‹ Morceaux choisisChapitre 21 sur 164 · LE T^RTARE · texte numérisé non relu

LE T^RTARE

Télémaque semble voler dans ces espaces vides et immenses4, tant il lui tarde de savoir s'il verra <on père, et de s'éloigner de la présence horrible du tyran qui tient en crainte 5 les vivants et les morts. 11 aperçoit bientôt assez près de lui le noir

1 Les vengeances, les haines, etc. Chacune de ces passions est caractérisée par un trait aussi vrai qu'énergique.

a Représentent les morts pour épouvanter les vivants. — Belle opposition : la rhétorique donne à cette figure le nom d'antithèse.— Fantôme, dugrec fécwaofta {fxhu, apparaître).

3 Le Tartare partie des enfers occupée par les coupables.

* Vides et immenses.

Per que domos Ditis vaci as et inania régna.

Virgile, Enéide, liv. vi, v. 269.

5 Qui lient en crainte, expression énergique d'un usage un peu rare ; on dit dans le style familier : Que Dieu vo%s tienne en joie: on dirait qui tient da?is la crainte.

Tartare; il en sortait une fumée noire et épaisse, dont l'odeur empestée donnerait la mort, si elle se répandait dans la demeure des vivants. Cette fumée couvrait un fleuve de feu * et des tourbillons de flammes, don», le bruit semblable à celui des torrents les plus impétueux quand ils s'élancent des plus hauts rochers dans le fond des abîmes , faisait qu'on ne pouvait rien entendre distinctement dans ces tristes lieux.

Télémaque, secrètement animé par Minerve, entre sans crainte dans ce gouffre. D'abord il aperçut un grand nombre d'hommes qui avaient vécu dans les plus basses conditions, et qui étaient punis pour avoir cherché les richesses par des fraudes, des trahisons ev des cruautés. Il y remarqua beaucoup d'impies hypocrites, qui, faisant semblant d'aimer la religion, s'en étaient servis comme d'un beau prétexte pour contenter leur ambition, et pour se jouer des hommes crédules : ces hommes, qui avaient abusé de la vertu même, quoiqu'elle soit le plus grand don des dieux, étaient punis comme les plus scélérats de tous les hommes. Les enfants qui avaient égorgé leurs pères et leurs mères, les épouses qui avaient trempé leur mains dans le sang de leurs époux, les traîtres quiavaient livré leur patrie après avoir violé tous les serments, souffraient des peines moins cruelles que ces hypocrites. Les trois juges des enfers J l'avaient ainsi voulu ; et voici leur

1 Un fleuve de feu. LePhlégéthon.du grec ?\t'/é9opou brûler, jlagrars.

2 C'étaient Minos roi de Crète, Eaque fils de Jupiter et de la nymphe Egine, aïeul d'Achille, et Rhadamanthe, fils de Jupiter et d'Europe, et frère de Minos. Ils avaient été

paison : c'est que les hypocrites ne se contentent pas d'être méchants comme le reste des impies ; ils veulent encore passer pour bons, et font, par leur fausse vertu, que les hommes n'osent plus se fier à la véritable. Les dieux, dont ils se sont joués, et qu'ils om rendus méprisables aux hommes, prennent plaisir à employer toute leur puissance pour se venger de leur insulte.

Auprès de ceux-ci paraissaient d'autres hommes que le vulgaire ne croit guère coupables, et que la vengeance divine poursuit impitoyablement ; ce sont les ingrats, les menteurs, les flatteurs qui ont loué le vice, les critiques i malins qui ont tâché de flétrir la plus pure vertu , -enfin ceux qui ont jugé témérairement des choses sans les connaître à fond, et qui par là ont nui à la réputation des innocents.

