‹ Morceaux choisisChapitre 35 sur 164 · HISTOIRE D'OEDIPE · texte numérisé non relu

HISTOIRE D'OEDIPE

Sur ces armes était gravée la fameuse histoire du siège de Thèbes 3. On voyait d'abord le malheureux Laïus *, qui, ayant appris parla réponse de l'oracle d'Apollon que son iils qui venait de naître serait le meurtrier de son père, livra aussitôt l'enfant à un berger pour l'exposer aux bètes sauvages et aux oiseaux de proie. Puis on remarquait le berger qui portait l'enfant sur la montagne de Cithéron, entre la Béotie et la Phocide. Cet enfant semblait crier et sentir sa déplorable destinée. Il avait je ne sais quoi de naïf, de tendre p éc gracieux, qui rend l'enfance si aimable. Le

Fénelon prévoit ici le jugement et la critique de beaucoup de lecteurs, surtout de ses contemporains, sous le grand roi ! Mais les raisonnements concluants et complets qu'il a développés à l'appui de son opinion lui permettent de trancher la question en sa faveur, et il le fait de la manière la plus explicite. J'avais parlé comme Minos ! Il n'y a plus de réplique possible.

2 Dans les premières éditions du Télémaque, on lit dans la description des armes du héros, au livre XVIIe, cette histoire que Féneion a supprimée ensuite, et qu'il a remplacée par la dispute entre Neptune et Pallas, et par l'éloge de cette déesse. Depuis ces mots : on y voyait Neptune et Pallas, etc., jusqu'à ceux-ci : d'un autre côté ce bouclier représentait Cérès.

8 Thèbes. Ville de la Grèce, dans le Béotie, sur l'isménus, fondée par Cadmus, environ 1580 ans av. J.-C.

* Laïus. Roi de Thèbes, fils de Labdacus, fut privé de l'héritage de son père par Lycus son oncle, puis replacé sur le trône par les Thébains après la mort de l'usurpateur, épousa Jocaste, et fut père d'QLdipe qui le tua fans le connaître.

berger qui îe portail sur des rochers affreux paraissait le faire à regret, et être touché de compassion : des larmes coulaient de ses yeux. Il était incertain et embarrassé; puis il perçait les pieds de l'enfant avec son épée, les traversait d'une branche d'osier, et le suspendait à un arbre, ne pouvant se résoudre ni à le sauver contre l'ordre de son maître, ni à le livrer à une mort certaine : après quoi il partit, de peur devoir mourir ce petit innocent qu'il aimait.

Cependant l'enfant allait mourir faJte de nourriture : déjà ses pieds, par lesquels tout son corps était suspendu, étaient enflés et livides. Phorbas, berger de Polybe, roi de Corinthe \ qui faisait paître dans ce désert les grands troupeaux du roi, entendit les cris de ce petit enfant; il accourt, il le détache ; il le donne à un autre berger, a£n qu'il le porte à la reine Mérope, qui n'a point d'enfants ; elle est touchée de sa beauté , elle le nomme Œdipe, à cause de l'enflure de ses pieds percés 2 : et le nourrit comme son propre fils, le croyant un enfant envoyé des dieux. Toutes ces diverse^ actions paraissaient chacune en leurs places 3.

Ensuite on voyait Œdipe déjà grand, qui, ayant appris que Polybe n'était pas son père 4, al-

1 Corinthe, ville célèbre située sur l'isthme qui sépare la Grèce du Péloponnèse.

* À cause de l'enflure de ses pieds, oliïoç.... enflure, 7:005 pied.

3 Chacune en 'eurs places. Dans Tordre où elles s'étaient passées.

* N'était pas son père. Fénelon ici n'est pas d'accord avec Sophocle. OEdipe, dans le poëte tragique, se croit jusqu'au dernier moment fils de Polybe et de Mérope, et, s'il a quitté

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lait de pays en pays, pour découvrir sa naissance. L'oracle lui déclara qu'il trouverait son père dans la Phocide. Il y va : il y trouve le peuple agite' par une grande sédition: dans ce trouble, il tue Laïus son père sans le connaître. Bientôt on le voit encore qui se présente à Thèbes ; il explique l'énigme du Sphinx l. 11 tue le monstre; il épouse la reine Jocaste sa mère, qu'il ne connaît point, et qui croit Œdipe fils de Polybe. Une horrible peste, signe de la colère des dieux, suit de près un mariage si détestable. Là Vulcain avait pris plaisir à représenter les enfants qui expiraient dans le sein de leurs mères, tout un peupie languissant, la mort et la douleur peintes sur les visages. Mais ce qui était de plus affreux était de voir Œdipe, qui, après avoir longtemps cherché le sujet du courroux des dieux, découvre qu'il en est lui-même la cause. On voyait sur le visage de Jocaste la honte et la crainte d'éclaircir ce qu'elle ne voulait pas connaître; sur celui d'QEdipe, l'horreur et le désespoir; il s'arrache les

Corinthe, ce n'est pas pour chercher, mais pour fuir son père et sa mère, à cause de l'oracle qui lui a prédit qu'il tuerait l'un et épouserait l'autre. Cette version est beaucoup plus juste et vraisemblable, puisque, se croyant fils de Polybe et de Mérope, il ne peut se douter qu'il est parricide et incestueux, loin de Corinthe, meurtrier d'un inconnu, et époux de Jocaste. Autre erreur au sujet du meurtre de Laïus, qu'il tua dans un étroit passage et pour une querelle particulière sans le connaître, et non dans une sédition.

