‹ Morceaux choisisChapitre 31 sur 164 · LA BET1QUE · texte numérisé non relu

LA BET1QUE

Le fleuve Bétis2 coule dans un pays fertile, et sous un ciel doux qui est toujours serein. Le pays a pris le nom du fleuve, qui se jette dans le grand Océan, assez près des colonnes d'Hercule3, et de cet endroit où la mer furieuse , rompant ses digues, sépara autrefois la terre de ïarsis d'avec la grande Afrique. Ce pays semble avoir conservé les délices de l'âge d'or*. Les hivers y sont tièdes, et les rigoureux aquilons n'y soufflent jamais. L'ardeur de l'été y est toujours tempérée par des zéphyrs rafraîchissants qui viennent adoucir l'air vers le milieu du jour. Ainsi toute l'année n'est qu'un heureux hymen du printemps et de l'automne5, qui semblent se donner la main. La

1 La Bétique. Aujourd'hui l'Andalousie et la province de Grenade, partie la plus méridionale de l'Hispanie, bornée au S. par la Méditerranée, au N. et à l'O. par l'Anas (Guadiana).

2 Bétis. Aujourd'hui le Guadalquivir.

3 Colonnes d'Hercule. Les montagnes de Calpe sur la côte d'Europe, et d'Abyla sur celle d'Afrique, des deux côtés du détroit de Gades. On les appelait colonnes d'Hercule, parce que la fable disait que le dieu arrive en cet endroit, qui fut le terme de ses voyages, ouvrit un passage à la mer, en séparant les deux montagnes qui auparavant n'en faisaient qu'une seu;e.

* L'âge d'or. Voir les armes de Télémaque, p. 16, n. 1re.

* Hymen du printempi et de V automne. La même idée

terre dans les vallons et dans ies campagnes unies y porte chaque année une double moisson. Les chemins y sont bordés de lauriers, de gitmadiers, de jasmins, et d'autres arbres toujours verds et toujours fleuris. Les montagnes sont couvertes de troupeaux qui fournissent des laines fines recherchées de toutes les nations connues. Il y a plusieurs mines d'or et d'argent dans ce beau pays : mais les habitants, simples, et heureux dans leur simplicité, ne daignent pas seulement compter l'or et l'argent parmi leurs richesses; ils n'estiment que ce qui sert véritablement aux besoins de l'homme.

Quand nous avons commencé à faire notre commerce chez ces peuples, nous avons trouvé l'or et l'argent parmi eux employés aux mêmes usages que le fer ; par exemple, pour des socs de charrue. Comme ils ne faisaient aucun commerce au dehors, ils n'avaient besoin d'aucune monnaie. Ils sont presque tous bergers ou laboureurs. On voit en ce pays peu d'artisans ; car ils ne veulent souffrir que les arts qui servent aux véritables nécessités des hommes; encore même la plupart des hommes en ce pays, étant adonnés à l'agriculture ou à conduire des troupeaux1, ne laissent pas d'exercer2 les arts nécessaires pour leur vie simple et frugale.

se retrouve dans la description de Tyr. Ici l'expression est encore plus poétique, et personnifie les deux saisons.

1 Adonnés à l'agriculture ou à conduire, etc. il serait plus régulier que le participe adonné eût deux régimes de même nature, ou deux substantifs, ou deux verbes.

2 Xe laissent pas de. Callicisme qui équivaut à ceci pxercent cependant, n'en exercent pas moins.

!>E FÉNELON. :f

Les femmes filent cette belle laine1, e* "»n 4-nt des étoffes fines d'une merveilleuse blanch?. ;r : elles font le pain, apprêtent à manger; et ce travail leur est facile, car on ne vit en ce pays que de fruits ou de lait, rarement de viande. Elles emploient le cuir de leurs moutons à faire une légère chaussure pour elles, pour leurs maris et pour leurs enfants; elles font des tentes, dont les unes sont do peaux cirées, les autres d'écorce d'arbres; elles font et lavent tous les habits de la famille, tiennent les maisons dans un ordre et une propreté admirables3. Leurs habits sont aisés à faire5; car, en ce doux climat, on ne porte qu'une pièce d'étoffe fine et légère, qui n'est point taillée, et que chacun met à longs plis autour de son corps pour la modestie *, lui donnant la forme x\ai\ veut.

Les hommes n'ont d'autres arts à exercer, outre la culture des terres et la conduite des troupeaux, que l'art de mettre le bois et le fer en œuvre; encore même ne se servent-ils guère du fer, excepté pour les instruments nécessaires au labourage. Tous les arts qui regardent l'architecture leur sont inutiles; car ils ne bâtissent jamais de maisons. C'est, disent-ils, s'attacher trop à la terre, que de s'y faire une demeure qui dure beaucoup plus que nous ; il suffit de se défendre

1 Celte belle laine, dont on a parlé plus haut : des lainps fines, recherchées, etc.

* Un ordre el une propreté admirables. Accord de l'adjectif avec les deux substantifs.

