‹ Morceaux choisisChapitre 24 sur 164 · LES BOSS ROIS · texte numérisé non relu

LES BOSS ROIS

Pour ceux-ci, ils ont régné avec justice et on* aimé leurs peuples : ils sont les amis des dieux. Pendant qu'Achille et Agamemnon , pleins de leurs querelles et de leurs combats, conservent encore ici leurs peines et leurs défauts naturels s; pendant qu'ils regrettent en vain la vie qu'ils on. perdue, et qu'ils s'affligent de n'être plus que des ombres impuissantes et vaines : ces rois justes, étant purifiés par la lumière divine dont ils sont nourris, n'ont plus rien à désirer pour leur bonheur. Ils regardent avec compassion les inquiétu-

1 Aimables, pris dans son sens primitif et complet, dignus amore.

2 Leurs peines et leurs défauts naturels. Virgile conserve aussi aux héros, dans les enfers, les sentiments et les goûu qu'ils avaient sur la terre.

. . . Qut pratia curruum Armorumque fuit vivis; quœ cura ni tentes Pascere equos, eadem sequitur tellure r^postos.

Virgile, Enéide, 1. vi, v. 653-655.

Seulement il s'agit ici de détails physiques et matériels, aulieu des idées morales et philosophiques de Fénelon II y a là toute la différence du poëte païen au moraliste chrétien. Fénelon exprime dans sa lettre sur les occupations d4 Vâcù~ àémie française, § X, n° 9, p. 96, de l'édit. clagsiq. annotée par M. Despois, tout ce qu'il trouve de grossier et d'incomplet uans cette félicité d?s Champs Élysées d'Homère et de Virgile ; ici, il a fait mieux, il les corrige et les supplée.

des des mortels; et îes plus grandes affaires qui agitent les hommes ambitieux leur paraissent comme des jeux d'enfants : leurs cœurs sont rassasiés de la vérité et de la vertu, qu'ils puisent dans la source1. Ils n'ont plus rien à souffrir ni d'autrui ni d'eux-mêmes; plus de désirs, plus de besoins, plus de craintes : tout est fini pour eux, excepté leur joie qui ne peut finir.

Considère, mon fils, cet ancien roi Inachus2 qui fonda le royaume d'Argos. Tu le vois avec cette vieillesse si douce et si majestueuse : les fleurs naissent sous ses pas : sa démarche légère ressemble au vol d'un oiseau : il tient dans sa main une lyre d'ivoire, et dans un transport éternel il chante les merveilles des dieux. Il sort de son cœur et de sa bouche un parfum exquis ; l'harmonie de sa lyre et de sa voix ravirait les hommes et les dieux. Il est ainsi récompensé pour avoir aimé le peuple qu'il assembla dans l'enceinte de ses nouveaux murs, et auquel il donna des lois.

De l'autre côté tu peux voir, entre ces myrtes, Cécrops3, Égyptien, qui le premier régna dans Athènes, ville consacrée à la sage déesse dont elle porte le nom 4. Cécrops apportant des lois

1 Qu'ils puisent dans la source. Expression absolue, la source de toute vérité et de toute vertu.

2 Inachus, fondateur du royaume d'Argos, était originaire de Phénicie, il vint s'établir dans la partie du Péloponnèse appelée depuis Argolide, environ 2000 ans avant J -C, el j régna soixante ans.

3 Cécrops, fondateur d'Athènes, originaire de Saïs en Egypte, vint avec une colonie dans l'Attique, environ 164f ans avant J.-C.

* Dont elle porte le nom. Voir n° 5, les arme» à» Tilénutqu4, p. 12, note h.

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utiles de l'Egypte, qui a été pour la Grèce la source des lettres et des bonnes mœurs1, adoucit les naturels farouches des bourgs 2 de l'Attique, et les unit par les liens de la société. Il fut juste, humain, compatissant : il laissa les peuples dans l'abondance, et sa famille dans la médiocrité3, ne voulant point que ses enfants eussent l'autorité après lui, parce qu'il jugeait que d'autres en étaient plus dignes.

