jeux i célébrés en crete 2 pour l'élection d'un roi
Nous arrivâmes à une espèce de cirque 3 trèsvaste, environné d'une épaisse forêt : le milieu du cirque était une arène 4 préparée pour les com-
1 Jeux... Les Grecs étaient fort adonnés à tous les exercices qui demandent de la vigueur et de l'adresse : ils célébraient des jeux qui attiraient des combattants de toutes les parties de la Grèce, et dont les vainqueurs obtenaient des récompenses et surtout une gloire éclatante. Quatre grandes solennités réunissaient ainsi tous les peuples de la Grèce : les jeux Pythiques, célébrés à Delphes tous les quatre ans, en l'honneur d'Apollon; les jeux lsthmiques établis à Corinthe par Thésée ; les jeux Néméens, célébrés pour la première fois dans la forêt de Némée en Argolide, par les sept chefs conjurés contre Thèbes ; et enfin les jeux Olympiques institués à Olympie en Elide par Hercule, et rétablis par Iphitus, roi d'Elide, sur les conseils de Lycurgue. Cette époque servit de point de départ aux Grecs, pour la supputation des annéçs qu'il? comptaient par Olympiades, c'est-à-dire par période de quatre années, qui séparaient la célébration de ces jeux.
2 Crète, voy. page 80, note 1.
3 Cirque. Vaste espace de forme circulaire trés-allc.gée, iesiiné à la célébration des jeux : on appellait Stade celui où se faisaient les courses à pied, et les divers combats; Hippodrome, celui qui servait aux courses des chars. — Ici tous les jeux se célèbrent dans le même lieu.
Tendit
Gramineum in campum, quem collibus undique curvis
Cingebant silvae, mediâque in valle iheatri
Circus erat. . Virg. Enéide, 1. v. v. 286-289.
Arène, du latin arena sable, v'arène était nivelée et labiée, pour rendre le sol moins glissant, et les chutes moins dangereuses. Le mot arène s'est appliqué dans le style figuré
batiants; elle était bordée par un grand amphithéâtre1 d'un gazon frais, sur lequel était assis et rangé un peuple innombrable. Quand nous arrivâmes, on nous reçut avec honneur; car les Cretois sont les peuples du monde qui exercent le plus noblement et avec le plus de religion l'hospitalité. On nous lit asseoir, et on nous invita à combattre. Mentor s'en excusa sur son âge, et Hazaël sur sa faible santé.
Ma jeunesse et ma vigueur m'ôtaient toute excuse; je jetai néanmoins un coup d'œil sur Mentor, pour découvrir sa pensée, et j'aperçus qu'il souhaitait que je combattisse. J'acceptai donc l'offre qu'on me faisait : je me dépouillai de mes habits ; on fit couler des flots d'huile 2 douce et luisante sur tous les membres de mon corps ; et je me mêlai parmi les combattants. On dit de tous côtés que c'était le fils d'Ulysse 3 qui était venu pour tacher de remporter les prix; et plusieurs Cretois, qui avaient été à Ithaque pendant mon enfance, me reconnurent.
Le premier combat fut celui de la lutte *. Un
à toute espèce de concours. On dit : descendre dans l'arène, quand il s'agit de disputer un prix quelconque.
1 Amphithéâtre. Gradins disposés autour du cirque de manière à rendre le spectacle accessible à tous ies regards. à/j.fi autour, Oiâu regarder. Ce nom est devenu plus tard celui des cirques mêmes construits par les Romains, pour les combats de gladiateurs.
2 On fit couler des flots d'huile. Cet usage avait pour but de rendre plus difficiles les étreintes des combattants, dont les mains glissaient sur le corps de leurs adversaires.
3 Ulysse, roi d'Ithaque, une des îles ioniennes, époux de Pénélope et père de Télémaque, le plus sage et le plus habile des chefs grecs, vainqueurs de Troie, et le héros de l'Odyssée d'Homère.
