‹ Morceaux choisisChapitre 25 sur 164 · PORTRAIT DE SESOSTRIS · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE SESOSTRIS

Le roi était sur un trône d'ivoire, tenant en main un sceptre d'or. Il étaitdéjà vieux, maisagréahle l, plein de douceur et de majesté: il jugeait tous les jours les peuples 2, avec une patience et une sagesse qu'on admirait sans flatterie. Après avoir travaillé toute la journée à régler les affaires et à rendre une exacte justice, il se délassait le soir à écouter des hommes savants, ou à converser avec les plus honnêtes gens, qu'il savait bien choisir cour les admettre dans sa familiarité. . . .

.... Une trop grande prospérité lui fit oublier les règles de la modératior et de Ja justice. La passion de rabaisser l'orgueil et l'insolence des Tyriens, l'engagea à prendre leur ville. Cette conquête lui donna le désir d'en faire d'autres; il se laissa sé-duire par la vaine gloire des conquérants; il subjugua, ou, pour mieux dire, il ravagea toute l'Asie 3. À son retour en Egypte, il trouva que son frère s'était emparé de la royauté, et avait altéré, par un gouvernement injuste, les meilleures lois du pays. Ainsi, ses grandes conquêtes ne servirent qu'à troubler son royaume. Mais ce qui le rend

1 Agréable, dans le sens premier du mot, gratta plenus. Cette épithète est expliquée par cell? qui suit.

8 // jugeait tous les jours les peuples. C'est ainsi qoe l'hislftire noœs représente le saint roi Louis IX rendant aussï lui-même la justice, sous un chêne du Bois de Vincennes.

3 C'est ce jugement sévère, mis dans la bouche d'Arcésios, aux enfers, qui a fait dire à M. Villemain, que Fénelon a peini dans Sésostris l'ambition, grande et généreuse sans doute, mais l'ambition, cette maladie des rois qui fait mourir les peuples. [Mélanges littéraires.)

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plus inexcusable, c'est qu'il fut enivré de sapropre gloire : il fit atteler à uii char les plus superbes d'entre les rois qu'il avait vaincus. Dans la suite, il reconnu * sa faute, et eut honte d'avoir été si inhumain. Tel fut le fruit de ses victoires. Voilà ce que les conquérants font contre leurs Etats et contre eux-mêmes, en voulant usurper ceux de leurs voisins. Voilà ce qui fit déchoir un roi d'ailleurs si juste et si bienfaisant. . . .

Il mourut subitement, dans un âge fort avancé. Toute l'Egypte parut inconsolable de cett-3 perte ; chaque famille croyait avoir perdu son meilleur ami, son protecteur, son père1. Les vieillards, levant les mains au ciel, s'écriaient -.-Jamais l'Egypte n'eut un si bon roi ! jamais elle n'en aura de semblable2! 0 dieux ! il fallait, ou ne le montrer point3 aux hommes, ou ne le leur ôter jamais ! Pourquoi faut-il que nous survivions au grand Sésostris ! Les jeunes gens disaient : L'espérance del'Egypte est détruite : nos pères ont été heureux de passer leur vie sous un si bon roi ; pour nous, nous ne l'avons vu que pour sentir sa perte. Ses domestiques pleuraient nuit et jour. Quand on fit les funérailles du roi, pendant quarante jours les peuples les plus reculés y accouraient enfouie: chacun voulait voir encore une fois le corps de Sésostris ; chacun voulait en conserver l'image ;

1 Son ami, son protecteur, son père. Gradation croissante; chaque mot ajoute une idée plus forte que !a précédente.

2 Remarquez comme les sentiments prêtés tour à tour ans ▼ieillards et aux jeunes gens, sont bien ceux que leur âge doit leur .suggérer.

3 Xe le montrer point. Construction particulière aux écrivains du dix-septième siècle. On dirait aujourd'hui, ne point le montrer.

plusieurs voulaient être mis avec lui dans le tom- Deau l. (Télémaque, liv. n et xix.)

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