Il faut que je te montre aussi dans cette petite vallée *, Erichton5, qui inventa l'usage de l'argent pour la monnaie : il Je lit en vue de6 faciliter le commerce entre les îles de la Grèce ; mais il prévit l'inconvénient attaché à cette invention

11 disait souvent : « Je crains bien, mes enfants, de vous avoir fait un présent funeste en vous donnant l'invention de la monnaie. Je prévoi qu'elle excitera l'avarice, l'ambition, le faste; qu'elle entretiendra une infinité d'arts pernicieux

1 La source des lettres et des bonnes mœurs. — « Les Grecs, naturellement pleins d'esprit et de courage, avaient été cultivés de bonne heure par des rois et des colonies venues d'Egypte, qui, s'étant établies dés les premiers temps en divers endroits du pays, avaient répandu partout cette excellente police des Egyptiens. » Bosscet, Discours sur l'histoire universelle, me partie, c. v, page 560, édit. classique annotée par M. Delachapelle.

2 Les naturels farouches des bourgs. C'est-à-dire lea caractères, les mœurs farouchesdes habitants de cesbourfy -e lieu est pris ici pour les hommes qui l'habitent.

3 Eisa famille dans la médiocrité. Belle opposition

4 « Dans cette petite vallée. »

Interea vîdet iEneas in valle reclucta.

Virgile, Enéide, 1. vi, v. ioZ.

5 Erichton, rci d'Athènes, régna vers l'an 1570 avant J.-C

6 En vue de Dans l'intention de.

qui ne vont qu'à ■ amollir et qu'à corrompre les mœurs ; qu'elle vous dégoûtera de l'heureuse simplicité qui l'ait tout le repos et toute la sûreté de la vie ; qu'enfin elle vous fera mépriser l'agriculture, qui est le fondement de la vie humaine, et la source de tous les vrais biens; mais les dieux me sont témoins que j'ai eu le cœur pur en vous donnant cette invention utile en elle-même. » Enfin quand Erichton aperçut que l'argent corrompait les peuples, comme il l'avait prévu, il se retira de douleur2 sur une montagne sauvage, où il vécut pauvre et éloigné des hommes jusqu'à une extrême vieillesse, sans vouloir se mêler du gouvernement des villes.

Peu de temps après lui, on vit paraître dans la Grèce le fameux Triptolème3, à qui Cérès* avait enseigné l'art de cultiver les terres, et de les couvrir6 tous les ans d'une moisson dorée. Ce n'est pas que les hommes ne connussent déjà le blé et !a manière de le multiplier en le semant: mais ils ignoraient la perfection du labourage ; et Triptolème, envoyé par Cérés, vint, la charrue en main, offrir les dons de la déesse à tous les peuples qui

1 Qui ne vont qu'à. Latinisme, .Son alio tendun,tquam... c'esi-à-dire : n'ont d'autre effet que de etc.

2 II te retira de douleur. Prœ dolore... Ce serait une construction plus ordinaire de placer dans cette phrase le modificatif de douleur avant le verbe

3 Triptolème, fils de Celée, roi d'Eleusis, reçut de Cérês, en récompense de l'hospitalité qu'il lui avait donnée, les secrets de l'agriculture, et parcourut la terre avec cette déesse : à son retour dans l'Attique, 31 communiqua sa scîence à ses concitoyens, et institua les mystères d'Eleusis.

Cérès..., voir les armes de Télémaque, page i4, note { 3 Les couvrir tous les ans Au lieu de y faire croîtra une moisson; concision expressive.