* Sphinx. Monstre, qui au corps d'une jeune fille joignait la tète d'un lion et les ailes d'un aigle. 11 se tenait sur la route de Delphes à Thèbes, et proposait aux passants des énigmes à résoudre, puis précipitait dans la mer ceux qui ne les devinaient pas ; Œdipe se présenta, et trouva le sens de l'énigme. Le Sphinx vaincu se jeta lui-même dans les flots.

yeux, et il paraît conduit comme un aveugle par sa fille Antigone : on voit qu'il reproche aux dieux les crimes dans lesquels ils l'ont laissé tomber. Ensuite on le voyait s'exiler lui-même pour se punir, et ne pouvant plus vivre avec les hommes l.

En partant, il laissait son royaume aux deux fils qu'il avait eus de Jocaste, Etéocle et Polynice, à condition qu'ils régneraient tour à tour chacun leur année; mais la discorde des frères paraissait encore plus horrible que les malheurs d'OEdipe. Étéocle" paraissait sur le trône, refusant d'en descendre pour y faire monter à son tour Polynice. Celui-ci, ayant eu recours à Adraste, roi d'Argos 2, dont il épousa la fille Argia, s'avançait vers Thèbes 3 avec des troupes innombrables. On voyait partout des combats autour de la ville assiégée. Tous les héros de la Grèce étaient assemblés dans cette guerre, et elle ne paraissait pas moins sanglante que celle de Troie.

On y reconnaissait l'infortuné mari d'Ériphyle. C'était le célèbre devin Amphiaraùs, qui prévit son malheur, et qui ne sut s'en garantir; il se cache, pour n'aller point au siège de Thèbes, sachant qu'il ne peut espérer de revenir de cette

1 Ne pouvant plus vivre avec les hommes. Les malheurs d'Œdipe ont inspiré souvent les poètes dans l'antiquité et dans les temps modernes. — Les tragédies les plus célèbres sur ce sujet sont YOEdipe-Roi et VOEdipe à Colorie dQ Sophocle, dont beaucoup de traits se retrouvent nécessairement dans ce récit, quoique Fénelon s'en soit séparé, comme nous l'avons dit, sur des points très-importants.

2 Argos. Capitale de l'Argolide, à l'E. du Péloponnèse.

3 S'avançait vers Thèbes. Ce. siège mémorable est le sujet d'une tragédie d'Eschyle, intitulée : Les Sept chefs devant Thèbes

guerre , s'il s'y engage. Énphyle était la seule à qui il eût osé confier son secret, Ëriphyle, son épouse, qu'il aimait plus que sa vie, et dont il se croyait tendrement aimé; séduite par un collier qu'Adraste, roi d'Argos, lui donna, elle trahit, son époux Àmphiaraùs. On la voyait qui découvrait le lieu où il s'était caché. Adraste le menait malgré lui à Thèbes. Bientôt, en y arrivant, il paraissait englouti dans la terre, qui s'entr'ouvrait tout à coup pour l'abîmer.

Parmi tant de combats où Mars exerçait sa fureur, on remarquait avec horreur celui des deux frères Étéoclc et Polynice : il paraissait sur leurs visages je ne sais quoi d'odieux et de funeste. Le crime de leur naissance était comme écrit sur leurs fronts. Il était facile de juger qu'ils étaient dévoués aux Furies infernales *, et à la vengeance des dieux. Les dieux les sacrifiaient, pour servir d'exemple à tous les frères dans la suite de tous les siècles, et pour montrer ce que fait l'impie Discorde, quand elle peut séparer des cœurs qui doivent être si étroitement unis. On voyait ces deux frères pleins de rage, qui s'entre-déchiraient; chacun oubliait de défendre sa vie, pour arracher celle de son frère ; ils étaient tous deux sanglants, percés de coups mortels, tous deux mourants, sans que leur fureur pût se ralentir ; tous deux tombés par terre, et prêts à rendre le dernier soupir 2 : mais ils se traînaient encore l'un contre l'autre pour avoir le plaisir de mourir dans un

* Les furiet infernales. Voy. le Tarlare. p. 22, acte 2.

* Prêtt à rendre, etc. Malgré la confusion qu'ont faite quelquefois, comme ici, les pius grands écrivains entre les

ocutions près de et prêt à, il importe de maintenir leur dif-

dernier effort de cruauté et de veng2ance. Tous les autres combats paraissaient suspendus par celui-là. Les deux armées étaient consternées et saisies d'horreur, à la vue de ces deux monstres - Mars lui-même détournait ses yeux cruels ■ pour ne pas Aoir un tel spectacle. Enfin on voyait la flamme du bûcher sur lequel on mettait les corps de ces deux frères dénaturés. Mais, 3 chose incroyable ! la flamme se partageait en deux, la mort même n'avait pu finir la haine implacable qui était entre Étéocle et Polynice 2; ils ne pouvaient brûler ensemble, et leurs cendres, encore sensibles 3 aux maux qu'ils s'étaient faits l'un à l'autre, ne purent jamais se mêler-. Voilà ce que Vulcain avait représenté avec un art divin sur les armes que Minerve avait données à Télémaque. {Télérnaque, 1. xvn, variante.)

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