PROSPÉRITÉ DU COMMERCE DANS UN EMPIRE
D'où vient, disais-je à Naibaî % que les Phéniciens se sont rendus les maîtres du commerce de toute la terre, et qu'ils s'enrichissent ainsi aux de'pens de tous les autres peuples? Vous le voyez, me répondit-il : la situation de Tyr est heureuse pour le commerce. C'est notre patrie qui d la gloire d'avoir inventé la navigation : les Tyriens furent les premiers, s'il en faut croire ce qu'on raconte de la plus obscure antiquité, qui domptèrent les flots, longtemps avant l'âge de Tiphys et des Argonautes 2 tant vantés dans la Grèce : ils furent, iis-je, les premiers qui osèrent se mettre dans un frêle vaisseau à la merci 3 des vagues et des tempêtes, qui sondèrent le. abîmes de la mer, qui observèrent les astres loir de la terre, suivant la science des Egyptiens et de? Babyloniens 4, enfin qui réunirent tant de peu-
1 Narbal, Thénicien, qui commando le vaisseau sur lequei Telémaque vient de quitter l'Fgypte.
2 Tiphys et les Argonautes. Les Argonautes, héros grecs qui allèrent, sous la conduite de Jason, en Colchide, conquérir la Toison d'Or, vers l'an 1330 avant J.-C. Leur vaisseau, construit en Thes^alie, des mains mêmes de .Minerve, déesse des arts, se nommait Argo, et leur donna son nom, Tiphys en était le pilote.
3 A la merci. Merci, miséricorde. Être a la merci , c'està-dire à la discrétion, au pouvoir de quelqu'un.
v Des Egyptiens et des Babyloniens, L'Egypte et la Chai
pies que la mer avait séparés. Les Tyriens sonl industrieux, patients, laborieux, propres ', sobres et ménagers : ils ont une exacte police 2 ; us sont parfaitement d'accord entre eux : jamais peuple n'a été plus constant, plus sincère, plus fidèle, plus silr, plus commode à tous les étrangers 3.
Voilà, sans aller chercher d'autre cause, ce qui leur donne l'empire de la mer, et qui fait fleurir dans leur port un si utile commerce. Si la division et la jalousie * se mettaient entre eux ; s'ils commençaient à s'amollir dans les délices et dans l'oisiveté ; si les premiers de la nation méprisaient le travail et l'économie; si les arts cessaient d'être en honneur dans leur ville ; s'ils manquaient de bonne foi envers les étrangers; s'ils altéraient 5 tant soit peu les règles d'un commerce libre; s'ils négligeaient leurs manufactures, et s'ils cessaient de faire les grandes avances 6 qui sont nécessaires pour rendre leurs marchandises parfaites chacune
dée, dont Babylone était la capitale, ainsi que de la Babylo nie, furent le berceau de l'astronomie.
1 Propres. Mot tout à fait familier et presque trivial en ce sens. Mais il est relevé par laborieux et sobres entre lesquels il se trouve placé.
2 Une exacte police. Y. l'Egypte sous Sésostris, page 48, note 5
3 Commode à tous les étrangers. Expression très-juste et empruntée directement au latin commodus.
4 Si la division... s'ils commençaient à s'amollir, etc. Cette suite de propositions subordonnées, dont la conclusion demeure suspendue, jusqu'à la proposition principale qui esl la dernière, vous verriez etc., .-e nomme une période (ks^I bob;) détour. On appelle style périodique celui où les périodes sont fréquemment employées.
5 Altéraient, changeaient.
6 Avances. Dépenses que l'on fait avant de rien gagner: mol familier en ce sens, mais relevé par la manière dont il est employé.
DE FSSSUjH. 05
dans son genre, vous verriez bientôt, tomoer cetïa puissance que vous admirez.