* La lutte. Combat dans lequel on devait jeter son a<i-
Rhodien i d'environ trente-cinq ans i surmonta tous les autres qui osèrent se présenter à lui. Il était encore dans toute la vigueur de la jeunesse : ses bras étaient nerveux et bien nourris 3 ; au moindre mouvement qu'il faisait, on voyait tous ses muscles : il était également souple et fort \ Je ne lui parus pas digne d'être vaincu ; et, regardant avec pitié ma tendre jeunesse, il voulut se retirer : mais je me présentai à lui. Alors nous nous nous saisîmes l'un l'autre 5 ; nous nous serrâmes à perdre la respiration. Nous étions épaule contre épaule, pied contre pied, tous les nerfs tendus et les bras entrelacés comme des serpents, chacun s'efforçant d'enlever de terré son ennemi . Tantôt il essayait de me surprendre en me poussant du côté droit, tantôt il s'efforçait de me pencher du côté gauche. Pendant qu'il me tâtait6 ainsi,
versaire par terre, et le forcer de se déclarer vaincu. Au figuré ce mot est devenu synonyme de toute espèce de combat, du corps ou de l'esprit.
1 Un Rhodien. Rhodes, îie de la Méditerranée, sur la côte S.-O. de l'Asie-Mineure. — Voy. le Lexique de M. Mac Carthy au mot Rhodus, dans Q.-Curce, édit. classiq. de M. Ruelle.
2 D'environ trente-cinq ans. Fénelon lui donne l'âge où l'homme est dans toute sa force, pour contraster avec la jeunesse de Télémaque.
3 Bien nourris. Gros et forts. Expression consacrée en ce iens, et qui vient de l'effet d'une forte nourriture sur le corps.
Magnos membrorum artus, magna ossa, lacertosque Exuit. . . ViaG. Enéide 1. v, ▼ 422"42^-
* Souple et fort. Qualités qui pourraient s'exclure l'une l'autre, et dont l'ensemble forme le lutteur parfait.
5 L'un l'autre. Marque la réciprocité. L'un et l'autre aurait un tout autre sens, et n'exprimerait que la réunion.
6 Tdtait. Mot très-juste, de tenlo, fréquentatif de teneo, toucher souvent, de côté et d'autre; il s'emploie également au figuré. Tâter un homme, voir de quoi il est capable.
DE FÉNEL0N. £7
je le poussai avec tant de violence, que ses reins
{lièrent : il tomba sur l'arène, et m'entraîna sur ui. En vain il tâcha de me mettre dessous ; je le tins immobile sous moi. Tout le peuple cria : Victoire au fils d'Ulysse ! Et j'aidai au Rhodien confus à se relever l.
Le combat du ceste fut plus difficile2. Le fils d'un riche citoyen de Samos 3 avait acquis une haute réputation dans ce genre de combat. Tous les autres lui cédèrent; il n'y eut que moi qui espérai la victoire. D'abord il me donna dans la tête, et puis dans l'estomac, des coups qui me firent vomir le sang, et qui répandirent sur mes yeux un épais nuage. Je chancelai; il me pressait, et je ne pouvais plus respirer : mais je fus ranimé par la voix de Mentor, qui me criait : 0 fils d'Ulysse , seriez-vous vaincu ? La colère me donna de nouvelles forces ; j'évitai plusieurs coups dont j'aurais été accablé *. Aussitôt que le Samien
1 J'aidai au Rhodien, etc. Aider à une personne, c'est l'assister en partageant personnellement son travail ou sa peine: aider une personne, c'est lui prêter secours, mais sans prendre une part active à ce qu'elle fait.
Nous nous aidions l'un l'autre à porter nos malheurs Racine, Britannicus, acte t, se. 3.
* Le combat du, ceste, ou du pugilat (de ïrùf poing). Les athlètes s'y portaient des coups violents, jusqu'à ce que l'un d'eux s'avouât vaincu. On appelait ceste ( de x-:w , lier) des espèces de gantelets formés de lanières de cuir trèsépais croisées en tous sens, dont ou armait ses poings.
3 Samos, île de la mer Egée, près des côtes de l'Asie- Mineure, au S. E.de Chio.
* Accablé. Abattu, vaincu. C'est le vrai sens du mot; on l'emploie souvent d'une manière plus restreinte , pour dire •eulement charger de coups.
