LES CHAMPS ÉLYSÉES
Ces rois 2 étaient dans des bocages odoriférants \ sur des gazons toujours renaissants et fleuris : mille petits ruisseaux d'une onde pore arrosaient ces beaux lieux, et y faisaient sentir une délicieuse fraîcheur : un nombre infini d'oiseaux faisaient résonner ces bocages de leur doux chant. On voyait tout ensemble les fleurs du printemps qui naissaient sons les pas, avec les plus riches fruits de l'automne, qui pendaient des arbres. Là jamais on ne ressentit les ardeurs de la furieuse Canicule : là, jamais les noirs Aquilons n'osèrent souffler ni faire sentir les rigueurs de l'Hiver. Ni la Guerre altérée de sang, ni la cruelle Envie qui mord d'une dent venimeuse, et qui porte des vipères
avec les mêmes peintures tracées par Homère et par Virgile. On sentirait tout ce que Fénelon a créé de nouveau, ou plutôt tout ce qu'il a puisé dans les mystères chrétiens, par un art admirable, ou par un souvenir involontaire. La plus grande de ces beautés inconnues à l'antiquité, c'est l'invention de douleurs et de joies purement spirituelles, substituées à la peinture faible ou bizarre de maux et de félicités physiques. C'est là que Fénelon est sublime, et saisit mieux que le Dante le secours si grand du christianisme. Rien n'est plus philosophique et plus terrible que les tortures morales qu'il place dans le cœur des coupables; et, pour rendre ces inexprimables douleurs, son style acquiert un degré d'énergie que l'on n'attendait pas de lui, et que l'on trouverait difficilement ailleurs. » Villemain, Mélttnges littéraires.
1 Les Champs Êlysées, séjour des âmes vertueuses après la mort. Les anciens les plaçaientgénéralement dans les îles Fortunées (Canaries; ou Hespérides, ainsi nommées parce qu'elles étaient les plus occidentales que l'on connût alors.
8 Ces rois. Les bons rois.
3 Odoriférants...
Inter odoratum lauri nenit*. Vire, En. 1. vi, v. 65S.
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entortillées dans son sem et autour de ses bras, ni les Jalousies, ni les Défiances, ni la Crainte, ni les vains Désirs, n'approchent jamais de cet heureux séjour de la Paix. Le jour n'y finit point ; et la Nuit, avec ses sombres voiles, y est inconnue : une lumière pure et douce se répand autour des corps de ces hommes justes, et les environne de ses rayons comme d'un vêlement l. Cette lumière n'est point semblable à la lumière sombre 2 qui éclaire les yeux des misérables mortels , et qui n'est que ténèbres; c'est plutôt une gloire céleste qu'une lumière : elle pénètre plus subtilement les corps les plus épais, que les rayons du soleil ne pénètrent le plus pur crrstal : elle n'éblouit jamais ; au contraire, elle fortifie les yeux et porte dans le fond de l'àme je ne sais quelle sérénité : c'est d'elle seule que les hommes bienheureux sont nourris; elle sort d'eux et elle y entre ; elle les pénètre et s'incorpore à eux comme les aliments s'incorporent à nous. Ils la voient, ils la sentent, ils la respirent; elle fait naître en eux une source intarissable de paix et de j»ie : ils sont plongés dans cet abîme de délices, comme les poissons dans la mer3; ils ne veulent plus rien; ils ont tout sans rien avoir , car ce goût de lumière pure apaise la faim de leur cœur; tous
1 Une lumière pure et douce... comme d'un vêlement. Lar^ior lue campos auher et lumine vestit Purpureo. Virg., Enéide, vie livre, v. 640.
* La lumière sombre. Antithèse hardie, justifiée par l'idée. On la retrouve dans ce vers de Corneille: Cette obscure clarté qui tombe des étoiles.
Le Cid, acte îv, se. 3.
8 Comme les poissons dans la mer. L'élévation et le caractère sublime de ce développement empêchent de trouver rien de trivial à cette comparaison familière.
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leurs désirs sont rassasiés , et leur plénitude les élève au-dessus de tout ce que les hommes vides et affames cherchent sur la terre : toutes les dédélices qui les environnent ne leur font rien, parce que le comble de leur félicité, qui vient du dedans, ne leur laisse aucun sentiment pour tout ce qu'ils voient de délicieux au dehors; ils sont tels que les dieux, qui , rassasiés de nectar et d'amhroisie l, ne daigneraient pas se nourrir des viandes grossières qu'on leur présenterait à la table la plus exquise des hommes mortels. Tous les maux s'enfuient loin de ces lieux tranquilles : la mort, la maladie, la pauvreté , la douleur, les regrets, les remords, les craintes, les espérances même qui coûtent souvent autant de peines que les craintes, les divisions, les dégoûts, les dépits, ne peuvent y avoir aucune entrée.