Mais parmi toutes les ingratitudes , celle qui était punie comme la plus noire, c'est celle qui se commet envers les dieux. Quoi donc ! disait Minos, on passe pour un monstre quand on manque de reconnaissance pour son père, ou pour un ami de qui on a reçu quelque secours, et on fait gloire d'être ingrat envers les dieux, de qui on tient la vie et tous les biens qu'elle renferme ! Ne leur doit-on pas sa naissance plus qu'au père même de qui on est né? Plus tous ces crimes sont impunis et excusés sur la terre, plus ils sont, dans les en-

choisis tous trois pour ces redoutables fonctions, à cause d* leur justice.

1 Les critiques malins. Les hommes qui aiment à censurer malignement, avec méchanceté. Le mot critique, de x/itvw juger, s'applique surtout aux jugements littéraire! ; ici il a un sens général.

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fers, l'objet d'une vengeance implacable à qui rien n'échappe...

Enfin Télémaque aperçut les rois ! qui étaient condamnés pour avoir abusé de leur puissance. D'un côté une Furie2 vengeresse leur présentait un miroir, qui leur montrait toute la difformité de leurs vices : !à ils voyaient et ne pouvaient s'empècher de voir leur vanité grossière et avide det plus ridicules louanges, leur dureté pour les hommes dont ils auraient dû faire la félicité, leur insensibilité pour la vertu, leur crainte d'entendre la vérité , leur inclination pour les hommes lâches et flatteurs, leur inapplication, leur mollesse, leur indolence, leur défiance déplacée3, leur faste et leur excessive magnificence fondée sur la ruine des peuples, leur ambition pour acheter un peu de vaine gloire par le sang de leurs citoyens, enfin leur cruauté qui cherche chaque jour de nouvelles délices * parmi les larmes et le désespoir de tant de malheureux. Ils se voyaient sans cesse dans ce miroir ; ils se

uvaient plus horribles et plus monstrueux que

1 Aperçut les rois. Le but que se proposait Fénelon en composant Télémaque, l'éducation du jeune duc de Bourgogne, explique comment la plupart des admirables leçons de morale que renferme ce poème, sont des leçons de morale politique, et s'appliquent surtout aux devoirs des rois. Il justifie aussi les fréquentes comparaisons entre les bons et les mauvais princes.

* Une Furie. Les Furies étaient des divinités infernales, Slles de la Nuit et de l'Acheron, chargées de punir les hommes aux enfers, et quelquefois même sur la terre. On en eompte trois principales, Tisiphone, Alecto, et Mégère.

s Déplacée, qui tombe mal à propos, sur ceux qui ne la méritent pas

* Délices. Ce substantif est masculin au singulier, et félin au pluriel. Académie.

n'est la Chimère. ' vaincue par Bellérophon *, ni l'hydre de Lerne 3 abattue par Hercule, ni Cerbère * même, quoiqu'il vomisse de ses irois gueules béantes un sang noir et venimeux qui est capable d'empester toute la race des mortels vivant sur la terre5.

En même temps, d'un autre côté, une autre furie leur répétait avec insulte toutes les louanges que les flatteurs leur avaient données pendant leur vie, et leur présentait un autre miroir, où ils se voyaient tels que la flatterie les avait dépeints : l'opposition de ces deux peintures si contraires était le supplice de leur vanité6. On remarquait que les plus méchants d'entre ces rois étaient ceux à qui on avait donné les plus magnifiques louanges pendant leur vie, parce que les méchants sont plus craints que les bons, et qu'ils exigent sans pudeur les lâches flatteries des poètes et des orateurs de leur temps.

On les entend gémir dans ces profondes ténè-

1 La Chimère, monstre fabuleux, né enLycie, de Typhon et d'Eehidna, avait la tête d'un lion, la queue d'un dragon, le corps d'une chèvre, et vomissait des flammes.

2 Bellérophon, héros grec, fils de Glaucus, roi d'Ephyre. Soumis à divers travaux périlleux par Jobates, roi de Lycie. tels que la lutte contre la Chimère, il en sortit vainqueur avec l'aide de Minerve et du cheval Pégase.

3 L'hydre de Lerne, serpent monstrueux , à sept têtes qui renaissaient à mesure qu'on les coupait, et qui dévastait les environs du lac de Lerne, en Argolide. Hercule en triompha. On croit que ce monstre n'était autre chose qu'un marais pestilentiel qu'Hercule assainit ou dessécha.