88 ,/lOKCEAUX choisis
m'avait porté un faux coup l, et que son bras s'allongeait en vain, je le surprenais dans cette posture penchée : déjà il reculait quand je haussai mon ceste pour tomber sur lui avec plus de force : il voulut esquiver 2, et perdant l'équilibre, il me donna le moyen de le renverser. À peine fut-il étendu par terre, que je lui tendis la main pour le relever. Il se redressa lui-même, couvert de poussière et de sang : sa honte fut extrême ; mais il n'osa renouveler le combat.
Aussitôt on commença la course des chariots, que l'on distribua au sort. Le mien se trouva le moindre 3 pour la légèreté des roues et pour la vigueur des chevaux. Nous partons : un nuage de poussière vole, et couvre le ciel. Au commencement je laissai les autres passer devant moi . Un jeune Lacédémonien 4, nommé Crantor 5, laissait d'aLord tous les autres derrière lui. Un Cretois, nommé Polyclète 6, le suivait de près. Hippomaque 7, parent d'Idoménée 8, et qui aspirait à lui
1 Un faux coup. Un coup qui manque son but, qui porte à faux.
2 Esquiver. Pris ici absolument. Il est aussi actif et réfléchi : esquiver un coup ; s'esquiver, s'échapper subtilement.
3 Le moindre. De moindre valeur, fe moins bon, et non .e plus petit.
4 Lacédémonien. Lacédémone ou Sparte, ville du Péloponnèse, célèbre par ses lois qu'elle reçut de Lycurgue, et par la rigide vertu qu'elles donnaient à ses citoyens.
5 Crantor. Nom fictif, dérivé de xpùvroip roi, qui lui-même vient de /^atvw régner.
6 Polyclète, dérivé de ro/ù; beaucoup, et de tù.i'iTOi illustre.
7 llippomaque, tiré de Tnitos cheval, et de /utxo/uu combattre.
8 Idoménée. Petit fils de Minos, et fils de Deuca'ion, roi de Crète, se distingua au siège de Troie. A son retour, pour obéir à un vœu, il immola son propre fils à Neptune ; ce
succéder, lâchant les rênes à ses chevaux fumants de sueur, était tout penché sur leurs crins flottants *; et le mouvement des roues de son chariot était si rapide, qu'elles paraissaient immobiles comme les ailes d'un aigle qui fend les airs 2. Mes chevaux s'animèrent, et se mirent peu à peu en haleine ; je laissai loin derrière moi presque tous ceux qui étaient partis avec tant d'ardeur. Ilippomaque, parent d'Idoménée 3, poussant trop ses chevaux, le plus vigoureux s'abattit *, et par sa chute il ôtaà son maître l'espérance de régner.
Polyclète, se penchant trop sur ses chevaux, ne put se tenir ferme dans une secousse : il tomba; les rênes lui échappèrent, et il fut trop heureux de pouvoir en tombant éviter la mort. Crantor, voyant avec des yeux pleins d'indignation que i'é-
meurtre le rendit si odieux à ses sujets, qu'il fut forcé de se dérober par la fuite; c'est son départ qui vient de laisser la royauté vacante. Voy. p. 106, Sacrifice d'Idoménée.
1 Penché sur leurs crins flottants.
immissis aurigae undantia lora Concusscre jugis, proni que in verbera pendent
Virg. Enéide i. v, v. 146-147-
2 Qui fend les airs. Comparaison d'une grande exactitude : le mouvement, lorsqu'il est extrêmement rapide, a ainsi l'apparence de l'immobilité, parce qu'il échappe à la vue par sa rapidité même.
3 Hippomaque, parent d'Idoménée. Ce n'est point par négligence que Fénelon répèle cette qualification déjà donnée plus haut; il suit en cela Homère qui ajoute presque toujours au nom de ses héros l'épithète qu'il leur a appli quée une première fois.