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auraient assez le courage pour vaincre letir paresse naturelle, et pour s'adonner1 à un travail assidu. Bientôt Triptolème apprit aux Grecs à fendre la terre et à la fertiliser en déchirant son sein : bientôt les moissonneurs ardents et infatigables iirent tomber sous leurs faucilles tranchantes tous les jaunes épis qui couvraient les campagnes. Les peuples même sauvages et farouches qui couraient épars* çà et là dans les forêts d'Epire et d'Etolie3 pour se nourrir de glands*, adoucirent leurs mœurs et se soumirent à des lois, quand ils eurent appris à faire croître des moissons et à se nourrir de pain. Triptolème fit sentir aux Grecs h plaisir qu'il y a à ne devoir ses richesses qu'à son travail, et £ trouver dans un champ tout ce qu'il faut pour rendre la vie commode et heureuse. Cette abondance si simple et si innocente, qui est attachée à l'agriculture5, les fit souvenir des sages conseils d'Erichton; ils méprisèrent l'argent et toutes les

1 Pour vaincre leur paresse naturelle, et pour, etc. L* répétition de la préposition devant les deux membres de phrase est indispensable, quand ils expriment deux idées opposées ou seulement différentes comme ici.

2 Epars. Disséminés, dispertili.

3 L'Êpire et l'Êtolie. L'Epire , aujourd'hui l'Albanie méridionale, contrée située au nord de la Crèce. V. le Lexiq. di géographie comparée, par M. Mac Carthy, au mot Epiruè, dans Q.-Curce, éd. class. de M. Ruelle ; une partie de cette province se nommait Chaonie, et avait pour vilie principale Dodone, entourée d'une forêt dont les chênes rendaient de» oracles.— L'Etolie, partie de la Grèce propre, au sud de l'Epire.

* 5e nourrir de glands.

Chaoniam pingui glandem mutavit arista.

Virgile, Géorg. 1. i, v. 8.

Ouae deciderant patulajovis arbore glandes.

OviDB, Métam. 1. i, v. 106.

6 Qui est attachée à l'agriculture. Mot pris dan» 30» »ens propre — Quœ cum aqricultura c^njuncta est.

richesses artificielles1, qui ne sont richesses que par Timagination des hommes, qui les tentent de chercher2 des plaisirs dangereux, et qui les détournent du travail , où ils trouveraient tous les hiens réels avec des mœurs pures dans une pleine liberté. On comprit donc qu'un champ fertile et bien cultivé est le vrai trésor d'une famille3 assez sage pour vouloir vivre frugalement comme ses pères ont vécu. . . . Ces deux hommes, qui ont été si sages sur la terre, sont ici chéris des dieux. Remarque, mon fils, que leur gloire surpasse autant celle d'Achille et des autres héros qui n'ont excelirque dans les combats, qu'un doux printemps esl au-dessus de l'hiver glacé, et que -la lumière du soleil est plus éclatante que celle de la lune \ . . . Ne vois-tu pas cet autre, ô mon fils ' dont la blessure paraît si éclatante? C'est un roi de Carie5, nommé Dioclides 6, qui se dévoua pour son peu-

1 Artificielles. Opposé à naturel, arte fartu?. s Qui les tentent de chercher. Qui leur inspirent le désir, la tentation de... Emploi fort rare et très remarquable de ce verbe à l'actif; on dit: je suis tenté de faire, etc.

3 Est le vrai trésor. Voy. La Fontaine, le Laboureur ci tes Enfants, liv. v., fab. ix, édit. class. de M. Dezobry. k Plus éclatante que celle de la lune.

Micat imer omnes

Julium sidus, velut inter ignés Luna minores.

Hob., I. i, od. xi. v. 46-48. Ed. classiq. de M. A. de Wailly.

Ces comparaisons accumulées sont tout à fait dans le gc6t des poêles de l'antiquité.

5 De Carie. Contrée de l'Asie-Mineure, située au S. 0., entre la mer Egée, la Méditerranée, la Lydie et la Lycie.

• Dioclides. Ce dévouement fut celui de Codrus, dernier roi d'Athènes, dans la guerre contre les Ioniens. Fcne'on en fait honneur à un roi fictif; cet heureux anachronisme lui permet rie placer dans les Champs-Elysées l'auteur d*uD

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pie dans une bataille, parce que l'oracle avait dit que, dans la guerre desCariens etdesLyciens *, la nation dont le roi périrait serait victorieuse.

Considère cet autre 2; c'est un sage législateur, qui, ayant donné à sa nation des lois propres à les rendre bons et heureux, leur fit jurer qu'ils ne violeraient jamais aucune de ces lois pendant son absence : après quoi il partit , s'exila lui-même de sa patrie, et mourut pauvre dans une terre étrangère, pour obliger son peuple, par son serment, à garder à jamais des lois si utiles.