* Cerbère, chien à trois têtes, gardien des enfers.

5 Vivant sur la terre, épithète empruntée à Homère. C7îl ■%Bô-n ÇwvtcJ".

• Était le supplice de leur tant té.— Tour concis et énerjiepe.

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bres, où ils ne peuvent voir que les insultes et les de'risions qu'ils ont à souffrir : ils n'ont rien autour d'eux qui ne les repousse, qui ne les contredise f, qui ne les confonde. Au lieu que sur la terre ils se jouaient de la vie des hommes, et prétendaient que tout était fait pour les servir; dans le Tarlare ils sont livrés à tous les caprices de certains esclaves qui leur font sentir à leur tour une cruelle servitude : ils servent * avec douleur, et il ne leur reste aucune espérance de pouvoir jamais adoucir leur captivité; ils sont sous les coups de ces esclaves, devenus leurs tyrans impitoyables, comme une enclume 3 qui est sous les coups des marteaux des Cyclopes, quand Vulcain les presse de travailler dans les fournaises ardentes du mont Etna.

Là, Télémaque aperçut des visages pâles, hideux et consternés. C'est une tristesse noire qui ronge ces criminels : ils ont horreur d'eux-mêmes, et ils ne peuvent non plus 4 se délivrer de cette horreur que de leur propre nature : ils n'ont point besoin d'autres châtiments de leurs fautes, que leurs fautes mêmes : ils les voient sans cesse dans toute leur énormité; elles se présentent à eux comme des spectres horribles; elles les poursuivent. Pours'en garantir, ils cherchent une mort plus puissante que celle

1 Contredise... La contradiction est un supplice réel pour ces hommes qui ne l'ont jamais éprouvée.

2 //* servent, ils sont esclaves. Mot pris dans le sens exact du latin servire.

3 Comme une enclume, etc. Comparaison d'une vérité terrible. — Les Cyclopes, voyez n° 4, Apollon Berger, p. 8, note 3, etc.

*■ Non plus que de. Tour un peu rare, au lieu de pns plus que.

qui les a séparés de leurs corps. Dans le désespoir où ils sont, ils appellent à leur secours une mort qui puisse éteindre tout sentiment et toute connaissance en eux ; ils demandent aux abîmes de les engloutir pour se dérober aux rayons vengeurs de la Vérité * qui les persécute : mais ils sont réservés à la Vengeance qui distille 2 sur eux goutte à goutte et qui ne tarira jamais. La Vérité, qu'ils ont craint de voir, fait leur supplice; ils la voient, et n'ont des yeux que pour la voir s'élever contre eux : sa vue les perce, les déchire, les arrache à eux-mêmes: elle est comme la foudre ; sans rien détruire au dehors, elle pénètre jusqu'au fond des entrailles3. Semblable à un métal dans la fournaise ardente, Fàme est comme fondue par ce feu vengeur : il ne laisse aucune consistance, et il ne consume rien : il dissout jusqu'aux premiers principes de la vie, et on ne peut mourir. On est arraché à soi-même ; on n'y peut plus trouver ni appui ni repos pour un seul instant : on ne vit plus que par la rage qu'on a centre soi-même, et par une perte de toute espérance, qui rend forcené4. (Télémaque, 1. xvm.)

1 Ils demandent aux abimes, etc. C est le sentiment que l'Evangile prèle aux réprouvés, au jour du jugement dernier. Ils disent aux montagnes : tombez sur nous, et écrasez-nous.

2 Distille se prend à l'actif et au neutre : il est ici dans ce dernier sens, ie premier et le plus usité du latin stillare.

3 Comme la foudre, etc. Comparaison très-juste : les corpi frappés de ia foudre sont brûlés intérieurement, sans que rien paraisse au dehors, mais le moindre contact suffit pour les réduire en poudre.

* m II faudrait comparer TEnfer et l'Elysée de Fénelon

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