* Poussant trop ses chevaux, le plus vigoureux s'abattit, etc. Cette construction, assez rare en français, est toutà-fait celle que nous appelons on latin ablatif absolu, dans laquelle le substantif et le participe qui y est joint ne so rapportant ni au sujet ni au régime du verbe, se mettent tous deux à l'ablatif.
tais tout auprès de lui, redoubla son ardeur : tantôt il invoquait les dieux et leur promettait de riches offrandes; tantôt il parlait à ses chevaux pour les animer l. Il craignait que je ne passasse entre la borne * et lui ; car mes chevaux, mieux ménagés que les siens, étaient en état de le devancer : il ne lui restait plus d'autre ressource que celle de me fermer le passage. Pour y réussir, il hasarda1 de se briser 3 contre la borne ; il y brisa effective- ' ment sa roue. Je ne songeai qu'à faire promptemcnt le tour, pour n'être pas engagé dans son désordre * ; et il me vit un moment après au bout de la carrière. Le peuple s'écria encore une fois : Victoire au fils d'Ulysse î c'est lui que les dieux destinent à régner sur nous ! (Télémaque, 1. v.)
1 Pour tes animer. Ces détails sont conformes à ceux que nous trouvons dans les poètes grecs et latins : les invocations et les promesses aux dieux leur sont familières ; Homère fait adresser par ses guerriers des discours entiers à leurs chevaux.
* La borne, posée dans la largeur du stade; elle ne laissait , pour le passage des chevaux , qu'un défilé assez étroit, où l'habileté des guides venait très-souvent échouer. Il fallait doubler la borne jusqu'à douze fois, puisqu'on parcourait jusqu'à douze fois la longueur de l'hippodrome, soit en allant, soit en revenant. Cette difficulté vaincue contribuait beaucoup à la victoire.
. . . Metaque fervidis Evitata ro>:is, palmaque nobilis. .
Horace, I. î, ode î, v. 4, 5, édit. classiq. de M. A. de Wailly.
3 II hasarda de se briser. Figure qui désigne l'homme luimême au lieu de son char. Hasarda de, indique combien cette entreprise offrait de danger. Les concurrents recouraient souvent à cette ressource périlleuse.
* Son désordre. Expression concise, pour dir^ le désordre causé par sa chute et les débris de sa roue.
DE FÉNELON. 9i
25. TÉLEMaQUE résout plusieurs questions proposées DANS LE LIVRE DES LOIS DE MINOS.
Cependant les plus illustres et les plus sages d'entre les Cretois nous conduisirent dans un bois antique et sacré, reculé de la vue des hommes profanes l, où les vieillards que Minos avait établis juges du peuple et gardes des lois nous assemblèrent. Nous étions les mêmes qui avions combattu dans les jeux; nul autre ne l'ut admis. Les sages ouvrirent le livre où toutes les lois de Minos sont recueillies. Je me sentis saisi de respect et de honte 2 quand j'approchai de ces vieillards que l'âge rendait vénérables sans leur ôter la vigueur de l'esprit. Ils étaient assis avec ordre, et immobiles dans leurs places : leurs cheveux étaient blancs; plusieurs n'en avaient presque plus. On voyait reluire sur leurs visages graves une sagesse douce et tranquille; ils ne se pres-
1 Profanes. Le sens propre de ce mot chez les anciens est : qui n'est pas initié aux mystères de la religion. Plus généralement il signifie , qui ne pratique pas le culte des dieu.v, Horace lui donne même le sens de : étranger au culte des muses , des lettres;
Procul ô procul este profani.
Virgile, Enéide 1. vi, v. 258.
Odi profanum vulgus et arceo.
Horace, 1. m, ode i, v. i, édit. classiq. de M. A. de Wailly
Chez nous il est opposé à religieux, sacré : auteur profane, lecture profane.