Cet autre que tu vois est Eunésyme 3, roi des Pyliens*, et undes ancêtres du sage Nestor. 5 Dans

acte de dévouement sublime, postérieur d'environ 120 ans à l'époque où vivent les héros de son poème. — Prise de Troie. 1270 ans avant J.-C. — Mort de Codrus, 1152.

1 Les Lyciens. Voir page 44, note 5.

2 Considère cet autre. Ce que nous venons de dire de Codrus, s'applique également à Lycurgue, que Féneion désigne ici, sans pouvoir le nommer, à cause de la vérité chronologique. Lycurgue, après avoir conservé à son neveu Agis la royauté qu'il pouvait lui enlever, alla étudier en Crète, en Egypte et en Asie les lois qui manquaient à Sparte, sa patrie. 11 lui donna à son retour, l'an 884 avant J.-C., une législationqui fit longtemps sa gloire, et après avoir fait jurer à ses concitoyens de ne rien changer à ses lois pendant son absence, il partit pour un exil volontaire, d'où il ne revint jamais. V. le Voyage d'Anne harsis, c. xliv.

3 Euncsyme. L'histoire des temps héroïques ne mentionne pas ce roi. C'est sans doute encore une personnification d'unbeau dévouement créée par Féneion.

* Des Pyliens. Pylos, ville de Messénie dans le Péloponnèse, sur la côte, en face de l'île Sphactéric

Nestor, fils de Nèlée et de Chloris, fut épargné par Hercule qui tua son père avec ses onze autres fils, et qui le mit iui-même sur le trône. Il conduisit les Pyliens au siège de Troie, dans une vieillisse avancée, ayant vécu trois âges d'hommes, selon l'expression d'Homère, ce qui veut dire qu'il voyait la troisième génération. Il était le plus sage et le plus éloquent des Crées.

une peste qui ravagea Ja terre, et qui couvrail de nouvelles ombres les bords de l'Achéron, il demanda aux dieux d'apaiser leur colère, en pa\am par sa mort ■ pour tant <ie milliers d'hommes innocents. Les dieux l'exaucèrent, et lui firent trouver ici la vraie royauté, dont toutes celles de la terre ne sont que de vaines ombres *

Ce vieillard que tu vois couronné de fleurs est le fameux Bélus 3 : il régna en Egypte ; et il épousa Archinoé, fille du dieu Niius *, qui cache la source de ses eaux, et qui enrichit les terres qu'il arrose par ses inondations. 11 eut deux fils: Danaûs5,

1 En payant par sa mort. C'est un des nombreux exemples de l'heureux emploi que Fénelon sait faire d'expressions simples jusqu'à la trivialité.

2 De vaines ombres. Il ne s'agit plus, comme dan* la phrase précédente, des ombres des morts; ombre est ici synonyme d'apparence. Le chrétien perce sous le poëte, et il est remarquable de voir, par un renversement des idées du paganisme, la réalité placée dans les enfers, et l'ombre sur la terre.

3 Bélus. Ne le confondez pas avec Bélus, le plus ancien des rois d'Assyrie, père de Ninus. Celui dont il s'agit ici régi en Phénicie vers l'an 1500 avant J.-C. Il fut père de Danaiis e; d'Esyptus.

1 -Vi/us, le Nil, fleuve célèbre de l'Afrique, dont les sources sont encore inconnues. 11 arrose toute l'Egypte, en se divisant d'abord en deux branches, puis en sept bras différents Son cours total est de cinq mille cinq cents kilomètres. C'est à ses inondations que le sol égyptien doit sa merveilleuse fertilité. Sa crue la plus favorable est de huit mètres. 11 est naturel que les Egyptiens aient fait un dieu de ce fleuve qui fertilisait leurs terres. V. le Lexiq. de gcograph. comparée, par M. Mac Carthy, au mot Nilus, dans Q.-Curce, éd. class. de M. Ruelle.

