‹ Morceaux choisisChapitre 32 sur 164 · l'île de cypre · texte numérisé non relu

l'île de cypre

Mous arrivâmes en l'île de Cypre au mois du printemps qui est consacré à Vénus 2. Cette saison, disent les Cypriens, convient à cette déesse : car elle semble ranimer toute la nature, et faire naître les plaisirs comme les fleurs. En arrivant dans nie, je sentis un air doux, qui rendait les corps lâches et paresseux, mais qui inspirait une humeur enjouée et folâtre. Je remarquai que la campagne, naturellement fertile et agréable, était presque inculte, tant les habitants étaient ennemis du travail ; je vis de tous côtés des femmes et déjeunes filles vainement parées3, qui allaient, en chantant les louanges de Vénus, se dévouer à son temple4. La beauté, les grâces, la joie, les plaisirs, éclataient également sur leurs visages ; mais les grâces y étaient affectées. On n'y voyait point une noble simplicité et une pudeur aimable qui fait le plus grand charme de la beauté...

On me conduisit au temple de la déesse : elle en a plusieurs dans cette île; car elle est particulièrement adorée à Cythère, à Idalie et à Paphos 5:

1 Ile de la Méditerranée, entre l'Asie Mineure et la Syrie. elle était consacrée à Vénus. Voy. le Lexique de géographii comparée de M. Mac Carthy, déjà cité, au mot Cyprus.

2 Vénus. Voir l'Olympe, page 1, note 1.

3 Vainement. À/ec vanité, et non inutilement. La langue de la chaire l'emploie souvent dans ce sens.

* A son temple. A est ici pour dans. Se dévouer au temple aurait peu de sens : on se dévoue à la déesse, à son culte, Etais non à son temple. Dévouer est du reste ici synonyme de consacrer et pris dans son premier sens, devovere; il ne f'agit pas de périls ni de sacrifice.

8 Cythère, Idalie, Paphos. Villes de l'île de Cypre. Il

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c'est à Cythère que je fus conduit. Le temple est tout de marbre ; c'est un parfait péristyle1 : les colonnes sont d'une grosseur et d'une hauteur qui rendent cet édifice très-majestueux; au-dessus de l'architrave et de la frise 2 sont à chaque, face de grands frontons3 où l'on voit en bas-reliefs* toutes les plus agréables aventures de la déesse. A la porte du temple est sans cesse une foule de peuples qui viennent faire leurs offrandes.

On n'égorge jamais, dans l'enceinte du lieu sacré, aucune victime; on n'y brûle point, comme ailleurs, la graisse des génisses et des taureaux ; on n'y répand jamais leur sang : on présente seulement devant l'autel les bêtes qu'on offre ; et on n'en peut offrir aucune qui ne soit jeune, blanche, sans défaut et sans tache 5 : on les couvre de

y avait aussi une petite île de Cythère (aujourd'hui Cérigo) voisine de la Laconie, également célèbre par le culte de Vénus.

i Péristyle [inpi autour, arû/o; colonne), galerie couverte et soutenue par une colonnade qui règne le long des quatres faces du temple, comme à Paris, à l'église de la Madeleine, au palais de la Bourse, monuments bâtis tousdeur sur le modèle des temples grecs.

* Architrave, frise. Termes d'architecture, ce sont les parties qui régnent l'une au-dessus des chapiteaux des colonnes, l'autre au-dessous de l'entablement ou de la corniche.

3 Frontons. Espace réservé entre la frise et la corniche, ordinairement triangulaire, quelquefois en demi-cercle, et orné de bas-reliefs sculptés : tels sont à Paris les frontons de la colonnade du Louvre, de la Madeleine, du Panthéon, da palais de la Chambre des députés, etc.

4 Bas-Reliefs. Sculptures qui ont peu de saillie.

5 Blanche, sans tâche, etc. La couleur blanche était d'heureux présage chez les anciens. Ils marquaient d'une pierre blanche les jours heureux :

Dies albo notanda bpillo. .. Hor

bandelettes de pourpre brodées d'or ; leurs cornes sont dorées et ornées de bouquets des fleurs les plus odoriférantes. Après qu'elles ont été présentées devant l'autel, on les renvoie dans un lieu écarté, où elles sont égorgées pour les festins des prêtres de la déesse1.

On offre aussi toute sorte de liqueurs parfumées et du vin plus doux que le nectar 2. Les prêtres sont revêtus de longues robes blanches, avec des ceintures d'or et des franges de même au bas de leurs robes. On brûle nuit et jour, sur les autels, les parfums les plus exquis de l'Orient3, et ils forment une espèce de nuage qui monte vers le ciel. Toutes les colonnes du temple sont ornées de festons pendants; tous les vases qui servent aux sacrifices sont d'or ; un bois sacré de myrte * environne le bâtiment. Il n'y a que de jeunes garçons et de jeunes filles d'une rare beauté qui puissent présenter les victimes aux prêtres et qui osent allumer le feu des autels. Mais l'impudence et la dissolution déshonorent un temple si magnifique. (Télémaque, 1. iv.)

ils offraient des victimes blanches aux dieux favorables.

Nigram hiemi pecudem, zephyris Micibus albam. Viiuî. Enéide, \. ni, v. 120.

1 Ces détails, d'une exactitude extrême, sur les sacrifices des Grecs, suffiraient pour donner un grand intérêt à ce morceau.

2 Plus doux que le nectar. Les vins de l'île de Cypre étaient fort renommés.

3 L'Orient, d'abord la partie du ciel où le soleil paraît se lever , puis, par extension, les régions de la terre qui y correspondent, et particulièrement l'Asie Voy. le Lexique de M. Mac-Carthy, au mot Oriens, dans Q.-Curce, édit. classique.

* Myrte, arbre consacré à Vénus.

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