‹ Morceaux choisisChapitre 26 sur 164 · SA MORT · texte numérisé non relu

SA MORT

Bocchoris 2 n'avait ni humanité pour les étrangers, ni curiosité pour les sciences, ni estime pour les hommes vertueux, ni amour de la gloire. La grandeur de son père avait contribué à le rendre si indigne de régner. Il avait été nourri dans la mollesse et dans une fierté brutale; il comptait pour rien les hommes £royant qu'ils n'étaient faits que pour lui, et qu'il était d'une autre nature qu'eux ; il ne songeait qu'à contenter ses passions, qu'à dissiper les trésors immenses que son père avait ménagés avec tant de soin, qu'à tourmenter les peuples, et qu'à sucer le sang des malheureux3, enfin qu'à suivre le conseil flatteur des jeunes insensés qui l'environnaient, pendant qu'il écartait avec mépris tous les sages vieillards qui avaient eu la confiance de son père. C'était un monstre, et non pas un roi. Toute l'Egypte gé-

1 Plusieurs voulaient être mis, etc. C'était un usage barbare de certains peuples de l'antiquité, d'immoler et de mettre dans le tombeau, avec le roi mort, plusieurs de ses esclaves, ou même de ses sujets. Ici la piété et la reconnaissance des peuples en font une application peut-être unique

* Bocchoris, Fils de Sésostris.

3 Sucer le sang des malheureux. Expression figurée tresénergique pour dire : Faire mourir les hommes pour satisfaire sa cruauté, ou sa cupidité, en «/emparant de bons bient.

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missait; et quoique le nom de Sésostris, si cher aux Egyptiens, leur fît supporter la conduite làcke et cruelle de son fils, le fils courait à sa perte, et un prince si indigne du trône ne pouvait longtemps régner. . . Par ses violences il causa une révolte de ses sujets, et alluma la guerre civile.

Les Egyptiens qui avaient appelé à leur secours les étrangers, après avoir favorisé leur descente, attaquèrent les autres Egyptiens qui avaient le roi à leur tête. Je voyais ce roi qui animait les siens par son exemple; il paraissait comme le dieu Mars ■ : des ruisseaux de sang coulaient autour de lui ; les roues de son chai* étaient teintes d'un sang noir, épais et écumant ; à peine pouvaient-elles passer sur des tas de corp* morts écrasés. Ce jeune roi, bien fait, vigoureux, d'une mine haute * et fière, avait dans ses yeux la fureur et le désespoir : il était comme un beau cheval qui n'a point de bouche3; son courage le poussait au hasard , et la sagesse ne modérait pas sa valeur. Il ne savait ni réparer ses fautes, ni donner des ordres précis, ni prévoir les maux qui le menaçaient; ni ménager les gens dont il avait le plus

1 Mars, Dieu de la guerre, fils de Jupiter et de Junon.

2 D'une mine haute. Cette expression devenue familière, était alors du langage noble. On disait fort bien un homme de haute, de grande mine; du reste il est relevé par les deux adjectifs qui suivent.

3 Un cheval qui n'a point Je bouche. C'est surtout avec la bride et le mors, et par conséquent par la bouche que le cavalier gouverne son cheval : on dit d'un cheval qu'il a la bouche fine, quand il obéit à la plus légère pression de cel organe, et, au contraire, qu'il n'a point de bcuche, quar.rt il eat rétif à tout effort de ce côté

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grand besoin. Ce n'était pas qu'il manquât de génie1; ses lumières égalaient son courage: mais il n'avait jamais été instruit par la mauvaise fortune; ses maîtres avaient empoisonné par la flatterie son beau naturel. Il était enivré de sa puissance et de son bonheur; il croyait que tout devait céder à ses désirs fougueux : la moindre résistance enflammait sa colère. Alors il ne raisonnait plus, il était comme hors de lui-même : son orgueil furieux en faisait une bête farouche, sa bonté naturelle et sa droite raison l'abandonnaient en un instant; ses plus fidèles serviteurs étaient réduits à s'enfuir; il n'aimait plus que ceux qui flattaient ses passions. Ainsi il prenait toujours des partis extrêmes contre ses véritables intérêts, et il forçait tous les gens de bien à détester sa folle conduite.

Longtemps sa valeur le soutint contre la multitude de ses ennemis; mais enfin il fut accablé. Je le vis périr: le dard d'un Phénicien pei poitrine, les rênes lui échappèrent des mains, il tomba de son char sous les pieds des chevaux. Un soldat de l'île de Cypre * lui coupa la tête; et, la prenant par les cheveux, il la montra comme en triomphe à toute l'armée, victorieuse.

Je me souviendrai toute ma vie d'avoir vu «ette tête qui nageait 3 dans le sang, ces yeux fer-

1 Génie, signifie ici talents naturels, ingenium, et non cette supériorité d'esprit ou de caractère qu'on appelle plus particulièrement le génie, et qui n'existait point chez Bocchoris.

2 Cypre. Ile de la Méditerranée, consacrée à Vénus. V. le Lexiq. de géograpk. comparée, par M. Mac Carthy, au mot Cyprus, dans Q.-Curce, édit. class. de M. Ruelle.

3 Qui nageait dans le sang. Expression de la langue poétique ; baignée dans ie sang.

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mes et éteints, ce visage pâle et défiguré, cette bouche entrouverte, qui semblait vouloir encore, achever des paroles commencées , cet air superbe et menaçant que la mort même n'avait pu effacer. Toute ma vie il sera peint devant mes yeux ; et si jamais les dieux me faisaient régner, je n'oublierais point, après un si funeste exemple, qu'un roi n'est digne de commander et n'est heureux dans sa puissance, qu'autant qu'il la soumet à la raison. Eh ! quel malheur pour un homme destiné à faire le bonheur public , de n'être le maître de tant d'hommes que pour les rendre malheureux ! {Télémaque,}. n.)

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