3 Faire. Ce verbe est répété jusqu'à six fois en deux lignes, et cependant telle est la facilité du style que cette lépétition ne choque pas.

* Pour la modestie. Pour satisfaire la modestie.

des injures de l'air1. Pour tous les autres arts estimes chez les Grecs, chez les Égyptiens, et chez tous les autres peuples bien policés, ils les détestent, comme des inventions de la vanité et de la mollesse.

Quand on leur parle des peuples qui ont Fart de faire des bâtiments superbes, des meubles d'or et d'argent, des étoffes ornées de broderies et de pierres précieuses, des parfums exquis 2, des mets délicieux, des instruments dont l'harmonie charme; ils répondent en ces termes : Ces peuples sont bien malheureux d'avoir employé tant de travail et d'industrie à se corrompre eux-mêmes ; ce superflu amollit, enivre, tourmente ceux qui le possèdent : il tente ceux qui en sont privés, de vouloir3 l'acquérir par l'injustice et par la violence. Peut-on nommer bien un superflu qui ne sert qu'à rendre les hommes mauvais ? Les hommes de ce pays sont-ils plus sains et plus robustes que nous? vivent-ils plus longtemps? sont-ils plus unis entre eux? mènent-ils une vie plus libre, plus tranquille, plus gaie? Au contraire, ils doivent être jaloux les uns des autres, rongés par une lâche et noire envie, toujours agités par l'ambition , par la crainte, par l'avarice, incapables de plaisirs* purs et simples , puisqu'ils sont es-

1 C'est, disent-ils, s'attacher trop, etc. Idée philosophique peu vraisemblable, même dans ces mœurs presque idéales; il est plus simple et plus naturel de croire que la douceur du climat rend les maisons superflues. Ici \e moraliste se montre un peu trop.

■ Exquis. Du latin exquisilus, recherche.

* Il tente ceux qui en sont privés, c'est-à-dire ic inspire à ceux, etc. Voir Les bons rois, page 44, note 2.

* Incapables de plaisirs. Celte construction de Pâdjeetif

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claves de tant de fausses nécessités dont ils font dépendre tout leur bonheur

C'est ainsi que parlent ces hommes sages, qui n'ont appris la sagesse qu'en étudiant la simple nature. Ils ont horreur de notre politesse; et il faut avouer que la leur est grande dans leur aimable simplicité. Ils vivent tous ensemble sans partager les terres; chaque famille est gouvernée par son chef, qui en est le véritable roi. Le père de famille est en droit de punir l chacun de ses en fants ou petits-enfants qui- fait une mauvaise action ; mais avant que * de le punir, il prend l'avis du reste de la famille. Ces punitions n'arri' vent presque jamais; car l'innocence des mœurs, la bonne foi, l'obéissance, et l'horreur du vice habitent dans cette heureuse terre. Il semble qu'Astrée 3, qu'on dit retirée dans le ciel \ est encore ici-bas cachée parmi ces hommes. Il ne faut point de juge parmi eux; car leur propre conscience les juge. Tous les biens sont communs : les fruits des arbres, les légumes de la terre, le lait des troupeaux, sont des richesses si abondantes, que des peuples si sobres et si modérés n'ont pas besoin de les partager. Chaque

incapable avec un substantif est très-élégante, plus qu'avec un verbe.

1 Est en droit de. Plus rare que : a le droit de, mais exprime mieux que ce droit est inséparable du père.

2 Avant que de, a un peu vieilli : on dit aujourd'hui avant de avec l'infinitif.

3 Aslrée, déesse de la justice, habitait la terre dans l'âge d'or : mais les crimes des hommes dans les âges d'airain ei de fer la firent remonter au ciel; elle forme le signe de la Vierge dans le zodiaque. On la confond aussi avec Thémis.

* Qu'on dit retirée dans le ciel. Voyez, pour le sens de cette allégorie, la note précédente.

famille, errante1 dans ce beau pays, transporte ses tentes d'un lieu en un autre, quand elle a consumé les fruits et épuisé les pâturages de rendrai t où elle s'était mise. Ainsi ils n'ont point d'intérêts à soutenir les uns contre les autres, et ils s'aiment tous d'une amour fraternelle2 que rien ne trouble. C'est le retranchement3 des vaines richesses et des plaisirs trcmpeurs qui leur conserve cette paix, cette union et cette liberté. Us sont tous libres et tous égaux.

