‹ Morceaux choisisChapitre 28 sur 164 · TTR ET LES PHÉNICIENS · texte numérisé non relu

TTR ET LES PHÉNICIENS

Les vents contraires nous retinrent as=ez longtemps à Tyr3. Je profitai de ce séjour pour connaître les mœurs des Phéniciens, si célèbres dans toutes les nations connues. J'admirais l'heureuse situation de cette grande ville, qui est au milieu de la mer dans une île. La côte voisine est déli-

1 Invisible. Mot expliqué et préparé plus haut : On ne le voit presque jamais.

* Les Phéniciens, habitants de la Phénicie, région de la Syrie, resserrée entre le Liban et la mer, et célèbre dans l'antiquité par sa marine et son commerce. V. le Lexiq. dt çèograph. comparée, par M. Mac Carlhy, au mot Phœnicia , dans Q.-Curce, édit. classiq. de M. Ruelle.

3 Tyr, ville de Phénicie, dans une île voisine de la côte. Le détroit qui la séparait du continent la rendait presque inexpugnable : cependant Alexandre la prit en 332 après un long siège, au moyen d'une digue gigantesque qui la Joignit èi la terre ferme. V. le Lexiq. déjà cité, au mot Tyru$.

cieuse par sa fertilité, par les fruits exquis qu'elle porte , par le nombre de villes et de villages qui se touchent presque ; enfin par la douceur de son climat : car les montagnes mettent cette côte à l'abri des vents brûlants du midi; elle est rafraîchie par le vent du nord qui souffle du côté de la mer. Ce pays est au pied du Liban *, dont le sommet fend les nues 2 et va toucher les astres ; une glace éternelle couvre son front 3; des fleuves pleins de neiges tombent, comme des torrents, des pointes des rochers qui environnent sa tête. Audessous on voit une vaste forêt de cèdres antiques, qui paraissent aussi vieux que la terre où ils sont plantés, et qui portent leurs branches épaisses jusques vers les nues. Cette forêt a sous ses pieds de gras pâturages dans la pente de la montagne. C'est là qu'on voit errer les taureaux qui mugissent, les brebis qui bêlent avec leurs tendres agneaux bondissant sur l'herbe : là coulent mille ruisseaux d'une eau claire. Enfin, on voit audessous de ces pâturages le pied de la montagne, qui est comme un jardin : le printemps et l'automne y régnent ensemble * pour y joindre les fleurs et les fruits. Jamais ni le souffle empesté du midi, qui sèche et qui brûle tout, ni le rigoureux

1 Le Liban, chaîne de montagnes de la Syrie, fameuse autrefois par ses beaux cèdres. V. le Lexiq. précédemment cité de M. MacCarlhy, au mot Libanus.

2 Fend les nues. Mot rigoureusement exact, car souvent les nuages sont placés au-dessous du sommet des montagnes

s Son front, et deux lignes plus bas. Sa tête. Métaphoies qui signifient le sommet de la montagne.

* Le printemps et l'automne, eîc. Cette alliance se représente toutes les fois qu'il s'agit de peindre un pays délicieux. Voir les Champs Elysées> p. 29, la Bètique. p. 69, etc.

aquilon, n'ont osé effacer les vives couleurs qui ornent ce jardin.

C'est auprès de cette belle côte que s'élève dans la mer l'île où est bâtie la ville de Tyr. Cette grande ville semble nager au-dessus des eaux , et être la reine de la mer. Les marchands y abordent de toutes les parties du monde , et ses habitants sont eux-mêmes les plus fameux marchands qu'il y ait dans l'univers. Quand on entre dans cette ville, on croit d'abord que ce n'est point une ville qui appartienne à un peuple particulier, mais qu'elle est la ville commune de tous les peuples, et le centre de leur commerce. Elle a deux grands môles 1 semblables à deux bras qui s'avancent dans la mer, et qui embrassent un vaste port où. les vents ne peuvent entrer. Dans ce port on voit comme une forêt de mâts de navires; et ces navires sont si nombreux, qu'à peine peut-on découvrir la mer qui les porte. Tous les citoyens s'appliquentau commerce, et leurs grandes richesses ne les dégoûtent jamais du travail nécessaire pour les augmenter. On y voit de tous côtés le lin lin d'Egypte, et la pourpre tyrienne s deux fois teinte, d'un éclat merveilleux : cette double teinture est si vive, que le temps ne peut l'effacer : on s'en sert pour des laines fines qu'on rehausse 3 d'une broderie d'or et d'ar-

1 Môles, du latin moles, jetées en p:erre, construites pour arrêter les flots, et mettre un port à l'abri des vents.

* La pourpre tyriennne. Cette teinture d'un rouge éclatant, se faisait avec une liqueur extraite de certain coquillage que les Grecs nommaient 7ropf\jpzt et les latins purpura ou murex.

* Qu'on rehausse. Au figuré, rehausser, c'est-à-dire en-

gent. Les Phéniciens ont le commerce de tous les peuples jusqu'au détroit de Gades *, et ils ont même pénétré dans le vaste Océan qui environne toute la terre. Ils ont fait aussi de longues navigations sur la mer Rouge *; et c'est parce chemin qu'ils vont chercher dans des îles inconnues3, de For, des parfums, et divers animaux qu'on ne voit point ailleurs.

Je ne pouvais rassasier mes yeux du spectacle magnifique de cette grande ville où tout était en mouvement. Je n'y voyais point, comme dans Jes villes de la Grèce, des hommes oisifs et curieux*, qui vont chercher des nouvelles dans la place publique , ou regarder les étrangers qui arrivent sur le port. Les hommes sont occupés à décharger leurs vaisseaux, à transporter leurs marchandises ou à les vendre, à ranger leurs magasins, et à tenir un compte exact de ce qui leur est dû par les négociants étrangers. Les femmes, ne cessent jamais ou de filer des laines, ou

richir; au propre, à cause du relief que cette broderie produit sur l'étoffe.

1 Détroit de Gades. Aujourd'hui détroit de Gibraltar. Gades, aujourd'hui Cadix, est une ville de l'Espagne Bétique, dans une petite île, près du continent, à l'embouchure du fleuve Bétis (Guadalquivir). C'était une colonie des Tyriens. V. le Lexique cité p. 59, note 2, au mot Gades.

2 Mer Rouge, ou Golfe Arabique, grand golfe situé entre l'Egypte et l'Arabie, séparé de !a Méditerranée par l'Isthme de Suez.V. le Lexique cité ci-dessus, au mot Rubrum mare.

3 Dans des îles inconnues. Par exemple les Hespérides (Canaries), dans l'Océan Atlantique, où les Phéniciens et les Carthaginois avaient des comptoirs.

* Des hommes oisifs et curieux. Allusion aux Athénien! en particulier, à qui Démosthène adresse ce reproche en termes très-énergiques dans ses discours contre Philippe.

de faire des dessins de broderie, ou de pher les riches étofFes. (Télémaque, 1. m.)

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