LES HEROS
Parmi ces héro% tu vois Thésée1, qui a le visage un peu triste : il a ressenti le malheur d'être trop crédule pour une femme artificieuse 8, et il est encore affligé d'avoir si injustement demandé à Neptune la mort cruelle de son fils Hippoîyte : heureux, s'il n'eût point été si prompt et si facile
de la joie qu'elle décrit. Ces idées-là sont absolument étrangères au génie antique; c'est l'extase de la charité chrétienne ; c'est une religion toute d'amour, interprétée par l'âme douce et tendre de Fénelon. C'est le pur amour donné pour recompense aux justes, dans l'Elysée mythologique. Aussi, lorsque de nos jours, un écrivain célèbre (Chateaubriand ) a voulu retracer le paradis chrétien, il a dû sentir plus d'une fois qu'il était devancé par l'anachronisme de Fénelon, et, malgré les efforts d'une riche imagination, et l'emploi plus facile et plus libre de* idées chrétiennes, il a été obligé de se rejeter sur des images moins heureuses, et il n'a mérité que le second rang. L'Elysée de Fénelon est une des créations du génie moderne; nulle part la langue française ne paraît plus flexible et plus mélodieuse. » Villemain, Mélanges littéraires.
1 Thésée, fils d'Egée, roi d'Athènes, célèbre par un grand nombre d'exploits, dont les principaux sont : la défaite des Pallantides qui disputaient le trône à son père, la mort du taureau de Marathon et celle du Minotaure, l'expédition des Argonautes et la guerre des Amazones. Victime de l'ingratitude des Athéniens, il mourut dans un exil volontaire, à Scyros, d'où Cimon rapporta ses cendres à Athènes. Thésée est un personnage historique sur qui la Fable a sans doute réuni, comme sur Hercule, les actions de plusieurs personnages différents.
4 Une femme artificieuse. Phèdre, fille de Minos, seconde femme de Thésée, éprise d'Hippolyte, fils de ce prince et d'Antiope, reine des Amazones, ne put le séduire, et en l'accusant auprès de son père, causa sa perte. Ce fait i fourni à Racine le sujet d'une de ses plus belles tragédies
à irriter! Tu vois aussi Achille * appuyé sur sa lance, à cause de cette blessure * qu'il reçut au talon d?, la main du lâche Paris3, et qui finit sa vie. S'il eût été aussi sage, juste et modéré qu'il était intrépide, les dieux lui auraient accordé un long repue; mais ils ont eu pitié des Phthiotes et des Dolopes*, sur lesquels il devait naturellemen régner après Pelée5 : ils n'ont pas voulu livrei tant de peuples à la merci d'un homme fougueux6, plus facile à irriter que la mer la plus orageuse. Les Parques7 ont accourci le fil de ses
1 Achille, fils de Pelée et de Thëtis, le plus grand des héros qui se signalèrent au siège de Troie. Sa colère contre Agamemnon retarda la prise de cette ville, et forme le sujet de l'Iliade.
2 Cette blessure. Celle est emphatique * c'est-à-dire ici , cette blessure si connue. Thétis, mère d'Achille, l'avait rendu invulnérable en le plongeant dans le Styx; mais le talon, par où elle le tenait, ne partagea pas ce privilège, el c'est par cet endroit qu'il périt.
3 Paris ou Alexandre, fils de Priam, roi de Troie, et d'Hécube, aussi beau que lâche, après avoir adjugé à Vénus le prix de la beauté que lui disputaient Junon et Minerve, enleva sous les auspices de celte déesse Hélène, femme de Ménélas, roi de Sparte, ce qui fut la cause de la guerre de Troie. Il tua Achille par trahison, el fut lui-même tué par Pyrrhus, fils de ce prince.
4 Les Phthiotes et les Dolopes, petits peuples de la Thés» salie, qui formaient le royaume d'Achille; sa capitale était Phthie.
5 Pelée, fils d'Eaque, roi de la Phthiotide, et père d'Achille.
6 D'un homme fougueux.
Impiger, iracundus, inexorabilis, acer.
Art. poét., v. 121, éd. class. de M. A. de Wailiy.
Tel est le portrait qu'en fait Horace.
7 Les Parques. Divinités des enfers, filles de l'Erèbe et delà Nuit. Elles filaient les destinées des hommes avec des .aines de diverses couleurs, qui marquaient les jours heu-
jours, et il a été comme une fleur à peine éciose\ que le tranchant de la charrue coupe, et qui tombe avant la fin du jour où on l'avait vue naître. Les dieux n'ont voulu s'en servir que comme des torrents et des tempêtes pour punir les hommes de leurs crimes ; ils ont fait servir Achille a abattre les murs de Troie2 pour venger le parjure de Laomédon3 et les injustes amours de Paris. Après avoir employé ainsi cet instrument de leurs vengeances, ils se sont apaisés et ils ont refusé aux larmes de Thétis4 de laisser plus longtemps sur la terre ce jeune héros qui n'y était propre qu'à troubler les hommes , qu'à renverser les villes et les royaumes.
Mais vois-tu cet autre avec ce visage farouche?
reux ou malheureux. Clotho tenait la quenouille, Lachésii tournait le fuseau, et Atiopos tranchait le fil.
1 II a été comme une fleur à veine éclose, etc.
Purpurens veluti quum flos succisus aratro
Languascit moriens. . . Virg. Enéide, liv. ix, v. 434, 435.
2 Les murs de Troie. Ville célèbre de l'Asie Mineure, capitale de la Troade, sur le revers occid. de l'Ida, à peu de distance de la mer. Sa citadelle se nommait Pergame, et elle-même s'appelait aussi Ilion. La guerre qui se termina par sa ruine, et qui dura dix ans, est le plus grand événement des temps mythologiques. On Dlace sa prise l'an 1270
vant J.-C.