5 Danaiis régna d'abord conjointement avec Egypto* son frère, mais, forcé de fuir, pour avoir voulu le fait© périr, il se réfugia à Argos, où il commença la dynastie des «élides.

«font tu sais l'histoire; et Egyptus, qui donna son nom à ce beau royaume. Bel us se croyait plus riche par l'abondance où il mettait son peuple, Pt par l'amour de ses sujets pour lui, que par tous les tributs qu'il aurait pu leur imposer. Ces hommes, que tu crois morts, vivent, mon fils; et c'est la vie qu'on traîne misérablement sur la terre, qui n'est qu'une mort : les noms seulement sont changés. (Télémaque, 1. xix.)

Si la douleur de notre captivité ne nous eût rendus insensibles à tous les plaisirs, nos yeux auraient été charmés de voir cette fertile terre d'Egypte , semblable à un jardin délicieux arrosé d'un nombre infini de canaux. Nous ne pouvions jeter les yeux sur les deux rivages 3, sans apercevoir des villes opulentes, des maisons de campagne agréa blement situées, des terres qui se couvraient tous les ans d'une moisson dorée * sans se reposer jamais, des prairies pleines de troupeaux, des laboureurs qui étaient accablés sous le poids des fruits

1 L'Egypte. Vaste région de l'Afrique, dans la parlieN.F , arrosée par le Nil. V. le Lexiq. de géograph. comparée de M. Mac Carthy, au mot JEgyptus, dans Q.-Curce.

8 Séso$tri$, le plus célèbre des rois de l'Egypte, qui lui dut ses lois et son gouvernement. Conquérant, législateur, il enrichit sa patrie de travaux d'une grande utilité et de grands monuments. C'est lui qui partagea l'Egypte en trentesix nomes ou provinces. On n'est pas d'accord sur l'époque où il vécut ; cependant on peut placer son règne au xiv« siècle avant J.-C.

3 Les deux rivages du Nil, que Télémaque remonte en ce moment.

* Moisson dorée. Voy. Apollon Berger, page 10, note 1

que la terre épanchait * de son sein, des bergers qui faisaient répéter les doux sons de leurs flûtes et de leurs chalumeaux à tous les échos d'alentour.

Heureux, disait Mentor, le peuple qui est conduit par un sage roi ! il est dans l'abondance, il vit heureux, et aime celui à qui il doit tout son bonheur. C'est ainsi, ajoutait-il, ôTélémaque, que vous devez régner, et faire la joie de vos peuples, si jamais les dieux vous font posséder le royaume de votre père. Aimez vos peuples comme vos enfants, goûtez le plaisir d'être aimé d'eux, et faites qu'ils ne puissent jamais sentir la paix 2t la joie sans se ressouvenir que c'est un bon roi qui leur a fait ces riches présents 2. Les rois qui ne songent qu'à se faire craindre, et qu'à abattre leurs sujets pour les rendre plus soumis, sont les fléaux du genre humain : ils sont craints comme ils le veulent être; mais ils sont 'haïs, détestés; et ils ont encore plus à craindre de leurs sujets, que leurs sujets n'ont à craindre d'eux

Ensuite Mentor me faisait remarquer la joie et l'abondance répandues dans toute la campagne d'Egypte, où l'on comptait jusqu'à vingt-deux mille villes. Il admirait la bonne police3 de ces villes; ia justice exercée en faveur du pauvre contre le riche ; la bonne éducation des enfants ,

1 Épanchait. Synonyme poétique de verser, empiové également au propre et au figuré: épancher ses chagrins.

J Ces riches présents. C'est le même sentiment qui Catt dire a», berger de Virgile •

O Melibœe, Dcus aobis haec otia fecit.

Egl. i, v. 6.

