SÉSOSTRIS
Craignez de tomber entre les mains de Pygmalion, notre roi : il les a trempées 2, ces mains cruelles, dans le sang de Sichée, mari de Didon sa sœur. Didon, pleine dudésir de la vengeance, s'est sauvée de ïyr avec plusieurs vaisseaux. La plupart de ceux qui aiment la vertu et la liberté l'ont suivie3.' elle a fondé sur la côte d'Afrique
* Pygmah'nn , Fils de Bélus, roi de Tyr ( Voir ci-après, p. 59, note 3), régnait au neuvième siècle avant J.-C. Il fut empoisonné par sa femme Astarbé. Fénelon a peint en lui, dit M. Villemain, «l'ambition tyrannique et misérable. »
%- Il les a trempées. Figure très-usitée en poésie, pour dire: se rendre coupable d'un meurtre.— // les a trempées, tes mains; pléonasme qui exprime plus vivement rhorreut qu'éprouve celui qui parle.
3 La plupart de ceux qui aiment, ele, , Vont suivie. L» sujet ici est ceux. Voy. p. 6, note S.
une superbe ville qu'en nomme Carthage1. Pygmalion, tourmenté par une soif insatiable des richesses2, se rend de plus en plus misérable et odieux à ses sujets. C'est un crime à Tyr que d'avoir de grands biens: l'avarice le rend défiant, soupçonneux, cruel ; il persécute les riches, et il craint les pauvres.
C'est un crime encore plus grand à Tyr d'avoir de la vertu ; car Pygmalion suppose que les bons ne peuvent souffrir ses injustices et ses infamies: la vertu le condamne, il s'aigrit et s'irrite contre elle. Tout l'agite, l'inquiète, le ronge 3; il a peuî de son ombre * ; il ne dort ni nuit ni jour : le? dieux pour le confondre l'accablent de trésors dont il n'ose jouir. Ce qu'il cherche pour être heureux, est précisément ce qui l'empêche de l'être. 11 regrette tout ce qu'il donne, et craint toujours de perdre ; il se tourmente pour gagner.
1 Carthage. Ville célèbre de l'Afrique ancienne, sur la côte orientale de la Barbarie actuelle ; fondée par Didon l'an 869 avant J.-C, fut longtemps la rivale de Rome, qu'Annibal, le plus illustre général des Carthaginois, mit à deux doigts de sa perte. Après trois guerres différentes, connues sous le nom de guerres puniques, elle fut enfin prise et détruite par Scipion Emilien en 641. Il ne reste aujourdhui de CStte ville que de vastes ruines à 13 kilom. E. N. E. de Tunis.
* Soif insatiable des richesses. Métaphore qui signifie désir insatiable. Pour rendre la même idée, les Latins emploient le mot faim, famés.
. . Quid non mortalia pectora cogis, Auri sacra famés ?.. . Virg., Enéide, ni, v. 56-57.
3 L'agite, l'inquiète, le ronge. Expressions graduées de manière à donner plus en plus de orce, jusqu'à la dernière qui est effrayante.
* II a peur de son ombre. Détail d'une simplicité énergique.
On ne le voit presque jamais ; il est seul, triste, abattu au fond de son palais : ses amis même • n'osent l'aborder, de peur de lui devenir suspects. Une garde terrible tient toujours des-. épéesnues et des piques levées autour de sa maison. Trente chambres qui communiquent les unes aux autres, et dont chacune a une porte de fer avec six gros verroux, sont le lieu où il se renferme ; on ne sait jamais dans laquelle de ces chambres il couche, et on assure qu'il ne couche jamais deux nuits de suite dans la même, de peur d'y être égorgé. Il ne connaît ni les doux plaisirs, ni l'amitié encore plus douce : si on lui parle de chercher la joie, il sent qu'elle fuit loin de lui, et qu'elle refuse d'entrer dans son cœur. Ses yeux creux sont pleins d'un feu âpre * et farouche; ils sont sans cesse errants de tous côtés: il prête l'oreille au moindre bruit, et se sent tout ému; il est pâle, défait, et les noirs soucis sont peints sur son visage toujours ridé. Il se tait, il soupire, il tire de son cœur de profonds gémissements, il ne peut cacher les remords qui déchirent ses entrailles. Les mets les plus exquis le dégoûtent. Ses enfants, loin d'être son espérance, sont ie sujet de sa terreur; il en fait ses plus dangereux ennemis3. Il n'a eu toute sa vie aucun moment d'assuré ; il ne se conserve qu'à force de répandre le sang de tous ceux qu'il craint. Insensé, qui ne
1 Ses amis même. Voir l'Olympe, p. 2, note 2.
8 Un feu âpre. Alliance de mots peu juste. Apre a rapport au toucher, on ne voit pas bien comment il peut se joindre au feu.
3 Ses plus dangereux ennemis, au lieu de ses amis qu'ilg devraient être; sans compter qu'il les croit tels plutôt qu'il» ne le sont réellement. Non (veit solum, sed fingit.
voit pas que sa cruauté, à laquelle il se confie, le fera périr! Quelqu'un de ses domestiques, aussi défiant que lui, se hâtera de délivrer le monde
de ce monstre
Je comparais ce roi invisible1 avec Sésostris, si doux, si accessible, si affable, si curieux de voir les étrangers, si attentif à écouter tout le monde et à tirer du cœur des hommes la vérité qu'on cache aux rois. Sésostris, disais-je, ne craignait rien et n'avait rien à craindre.... Ce méchant roi est toujours exposé à une mort funeste, même dans son palais inaccessible, au milieu de ses gardes ; au contraire, le bon roi Sésostris était en sûreté au milieu de la foule des peuples, comme un bon père dans sa maison environné de sa famille. {Têlèmaque, 1. m.)