• Laomédon, roi de Troie, célèbre par sa mauvaise foi : Il refusa d'abord le prix qu'il avait promis à Neptune el à Apollon pour entourer sa ville de murs; puis délivré par Hercule d'un monstre que lui avait suscité la vengeance de Neptune, il trompa encore ce dieu. Hercule, indigne, le prit et le tua avec tous ses fils, à l'exception de Priam, qu'il mit sur le trône à la place de son père.
* Thëtis, la plus belle des Néréides, fille de Nérée et de Doris, femme de Pelée, loi de la Phthiolide, et mère d'Achille. — Aux larmes de Thétis, figure; les larmes au lieu ie Thétis elle-même, malgré ses larmes.
c'est Ajax.1, lils de Télamon et cousin d'Achille : tu n'ignores pas sans doute quelle fut sa gloire dans les combats. Après la mort d'Achille il prétendit qu'on ne pouvait donner ses armes à nul autre qu'à lui ; ton père ne crut pas les lui devoir céder: les Grecs jugèrent en faveur d'Ulysse8. Ajax se tua de désespoir; l'indignation et la fureur sont encore peintes sur son visage. N'approche pas de lui, mon fils, car il croirait que ti» voudrais lui insulter dans son malheur; et il est juste de le plaindre : ne remarques-tu pas qu'il nous regarde avec peine, et qu'il entre brusquement dans ce sombre bocage3, parce que nous lui
1 Âjax, fils de Télamon, roi de Salamine, était, après Achille, le plus vaillant des princes grecs. 11 combattit un jour entier contre Hector, sans que la victoire se décidât pour l'un ou pour l'autre.
8 En faveur d'Vlysse. Ce procès a fourni à Ovide la matière de deux magnifiques discours qu'il place dans la bouche de ces deux héros. V. Ov. Métam., 1. xm, §xcn, xcxm, édit. classiq. de M. Vérien.
3 Dans ce sombre bocage. Souvenir de 1 udyssée : Ulysse rencontre aux enfers l'ombre d'Ajax, et lui adresse les paroles les plus flatteuses, mais lui...
... ouôsv à/A£t£cTO, /2»j ôk /ast' àA/aç ^vya.i èiç Epsêoi vexûeuv zaraTcôvïiwT&Jv.
Homère. Odyssée,l. xie, v. 552-553 « Il ne répondit rien et alla rejoindre les autres Ames dan» l'tërèbe, séjour des morts.» — Virgile avait déjà imité ce sublime silence, selon l'expression de M. Villemain, lorsqu; Enée cherche aussi à apaiser l'ombre de Didon dans le champs des pleurs.
Ma solo Sxos oculos aversa tenebaî, Nec magis incœpto vultum sermone movetur Quàm si dura silex, aut stet Marpesia cautes. Tandem proripuit sese, atque inimica refu;;it In nemus unibriferum. . .
Viugile, Enéide, I. vi. v. ."fig-i^î
Seulement, malgré la poésie <!<• Virgile, el la belle imita-
sommes adieux? Tu vois de cet autre côté Hector1, qui eût été invincible si le fils de Thélis n'eût point été au monde dans le même temps. Mais voilà Agamemnon * qui passe, et qui porte encore sur lui les marques de la perfidie de Clytemnestre. 0 mon fils ! je frémis en pensant aux malheurs de cette famille de l'impie Tantale8. 1/, division des deux frères Atrée et Thyeste4 a rempli cette maison d'horreur et de sang. Hélas î combien un crime en attire d'autres ! Agamemnon, revenant, à la tête des Grecs du siège de Troie, n'a pas eu le temps de jouir en paix de la gloire qu'il avait acquise: telle est la destinée de
tion de Fénelon, le oùoïv à/j-sië-ro reste plus éloquent qv»r tous les commentaires.
1 Hector, fils de Priam, roi de Troie, et d'Hécube. Il fut tué par Achille.
8 Agamemnon, roi d'Argos et de Mycènes, fils de Pîisthène. etpetr; fils d'Atrée, fut le chef de tous les Grecs rassemblés au siège de Troie. A son retour, il fut assassiné par Clytemnestre, sa femme, fille de Tyndareetde Léda, qu'Egisthe avait séduite pendant l'absence du prince. Oreste, leur fils, vengea, plus tard, la mort de son père par celle d'Egisthe et de Clytemnestre.
5 Tantale, roi dePhrygie, fils de Tmole, futpère de Broutée, de Pélops et de Niobé. Il se rendit odieux à Jupiter par le rapt de Ganymède, l'échanson des dieux, par le vol de "'ambroisie et du nectar, qu'il communiqua aux mortels, enfin, en servant aux dieux, par une horrible épreuve, les membres de son fils Pélops. Jupiter le précipita dans ïe Tarlare,où il souffre le supplice de la faim et de la soif, an milieu de fruits qu'il ne peut atteindre, et d'eaux qui fuiec'j loin de ses lèvres.
4 Atrée et Thyeste. Atrée, fiL de Pélops, et aïeul d' Agamemnon et de Ménélas, régna sur Argos et Mycènes. Son frère Thyeste séduisit Erope, sa femme. Atrée la chassa dp sa cour, et fit servir à son frère, dans un festin, les deux enfants nés de ce commerce criminel II fut lui-même tué par Egisthe, fiîs de Thyeste.
DE FENELON. 39
presque tous les conquérants. Tous ces hommes que tu vois ont été redoutables dans la guerre; mais ils n'ont point été aimables1 et vertueux: aussi ne sont-ils que dans la seconde demeure de? Champs-Elysées. (Télémaque, 1. xix.)