaines choses?

Com. — Hé ! croyez-vous qu'un roi puisse être caché après sa mort comme vous cachiez certaines intrigues pendant votre vie? Je n'aurais rien sauvé pour vous par mon silence , et je me serais déshonoré. Contentez-vous que je pouvais dire bien pis, et être cru : mais je ne l'ai pas voulu faire.

Louis. — Quoi ! l'histoire ne doit-elle pas respecter les rois?

Cou. — Les rois ne doivent-ils pas respecter l'histoire et la postérité, à la censure de laquelle ils ne peuvent échapper ? Ceux qui veulent qu'on ne parle pas mal d'eux n'ont qu'une seule ressource, qui est de bien îaire.(Dialogues des Morts.)

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