2 De respect et de honte. Ce sentiment est produit chez Télémaque par la conscience, non d'une faute, mais de sa propre imperfection, comparée à la sagesse de ces vieillards : pudor
saient point de parler; ils ne disaient que ce au ils avaient résolu de dire. Quand ils étaient a avis différents, ils étaient si modérés à soutenir ce qu'ils pensaient de part et d'autre, qu'on aurait cru qu'ils étaient tous d'une même opinion. La longue expérience des choses passées, et l'habitude du travail, leur donnaient de grandes vues sur toutes choses: mais ce qui perfectionnait le plus leur raison, c'était le calme de leur esprit, délivré des folles passions et des caprices de la jeunesse. La sagesse toute seule agissait en eux, et le fruit de leur .ongue vertu était d'avoir si bien dompté leurs humeurs *, qu'ils goûtaient sans peine le doux et noble plaisir d'écouter la raison. En les admirant, je souhaitai que ma vie pùts'accourcir, pour arriver tout à coup aune si estimable vieillesse. Je trouvais la jeunesse malheureuse d'être si impétueuse, et si éloignée de cette vertu si éclairée et si tranquille.
Le premier d'entre ces vieillards ouvrit le livre des lois de Minos. C'était un grand livre qu'on tenait d'ordinaire renfermé dans une cassette d'or avec des parfums -. Tous ces vieillards le baisèrent avec respect; car ils disent qu'après les dieux, de qui les bonnes lois viennent, rien ne doit être si sacré aux hommes que les lois des-
1 Humeurs. Mot pris dans un sens noble, synonyme adouci de prissions.
2 Dans une cassette d'or avec des parfums. On voit tous les peuples conserver ainsi précieusement leurs lois : témoin les tables de la loi de Moïse cbez les Hébreux, et les livres Sibyllins à Rome ; Alexandre même consacra aux poésies d'Homère un coffre d'or, ne croyant pas en pouvoir faire un meilleur usage que d'y renfermer le chef-d'œuvre de la pensée humaine.
DE FENELON. 93
tinéos à les rendre bons, sages et heureux. Ceux qui ont dans leurs mains les lois pour gouverner les peuples doivent toujours se laisser gouverner eux-mêmes par les lois. C'est la loi, et non pas l'homme qui doit régner. Tel est le discours de ces sages '. Ensuite celui qui présidait proposa trois questions, qui devaient être décidées par les maximes de Minos.
La première question était de savoir quel est le plus libre de tous les hommes. Les uns répondirent que c'était un roi qui avait sur son peuple un empire absolu, et qui était victorieux de tous ses ennemis. D'autres soutinrent que c'était un homme si riche qu'il pouvait contenter tous ses désirs. D'autres dirent que c'était un homme qui ne se mariait point, et qui voyageait pendant toute sa vie en divers pays, sans être jamais assujetti aux lois d'aucune nation. D'autres s'imaginèrent que c'était un barbare qui, vivant de sa chasse au milieu des bois, était indépendant de toute police et de tout besoin. D'autres crurent que c'était un homme nouvellement affranchi, parce qu'en sortant des rigueurs de la servitude il jouissait plus qu'aucun autre des douceurs de la liberté. D'autres eniin s'avisèrent 2 de dire que c'était un
1 Tel est le discours, etc. Il ne s'agit pas ici d'un discours particulier, mais de leur langage habituel; c'est leur discours par excellence.
* S'avisèrent de dire. Variété d'expression remarquable, pour rendre une même idée : les uns répondirent, d'autres soutinrent, d'autres dirent... s'imaginèrent... crurent... d'autres enfin s'avisèrent de dire. Ce dernier mot est trésjusle, puisqu'il faut un singulier effort d'imagination pour présenter comme le plus libre de tous les hommes, celui qui va cesser d'être, et pour réduire ainsi la liberté de ."homme à un moment insaisissable.
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homme mourant, parce que la mort le délivrait de tout, et que tous les hommes ensemble n'avaient plus aucun pouvoir sur lui.
Quand mon rang fut venu, je n'eus pas de peine à répondre, parce que je n'avais pas oublié ce que Mentor m'avait dit souvent1. Le plus libre de tous les hommes, répondis-je, est celui qui peut être libre dans i'esclavage même. En quelque pays et en quelque condition qu'on soit, on est très-libre, pourvu qu'on craigne les dieux, et qu'on ne craigne qu'eux. En un mot, l'homme véritablement libre est celui qui, dégagé de toute crainte et de tout désir, n'est soumis qu'aux dieux et à sa raison. Les vieillards s'entre-regardèrent en souriant, et furent surpris de voir que ma réponse fût précisément celle de Minos.