Les hautes montagnes de Thrace2, qui de leurs fronts couverts de neige et de glace depuis l'origine du monde fendent les nues, seraient renversées de leurs fondements posés au centre de la terre, que les cœurs de ces hommes justes ne pourraient pas même être émus3: seulement ils ont pitié des misères qui accablent les hommes vivant dans le monde4; mais c'est une pitié douce et paisible qui
1 Le nectar et l'ambroisie étaient la boisson et la nourriture des dieux.
2 Les hautes montagnes... L'Hémus au N. 0., et le Rhodope au S. 0. dans la Thrace. — La Thrace, grande région de l'Europe ancienne, située entre la Macédoine et le Poni- Euxin.
s Pas même être émus.
Justum et tenacem proposai virum. . .
Si fractus illahatur orbis Impavidum ferient ruina?. [Ioi-.ace.
III, od. 3, v i,6. édil. class. de .M. A. deWaïïly. * Vivant dans le monde. Epilhète homérique, èn't ^56vi-
n'altère en rien leur immuable félicité. Une jeunesse éternelle, une félicité sans iîn , une gloire toute divine1 est peinte sur leurs visages : mais leur joie n'a rien de folâtre ni d'indécent2; c'est une joie douce , noble, pleine de majesté; c'est un goût sublime de la vérité et de la vertu qui les transporte: ils sont, sans interruption, à chaque moment, dans le même saisissement de cœur3 où est une mère qui revoit son cher fils qu'elle avait cru mort ; et cette joie, qui échappe bientôt à la mère, ne s'enfuit jamais du cœur de ces hommes ; jamais elle ne languit un instant , elle est toujours nouvelle pour eux : ils ont le transport de l'ivresse sans en avoir le trouble et l'aveuglement.
Us s'entretiennent ensemble de ce qu'ils voient et de ce qu'ils goûtent ; ils foulent à leurs pieds les molles délices et les vaines grandeurs de leur ancienne condition qu'ils déplorent; ils repassent avec plaisir ces tristes, mais courtes années, où ils ont eu besoin de combattre contre eux-mêmes et contre le torrent des hommes corrompus, pour devenir bons ; ils admirent le secours des dieux qui les ont conduits , comme par la main , à la vertu, au travers de tant de périls. Je ne sais quoi
Ç'7)vtsç, nous adoptons le participe vivant, comme dans la description du tartare : la race des mortels vi-vant sur la terre, quoique plusieurs éditions donnent vivants, comme si ces mots dans le monde étaient le complément indirect du verbe accablent, et non celui du participe.
1 Une gloire. Ce substantif qui frappe et arrête l'esprit, est seul le sujet du verbe.
* Indécent. Quod non decet, sens primitif du mot.
8 Saisissement de cœur. C'esi le sentiment peint dans ce vers de Virgile:
LaiorjK tacitum perleotar.i gaudia pectus En.\. i, v. 5o6.
ie divin coule sans cesse au travers de leur? cœurs comme un torrent delà divinité même qui s'unit à eux; ils voient, ils goûtent qu'ils sont heureux, et sentent qu'ils le seront toujours. Us chantent les louanges des dieux, et ils ne font tous ensemble qu'une seule voix l, une seule pensée, un seul cœur : une même félicité fait comme un flux et reflux dans ces âmes unies.
Dans ce ravissement divin, les siècles coulent plus rapidement que les heures parmi les mortels, et cependant mille et mille siècles écoulés n'ôtent rien à leur félicité toujours nouvelle et toujours entière. Ils régnent tous ensemble, non sur des trônes que la main des hommes peut renverser, mais en eux-mêmes, avec une puissance immuable; car ils n'ont plus besoin d'être redoutables par une puissance empruntée d'un peuple vil et misérable. Us ne portent plus ces vains diadèmes 2 dont l'éclat cache tant de craintes et de noirs soucis ; les dieux même les ont couronnés de leurs propres mains avec des couronnes que rien ne peut flétrir 3. (Têlémaque, 1. xix.)
1 Ils ne font tous ensemble qu'une seule voix.
. . . L.-ctiimquc clioro Pœana canentes.
Vif.g. Enéide liv. vi, v. 657.
2 Diadème, bandeau qui ceignait le front des rois, 01» feu lier.
3 Que rien ne peut flétrir.
r: /:?,-- 00, ... 'j.'^i-O-i atîl.
Homère, Iliade, B, v. 186.
« Mais lorsque délivré de ces affreuses peintures ( lei supplices du Tartare), Fénelon peut reposer sa douce et bienfaisante imagination sur la demeure des justes, alors on entend des sons que la voix humaine n'a jamais égalés, tt quelque chose de céleste f'échappe de son âme enhrée