On ne voit parmi eux aucune distinction, que celle qui vient de l'expérience des sages vieillards, ou de la sagesse extraordinaire de quelques jeunes hommes qui égalent les vieillards consommés* en vertu. La fraude, laviolence, leparjure, lesprocès, les guerres, nefontjamais entendre leur voix cruelle et empestée5 dans ce pays chéri des dieux. Jamais le san? humain n'a rougi cette terre ; à peine y

i Errante, et non pas errant : il sagit de peindre un état et non une action. On appelle nomades les peuples qui vivent ainsi, comme les Arabes, et beaucoup de peuplades de .Amérique, vc/^w paître.

2 D'une amour fraternelle. Amour est féminin, même au singulier, dans la langue poétique.

11 venait à ce peuple heureux Ordonner de l'aimer d'une amour éternelle.

Racine, Athalie, acte i, se. 4-

3 Le retranchement. Sens primitif et direct de ce mot. Il a vieilli dans cette acception, mais il est toujours français dans le langage de la religion.

* Consommé». Parfaits. Consummavit omnem scienttam utilem. SÉNÈQiE. Ce mot s'applique également en ce sens aux noms de choses, et même plus fréquemment, une sagesse consommée.

6 Leur voix cruelle et empestée. Mot pris dans un sens noble et en rapport avec son étymologie, en latin, petHfer.

voit-on coulei celui des agneaux. Quand on parle à ces peuples des batailles sanglantes, des rapides conquêtes, des renversements d'Etats qu'on voit dans les autres nations, ils ne peuvent assez s'étonner. Quoi ! disent-ils, les hommes ne sont-ils pas assez mortels1, sans se donner encore les uns aux autres une mort précipitée2? La vie est si courte! et il semble qu'elle leur paraisse trop longue î Sont-ils t>ur la terre pour se déchirer les uns les autres, et pour se rendre mutuellement malheureux?

Au reste, ces peuples de la Bé tique ne peuvent comprendre qu'on admire tant les conquérants qui subjuguent les grands empires. Quelle folie, disent-ils, de mettre son bonheur à gouverner les autres hommes, dont le gouvernement3 donne tant de peine, si on veut les gouverner avec raison et suivant la justice! Mais pourquoi prendre plaisir à les gouverner malgré eux? C'est tout ce qu'un homme sage peut faire, que de vouloir s'assujettir à gouverner un peuple docile dont les dieux l'ont chargé, ou un peuple qui le prie d'être comme son père et son pasteur. Mais gouverner* les peuples contre leur volonté, c'est se rendre très-misérable, pour avoir le faux hon-

1 Assez mortels. Expression originale, car par son sens le mot mortel n'est pas susceptible de degrés de comparaison, on n'est pas plus ou moins mortel ; mais ici cela veut dire: assez sujets à la mort. L'idée est la même, le mot plus hardi et plus expressif.

2 Une mort précipitée Terme fort juste et employé dans son acception première : Prœcipere, recevoir avant le temps

3 Gouvernement. Même emploi que plus haut des mots retranchement, renversement.

* Les mots gouverner, gouvernement, sont ici répétés sii

neur de ies tenir dans l'esclavage. Un conquérant est un homme que les dieux, irrités contre le genre humain, ont donné à la terre dans leur colère pour ravager les royaumes, pour répandre partout l'effroi, la misère, le désespoir, et pour taire autant d'esclaves qu'il y a d'hommes libres. LTn homme qui cherche la gloire ne la trouve-t-ii pas assez en conduisant avec sagesse ce que les dieux ont mis dans ses mains? Croit-il ne pouvoir mériter des louanges qu'en devenant violent, injuste, hautain, usurpateur et tyrannique sur tous ses voisins1? Il ne faut jamais songer à la guerre que pour défendre sa liberté. Heureux celui qui, n'étant point esclave d'autrui, n'a point la folle ambition de faire d'autrui son esclave ! Ces grands conquérants, qu'on nous dépeint avec tant de gloire, ressemblent à ces fleuves débordés qui paraissent majestueux 2, mais qui ravagent toutes les fertiles campagnes qu'ils devraient seulement arroser. (Têlémaque, 1. vm.)

fois à dessein, pour insister fortement sur l'idée. Les synonymes ne manquent pas, l'auteur n'en veut point.

1 Usurpateur et tyrannique sur, etc. La préposition sur va mieux avec le mot usurpateur, qu'avec le mot tyrannique. Cependant, comme l'on dit : exercer la tyrannie sur quelqu'un, cette acception peut s'étendre à l'adjectif.

2 Ressemblent à ces fleuves, etc. Massillon dit aussi en parlant du conquérant : « Il aura passé comme un torrent pour ravager la terre, et non comme un fleuve majestueux pour y porter la joie et l'abondance, etc. » Petit Carême, 1er Dimanche, p. 57, de l'édit. classiq. annotée par M. Des- «hanel. La comparaison de ce portrait du conquérant avec selui de Massillon est intéressante.

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