Ensuite on proposa la seconde question en ces termes : Quel est le plus malheureux de tous les hommes ? Chacun disait ce qui lui venait dans l'esprit. L'un disait : C'est un homme qui n'a ni biens, ni santé, ni honneurs. Un autre disait : C'est un homme qui n'a aucun ami. D'autres soutenaient que c'est un homme qui a des enfants ingrats et indignes de lui. Il vint un sage de l'île de Lesbos 2, qui dit : Le plus malheureux de tous les hommes est celui qui croit l'être; car le malheur dépend moins des choses qu'on souffre, que de l'impatience avec laquelle on augmente son malheur.
A ce? mots, toute l'assemblée se récria : on
1 Quana mon rang fut venu, etc. On aime à voir le jeune Télémaque renvoyer avec modestie à Mentor tout le mérite de sa réponse.
2 Lesbos, île de la mer Egée, sur la côte d'Asie : patrie de Pittacus, l'un des sept sages de la Grèce.
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applaudit, et chacun crut que ce sage Lesbien remporterait le prix sur cette question. Mais on me demanda ma pensée, et je répondis, suivant les maximes de Mentor l : Le plus malheureux de tous les hommes est un roi qui croit être heureux en rendant les autres hommes misérables*: il est doublement malheureux par son aveuglement: ne connaissant pas son malheur, il ne peut s'en guérir; il craint même de le connaître. La vérité 3 ne peut percer la foule deflatteurs pour aller jusqu'à lui. Il est tyrannisé par ses passions ; il ne connaît point ses devoii "s ; il n'a jamais goûté le plaisir de faire le bien, ni senti les charmes de la pure vertu. 11 est malheureux, et digne de l'être : son malheur augmente tous les jours ; il court à sa perte, et les dieux se préparen â le confondre par une punition éternelle. Toute l'assemblée avoua que j'avais vaincu le sage Lesbien, et les vieillards déclarèrent que j'avais rencontré le vrai sens de Minos.
Pour la troisième question, on demanda lequel des deux est préférable : d'un côté, un roi conquérant et invincible dans la guerre; de l'autre, un roi sans expérience de la guerre, mais propre à policer sagement les peuples dans la paix. La
1 Suivant les maximes de Mentor. Voyez ci-dessus, p. 94, note 1.
2 Est un roi, etc. Réponse fort juste pour la circonstance, puisqu'il s'agit de l'élection d'un roi ; il est du meilleur augure d'entendre le prétendant regarder un mauvais roi comme le plus malheureux de tous les hommes. De plus le but général que se propose Fénelon, l'éducation d'un roi, est encore servi par cette réponse.
3 La vérité est personnifiée, mais le fait est réel; l'homme qui voudrait la lui dire, ne pourrait percer la foule des flatteurs.
plupart répondirent que le roi invincible dans la guerre était préférable. A quoi sert, disaient-ils, d'avoir un roi qui sache bien gouverner en paix, s'il ne sait pas défendre le pays, quand la guerre vient? Les ennemis le vaincront, et réduiront sou peuple en servitude. D'autres soutenaient, au contraire, que le roi pacifique serait meilleur, parce qu'il craindrait la guerre, et l'éviterait par ses soins. D'autres disaient qu'un roi conquérant travaillerait à la gloire de son peuple, aussi bien qu'à ia sienne, et qu'il rendrait ses sujets maîtres des autres nations, au lieu qu'un roi pacifique les tiendrait dans une honteuse lâcheté. On voulut savoir mon sentiment. Je répondis ainsi.
