‹ Morceaux choisisChapitre 33 sur 164 · L'ILE DE CRETE l · texte numérisé non relu

L'ILE DE CRETE l

Autant3 que la terre de Cypre nous avait paru négligée et inculte, autant celle de Crète se montrait fertile et ornée de tous les fruits par le travail de ses habitants... Cette île, admirée de tous les étrangers, et fameuse par ses cent villes, nourrit sans peine tous ses habitants, quoiqu'ils soient innombrables. C'est que la terre ne se lasse jamais de répandre ses biens sur ceux qui la cultivent : son sein fécond ne peut s'épuiser. Plus il y a d'hommes dans un pays, pourvu qu'ils soient laborieux, plus ils jouissent de l'abondance : ils n'ont jamais besoin d'èlre jaloux les uns des autres ; la terre, cette bonne mère, multiplie ses dons selon le nombre de ses enfants qui méritent ses fruits par leur travail. L'ambition et l'avarice des hommes sont les seules sources de leur malheur : les hommes veulent tout avoir, et ils se rendent malheureux par le désir du superflu; s'ils voulaient vivre simplement, et se contenter de satisfaire aux vrais besoins3, on verrait partout l'abondance, la joie, la paix et l'union.

i La Crète, aujourd'hui Candie, grande île de la Méditerranée, située vis-à-vis de l'ouverture de la mer Egée.

2 Autant que la terre... autant, etc. Ce tour symétrique est emprunté au latin quantum... tantum ; en français on supprime volontiers l'antécédent, et l'on dit seulement : !a terre de Crète se montrait aussi fertile que celle de Cypre, etc.. Dans tous les cas, la locution autant que a vieilli, et l'on dit seulement autant, e'.c,

3 Satisfaire aux vrais besoins. Satisfaire prend pour régime direct indifféremment les noms de personnes, ou de choses; satisfaire son maître, satisfaire ses désirs : pour

C'est ce que Minos ', le plus sage et le meilleur de tous les rois, avait compris. Tout ce que vous verrez de plus merveilleux dans cette île est le fruit de ses lois. L'éducation qu'il faisait donner aux enfants rend les corps sains et robustes : on les accoutume d'abord à une vie simple, frugale et laborieuse: on suppose que toute volupté amollit le corps et l'esprit; on ne leur propose jamais d'autre plaisir que celui d'être invincibles par la vertu, et d'acquérir beaucoup de gloire. On ne met pas seulement ici le courage à mépriser la mort dans les dangers de la guerre, mais encore à fouler aux pieds les trop grandes richesses et les plaisirs honteux. Ici on punit trois vices qui sont impunis chez les autres peuples : l'ingratitude, la dissimulation et l'avarice.

Pour le faste et la mollesse, on n'a jamais besoin de les réprimer, car ils sont inconnus en Crète. Tout le monde y travaille, et personne ne songe à s'y enrichir; chacun se croit assez payé de son travail par une vie douce et réglée, où Ton jouit en paix et avec abondance de tout ce qui est véritablement nécessaire à la vie. On n'y souffre ni meubles précieux, ni habits magnifiques, ni festins délicieux, ni palais dorés. Les habits sont de laine fine et de belles couleurs, mais tout unis et sans broderie. Les repas y sont sobres 2 ; on y

régime indirect, il n'admet que ceux de choses, comme ici, et non ceux de personnes.

1 Minos, fils de Jupiter et d'Europe, quitta l'Asie, et vint s'établir en Crète : il gouverna cette île avec tant de sagesse que les dieux le firent l'un des trois juges des enfers. Il régnait 1320 ans avant J.-G. Ses lois servirent dt modèle à celles de Lycurgue, législateur de Lacédémone.

2 Sobres. Epithète transportée de l'homme, à qui ell»

boit peu Je vin : le bon pain en fait la rrincipale partie, avec les fruits que les arbres offrent comme d'eux-mêmes, et le lait des troupeaux. Tout au plus on y mange un peu de grosse viande sans ragoût 1 ; encore même a-t-on soin de réserver ce qu'il y a de meilleur dans les grands troupeaux de bœufs, pour faire fleurir l'agriculture. Les maisons y sont propres, commodes, riantes, mais sans ornements. La superbe architecture n'y est pas ignorée ; mais elle est réservée pour les temples des dieux, et les hommes n'oseraient avoir des maisons semblables à celles des immortels 2. Les grands biens des Cretois sont la santé, la force, le courage, la paix et l'union des familles, la liberté de tous les citoyens, l'abondance des choses nécessaires, le mépris des superflues, l'habitude du travail et l'horreur de l'oisiveté, l'émulation pour la vertu, la soumission aux lois, et la crainte des justes dieux.

Je lui demandai en quoi consistait l'autorité du roi ; et il me répondit : « II peut tout sur les peuples; mais les lois peuvent tout sur lui. Il a une puissance absolue pour faire le bien, et les mains

s'applique d'abord, 3ux repas dans lesquels il montre sa sobriété. Un poëte contemporain a même dit : « Un parler sobre. »

1 Sans ragoût. Sans assaisonnement, mot du langage le plus simple, si non même trivial. Ragoût signifie proprement: mets qui réveillent le goût.

2 Des immortels. Les poêles désignaient ainsi les dieux par celui de leurs attributs qui les met le plus au-dessus des hommes. Nous disons de même l'Eternel, mais avec l'étendue que le christianisme ajoute à l'idée, indiquant que Dieu n'a pas commencé, et qu'il ne finira pas.

Oui, je viens dans son temple adorer Y Eternel

Racine, Athalie, act. i, se. I,

liées1, dès \u'\\ veut faire le mal. Les lois îui conlient les peuple? comme le plus précieux de tous les dépôts, à condition qu'il sera le père de ses sujets. Elles veulent qu'un seul homme serve, par sa sagesse et par sa modération, à la félicité de tant d'hommes; et non pas que tant d'hommes servent, par leur misère et par leur servitude lâche, à flatter l'orgueil et la mollesse d'un seul homme. Le roi ne doit rien avoir au-dessus des autres, excepté ce qui est nécessaire, ou pour le soulager dans ses pénibles fonctions, ou pour imprimer - aux peuples le respect de celui qui doit soutenir les lois. D'ailleurs le roi doit être plus sobre 3, plus ennemi de la mollesse, plus exempt de faste et de hauteur, qu'aucun autre. Il ne doit poin. avoir plus de richesses et de plaisirs, mais plus de sagesse, de vertu et de gloire, que le reste des hommes. Il doit être au dehors le défenseur de la patrie, en commandant les armées ; et au dedans le juge des peuples, pour les rendre bons, sages et heureux. Ce n'est point pour lui-même que les dieux l'ont fait roi ; il ne l'est que pour être l'homme des peuples * . c'est aux peuples qu'il doit tout son temps, tous ses soins, toute son affection; et il n'est digne de la royauté, qu'au-

1 Les mains liées. Figure très-énergique avec un terme très-simple : c'est-à-dire qu'il n'a aucune puissance pour faire le mal.

2 Imprimer. Métaphore que son exactitude a rendue de l'usage le plus ordinaire. Faire pénétrer profondément, comme la teinture s'imprime dans l'étoffe.

3 Sobre. Voyez plus haut la page 81, note 2.

* Etre l'homme des peuples. Expression pleine de concision et d'énergie, dont les lignes suivaï>/e<>6ont le développement et l'explication.

tant qu'il s'oublie lui-même poui se sacrifier au bien public. » (Télémaque, 1. v.)

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