Mais expliquez-moi, lui disais-je, les vrais moyens d'établir un jour à Ithaque * un pareil commerce. Faites, me répondit-il, comme on fait ici : recevez bien et facilement tous les étrangers; faites-leur trouver dans vos ports la sûreté, la commodité 2, la liberté entière; ne vous laissez jamais entraîner ni par l'avarice ni par l'orgueil. Le vrai moyen de gagner beaucoup est de ne vouloir jamais trop gagner, et de savoir perdre à propos. Faites-vous aimer par tous les étrangers ; souffrez même quelque chose d'eux; craignez d'excilei leur jalousie par votre hauteur : soyez constant dans les règles du commerce; qu'elles soient simples et faciles; accoutumez vos peuples à les suivre inviolablement ; punissez sévèrement la fraude, et même la négligence ou le faste des marchands, qui ruine3 lecommerce en ruinant les hommes qui le font.
Surtout n'entreprenez jamais de gêner le commerce pour le tourner selon vos vues. Il faut que le prince ne s'en mêle point, de peur de le gêner, et qu'il en laisse tout le profit à ses sujets qui en ont la peine; autrement il les découragera : i!
' Ithaque. Petite île de la mer Ionienne, patrie de Télémaque. Aujourd'hui Teaki.
8 La commodité. C'est la seconde Cois que nous rencontrons ce mot; nous le verrons encore dans le môme morceau : // n'y a que le profit et la commodité qui etc. Si vous leur rendez le commerce moins commode et moins utile, etc., tant cette idée semble importante à Fénelon.
8 La fraude, la négligence, le faste, qui ruine. Aerord syileplique, c.-à-d. qui tient plus à la pensée qu'à la régie: Cela est fréquent dans les auteurs du dix-septiéme siècle. On écrirait aujourd'hui qui ruinent.
en tirera assez d'avantages par les grandes richesses qui entreront dans ses États. Le commerce est comme certaines sources; si vous voulez détourner leur cours, vous les faites tarir. Il n'y a que le profit et la commodité qui attirent les étrangers chez vous; si vous leur rendez le commerce moins commode et moins utile, ils se retirent insensiblement et ne reviennent plus, parce que d'autres peuples, profitant de votreimprudence, les attirent chez eux, et les accoutument à se passer de vous, il faut même vous avouer que depuis quelque temps la gloire de Tyr est bien obscurcie. Oh ! si vous l'aviez vue, mon cher Télémaque, avant le règne de Pygmalion, vous auriez été bien plus étonné! Vous ne trouvez plus ici maintenant que les tristes restes d'une grandeur qui menace ruine1. 0 malheureuse Tyr 2! en quelles mains es-tu tombée ! autrefois, la mer t'apportait le tribut de tous les peuples de la terre.
Pygmalion craint tout et des étrangers et de ses sujets 3. Au lieu d'ouvrir, suivant notre ancienne coutume , ses ports à toutes les nations les plus éloignées, dans une entière liberté, il veut savoir le nombre des vaisseaux qui arrivent, leur pays, le nom des hommes qui y sont, leur genre de commerce, la nature et le prix de leurs marchandises, et le temps qu'ils doivent demeurer
1 Menace ruine. Expression toute latine; menace de tomber.
2 O malheureuse Tyr. Cette manière d'interpeller des personnages absents, ou des êtres inanimés, se nomme apostrophe {ÙTrb... a-pzfoi) parce qu'elle détourne le discours de celui à qui il s'adresse vers une tierce personne.
3 Pygmalion, etc. Contraste avec le tableau précédent, et qui complète la preuve de l'idée qui y était développée.
'ci. 11 fait encore pis; car il use de supercherie pour surprendre les marchands et pour confisquer leurs marchandises. 11 inquiète les marchands qu'il croit les plus opulents; il établit, sous divers prétextes, de nouveaux impôts. Il veut entrer luimême dans le commerce ; et tout le monde craint d'avoir quelque affaire avec lui. Ainsi le commerce languit; les étrangers oublient peu à peu le chemin de Tyr ', qui leur était autrefois si doux: et si Pygmalion ne change de conduite, notre gloire et notre puissance seront bientôt transportées à quelque autre peuple mieux gouverné que nous. (Télémaque, 1. m.)