Un roi qui ne sait gouverner que dans la paix ou dans la guerre , et qui n'est pas capable de conduire son peuple dans ces deux états, n'est qu'à demi-roi. Mais si vous comparez un roi qui ne sait que la guerre à un roi sage qui, sans savoir la guerre, est capable de la soutenir dans le besoin par ses généraux, je le trouve préférable à l'autre. Un roi entièrement tourné à la guerre ■ voudrait toujours la faire : pour étendre sa domination et sa gloire propre, il ruinerait ses peuples . A quoi sert-il à un peuple que son roi subjugue d'autres nations, si on est malheureux sous son règne? D'ailleurs, les longues guerres entraînent toujours après elles beaucoup de désordres ; les victorieux 2 mêmes se dérèglent pendant ces temps de confusion. Voyez ce qu'il en coûte à ia
i Entièrement tourné à la guerre. Expression toute latine : ad bellum conversus.
8 Le* victorieux. Adjectif asseï rare dans ce sens absolu, et sans substantif. Au 17me siècle, on l'employait bien ainsi-
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Grèce, pour avoir triomphé do Troie : elle a été privée de ses rois pendant plus de dix ans. Lorsque tout est en feu par la guerre, les lois, l'agriculture, les arts languissent : les meilleurs princes mêmes, pendant qu'ils ont une guerre à soutenir, sont contraints de faire le plus grand des maux, qui est de tolérer la licence, et de se servir des méchants. Combien y a-t-il de scélérats qu'on punirait pendant la paix, et dont on a besoin de récompenser l'audace dans les désordres de la guerre! Jamais aucun peuple n'a eu un roi conquérant, sans avoir beaucoup à souffrir de son ambition. Un conquérant, enivré de sa gloire ', ruine presque autant sa nation victorieuse que les nations vaincues. Un prince qui n'a point les qualités nécessaires pour la paix ne peut faire goûter à ses sujets les fruits d'une guerre heureusement finie : il est comme un homme qui défendrait son champ contre son voisin, et qui usurperait celui du voisin même, mais qui ne saurait ni labourer ni semer pour recueillir aucune moisson. Un tel homme semble né pour détruire, pour ravager, pour renverser le monde, et non pour rendre un peuple heureux par un sage gouvernement.
Venons maintenant au roi pacifique. Il est vrai qu'il n'est pas propre à de grandes conquêtes ; c'est-à-dire qu'il n'est pas né pour troubler le bonheur de son peuple, en voulant vaincre les autres peuples que la justice ne lui a pas soumis; mais, s'il est véritablement propre à gouverner
i Un ionquèrant, etc. Voir page 76, la Bélique, note 2 : ici le portrait du conquérant est plus simple et d'un ton moins élevé, mais les idées sont les mêmes, et celui-ci se distingue par une comparaison d'une grande exactitude. // est comme un homme qui défendrait son champ, etc.
en paix, il a toutes les qualités nécessaires pour mettre son peuple en sûreté contre ses ennemis. Voici comment : il est juste, modéré et commode 1 à Tégard de ses voisins; il n'entreprend jamais contre eux rien qui puisse troubler la paix ; il est fidèle dans ses alliances. Ses alliés l'aiment, ne le craignent point, et ont une entière confiance en lui. S'il a quelque voisin i inquiet, hautain et ambitieux, tous les autres rois voisins, qui craignent ce voisin inquiet, et qui n'ont aucune jalousie du roi pacifique, se joignent à ce bon roi pour l'empêcher d'être opprimé. Sa probité, sa nonne foi, sa modération, le rendent l'arbitre de tous les Etats qui environnent le sien. Pendant que le roi entreprenant est odieux à tous les autres, et sans cesse exposé à leurs ligues, celui-ci a la gloire d'être comme le père et le tuteur de tous les autres rois. Voilà les avantages qu'il a au dehors 3.
Ceux dont il jouit au dedans sont encore plus solides *. Puisqu'il est propre à gouverner en paix, je dois supposer qu'il gouverne parles plus
i Commode.\oy. Commerce des Phéniciens, p. 64, notes.
2 S'il a quelque voisin. Fénelon n'a pas craint la répétition du mot voisin, et la multiplicité des adjectifs indicatifs, ce voisin inquiet, du roi pacifique, ce bon rot, pour donner plus de netteté à sa phrase. C'est un exemple de style exact et précis.