9 Police, du grec r:ôk:;t'?roxi7îta administration intérieure d'une ville.

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qu'on accoutumait à l'obéissance, au travail, à la sobriété, à l'amour des arts ou des lettres; l'exactitude pour toutes les cérémonies de la religion; le désintéressement, le désir de l'honneur, la lidélilé pour les hommes, et la crainte pour les dieux, que chaque père inspirait à ses enfants. 11 ne se lassait point d'admirer ce bel ordre. Heu reux, me disait-il sans cesse, le peuple qu'un sage roi conduit ainsi ! mais encore plus heureux le roi qui fait le bonheur de tant de peuples, et qui trouve !e sien dans sa vertu! Il tient les hommes par un lien cent fois plus fort que celui de la crainte: c'est celui de l'amour. Non-seulement on lui obéit, mais encore on aime à lui obéir. II règne dans tous les cœurs; chacun, bien loin de vouloir s'en défaire l, craint de le perdre, et donnerait sa vie pour lui. .

Aussitôt que nous fûmes arrivés àMemphis 2, ville opulente et magnifique, le gouverneur ordonna que nous irions jusques à Thèbes3 pour être présentés au roi Sésostris. . . Nous remon-

1 S'en défaire. Expression un peu brutale, ce qui a sans doute été cause que certains éditeurs ont préféré s'en défendre; mais, outre que les meilleures et les plus nombreuses éditions portent s'en défaire, l'idée est ici préparée plus haut par ces mots : Ils ont encore plus à craindre de leurs sujets, que leurs sujets n'ont à eraindre d'eux; de plus, elle est en rapport avec beaucoup de traits du portraii de Pygmalion, qui suit comme contraste de celui-ci ; enfin., s'en défendre, d'accord avec ce qui précède, il règne sur tous les cœurs, ne le serait guère avec la fin de la phrase, craint de le perdre, etc. On attendrait une autre conclusion.

* Memphis. ville de l'Egypte, sur le Nil, bâtie par Menés, fut pendant longtemps la capitale de c? vaste empire. Iî n en reste que des ruines au village de Bèdrachéyne. à 19 kilom. S. du Caire. V. le Lexiq. cité p. 46, note 4.

* Thèbes, ville de la haute Egypte, qui prit d'elle le

tilmes donc encore le long du Nil ', jusqu'à cette fameuse Thèbes à cent portes, où habitait ce grand roi. Cette ville nous parut d'une étendue immense, et plus peuplée que les plus florissantes villes de la Grèce, La police y est parfaite pour la propreté des rues, pour le cours des eaux, pour Ja commodité des bains, pour la culture des arts, et pour la sûreté publique. Les places sont ornées de fontaines et d'obélisques2; les temples sont de marbre, et d'une architecture simple, mais majestueuse. Le palais du prince est lui seul comme une grande ville ; on n'y voit que colonnes de marbre, que pyramides3 et obélisques, qye statues colossales, que meubles d'or et d'argent massif. (Télémaque, Lu.)

nom de Thèbaide, sur les deux rives du Nil, fondée à une époque très-reculée, mais inconnue ; sa vaste enceinte était fermée par cent portes : ses ruines couvrent une surface immense.

1 Le Nil. Voir les bons Rois, page 46, note k.

* D'obélisques. Sorte de colonne quadrangulaire , qui va en s'amincissant de la base au sommet. Sa hauteur varie de trente à quarante mètres. Beaucoup étaient monolithes, c'esi-à-dire d'un seul bloc de pierre. Ils sont couverts d'hiéroglyphes, c'est-à-dire d'inscriptions composées de figures d'animaux et de divers objets gravés ou sculptés, inscriptions que les savants ont fini par expliquer. Les Romains en ont transporté beaucoup à Rome, et Paris en possède, sur la place de la Concorde, un magnifique, qui date de Sésostris, et qui vint de Louqsor, village situé sur les ruines de Thèbes. Le nom obélisque vient du grec ào-xot , broche

5 Pyramides. II ne s'agit pas ici des monuments gigantesques bâtis, suivant une opinion toute moderne, pour arrêter l'envahissement dessables mouvants du désert, et qui servaient en même temps à la sépulture des rois, mais d'espèces d'obélisques, qus diffèrent de ceux-ci en ce çae les pyramides sont généralement triangulaires. On croit que leur nom vient du grec -rvp, parce que, comme la flamme, elle se terminent en fer de Imce

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