3 Voilà les avantages, etc. Cette phrase clôt le développement commencé à ces mots Voici comment : il est juste etc.. C'est en même temps un exemple de l'emploi et de la différence des deux prépositions voici, voilà. L'une énonce, l'autre conclut.
* Ceux dont il jouit au dedans, etc. Cette phrase qui sert à amener un nouvel ordre d'idées, et à le lier au précédent le nomme en rhétorique une transition.
DE PÉNELGK. 99
sages lois. Il retranche le faste, la mollesse, et tous ies arts, qui ne servent qu'à flatter les vices; il fait fleurir les autres arts qui sont utiles aux véritables besoins de la vie ; surtout il applique ses sujets l à l'agriculture. Par là i! les met dans l'abondance des choses nécessaires, (le peuple laborieux, simple dans ses mœurs, accoutumé à vivre de peu, gagnant facilement sa vie par la culture de ses terres, se multiplie a l'infini. Voilà dans ce royaume un peuple innombrable, mais un peuple 2 sain, vigoureux, robuste, qui n'est point amolli par les voluptés , qui est exercé à la vertu, qui n'est point attaché aux douceurs d'une vie lâche et délicieuse, qui sai mépriser la mort, qui aimerait mieux mourir que perdre cette liberté qu'il goûte sous un sage roi, appliqué à ne régner que pour faire régner la raison. Qu'un conquérant voisin 3 attaque ce peuple, il ne le trouvera peut-être pas assez accoutumé à camper, à se ranger en bataille, eu à dresser des machines pour assiéger une ville ; mais il le trouvera invincible par sa multitude, par son courage, par sa patience dans les fatigues, par son habitude de soutfrir la pauvreté , par sa vigueur dans les combats, et par une vertu que les mauvais succès môme ne peuvent abattre.
1 // applique ses sujets. Emploi remarquable de ce verbe avec un régime de personne, autre que le sujet lui-même; on dit: s'appliquer, appliquer ses soins, etc. Appliquer un autre est rare.
* Un peuple innombrable, mais un peuple, etc. La répétition du mot peuple, qui est un pléonasme, donne de la force à la phrase.
3 Qu'un conquérant voisin. Supposition. Que, est synonyme de si, et rend le tour plus énergique.
D'ailleuia, si ce roi n'est point assez expérimenté pour commander lui-même ses armées, il les fera commander par des gens qui en seront capables, et il saura s'en servir sans perdre sou autorité. Cependant 1 il tirera du secours de ses alliés ; ses sujets aimeront mieux mourir que de passer sous la domination d'un autre roi violent et injuste : les dieux mêmes combattront pour lui. Voyez quelles ressources il aura au milieu des plus grands périls.
Je conclus donc que le roi pacifique qui ignore la guerre est un roi très-imparfait, puisqu'il ne sait point remplir une de ses plus grandes fonctions, qui est de vaincre ses ennemis; mais j'ajoute qu'il est néanmoins infiniment supérieur au roi conquérant qui manque des qualités nécessaires dans la paix, et qui n'est propre qu'à la guerre.
J'aperçus dans l'assemblée beaucoup de gens qui ne pouvaient goûter cet avis, car la plupart des hommes, éblouis par les choses éclatantes, comme les victoires et les conquêtes, les préfèrent 2 à ce qui est simple, tranquille et solide, comme la paix et la bonne police 3 des peuples.
1 Cependant n'est ici ni restrictif, ni synonyme de pourtant ; ii est l'équivalent du latin interea, en même temps, d'ailleurs.
8 La plupart des hommes éblouis... préfèrent, etc. L'adjectif et le verbe sont au pluriel, parce que le mot les hommet, eit le vériîable sujet de la phrase, le collectif la plupart n'est qu'accessoire.
S Police est pris dans son sens le plus large, le gouvernement. Nous l'avons vu au contraire plus restreint tt plus particulier. Voy. page 47. L'Egypte sous Sésoslris.
mais tous les vieillards déclarèrent que j'avais parlé comme Minos l. (Tclémaque, 1. v.)