SACRIFICE d'iDOMENÉE
Idoménée, fils de Deucalion et petit-fils de Minos, était allé, comme les autres rois de la Grèce, au siège de Troie *. Après la ruine de cette ville, ïl fit voile pour revenir en Crète; mais la tem-
férence. — L'idée demanderait ici près de rendre le dernier soupir, c'est-à-dire sur le point de, et non prêts à, qui veut dire disposés à.
1 Ses yeux cruels. L'Épithète ajoute beaucoup à l'idée, puisque, malgré leur cruauté, ses yeux ne peuvent soutenir ce spectacle.
* Qui était entre Étéocle et Polynice. Expression trèssimple et dont le sens est exactement celui des mots divisait, séparait, qu'on trouve plus ordinairement pour rendre cette Idée.
8 Sensibles. Qui conservaient le ressentiment des maux.
* Au siège de Troie. Voy. page S6, note 2.
pète fut si violente, que le pilote de son vaisseau, et tous les autres qui étaient expérimentés dans la navigation, crurent que leur naufrage était inévitable. Chacun avait la mort devant les yeux *; chacun voyait les abîmes ouverts pour l'engloutir; chacun déplorait son malheur, n'espérant pas même le triste repos des ombres qui traversent le Styx après avoir reçu la sépulture 2. Idoménée, levant les yeux et les mains vers le ciel, invoquait Neptune: 0 puissant dieu, s'écriait-il, loi qui tiens l'empire des ondes, daigne écouter un malheureux : si tu me fais revoir l'île de Crète malgré la fureur des vents, je t'immolerai la première tête qui se présentera à mes yeux 3.
Cependant, son fils, impatient de revoir son père, se hâtait d'aller au devant de lui pour l'embrasser : malheureux, qui ne savait pas que c'était courir à sa perle*! Le père, échappé à la tempête, arrivait dans le port désiré; il remerciait Neptune d'avoir écouté ses vœux; mais bientôt il sentit combien ses vœux lui étaient funestes. Un
1 Chacun avait la mort devant les yeux.
Praesentemque viris intentant omnia mortern.
Virgile, Enéide, 1. i, v. g5
2 La sépulture. Les ombres de ceux qui n'avaient pa<? été ensevelis restaient errantes sur les bords du Styx, ne pouvant payer à Caron l'obole exigée pour leur passage. Voy. Descente aux enfers, page 20, note 6.
3 La première tête. Figure qui emploie la partie pour le tout, la tête pour la victime elle-même.
* Malheureux qui ne savait pas, etc. Nous avons déjà vu des exemples de cette apostrophe par laquelle l'auteur s'interrompt pour s'adresser à l'un de ses personnage». Insensé qui ne voit point que sa cruauté à laquelle il se confie, U fera périr ! X oy. page 56, Pygmalion.
pressentiment de son malheur lui donnait un cuisant repentir de son vœu indiscret ; il craignait d'arriver parmi les siens, et il appréhendait de revoir ce qu'il avait de plus cher au monde '. xMais la cruelle Némésis2, déesse impitoyable qui veille pour punir les hommes et surtout les rois orgueilleux, poussait d'une main fatale et invisible Idoménée. Il arrive : à peine ose-t-il lever les yeux. Il voit son fils : il recule, saisi d'horreur. Ses yeux cherchent, mais en vain, quelque autre tête moins chère, qui puisse lui servir de victime. Cependant le fils se jette à son cou3, et est tout étonné que son père réponde si mal à sa tendresse; il le voit fondant en larmes. 0 mon père, dit-il, d'où vient cette tristesse ? Après une si longue absence ètes-vous fâché de vous revoir dans votre royaume, et de faire la joie de votre fils? Qu'aije fait ? vous détournez vos yeux de peur de me voir! Le père, accablé de douleur, ne répondit rien. Enfin, après de profonds soupirs, il dit : 0 Neptune, que t'ai-je promis ! à quel prix m'astu garanti du naufrage ! rends -moi aux vagues et aux rochers qui devaient, en me brisant, finir n:a triste vie; laisse vivre mon fils. 0 dieu cruel ! tiens, voilà mon sang, épargne le sien. En parlant ainsi il tira son épée pour se percer;
1 II craignait d'arriver, etc. 77 appréhendait de revoir. Heureuses antithèses qui ressortent de la situation : Son imprudente promesse lui fait craindre ce que sans elle il désirerait vivement, et ce qui même en a été l'objet.
* Némésis, fille de Jupiter et de la Nécessité, ou de l'Océan et de la Nuit, déesse de lt» Vengeance, ministre des colères des Dieux. On la représentât a~ec des ailes, des flambeaux el des serpents.
1 Se jette à son cou, détail simple et expressif.
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mais ceux qui étaient autour de lui arrêtèrent su main.
Le vieillard Sophronyme, interprète des volontés des dieux, lui assura qu'il pouvait contenter Neptune sans donner la mort à son fils. Votre promesse, dit-il, a été imprudente : les dieux ne veulent point être honorés par la cruauté. Gardezvous Lien d'ajouter à la faute de votre promesse celle de l'accomplir contre les lois de la nature. Offrez cent taureaux plus blancs que la neige à Neptune ; faites couler leur sang autour de son autel couronné de fleurs; faites fumer un doux en cens en l'honneur de ce dieu.
Idoménée écoutait ce discours la tête baissée et sans répondre : la fureur était allumée dans ses yeux: son visage, pâle et défiguré, changeait à tout moment de couleur ; on voyait ses membres tremblants. Cependant son fils lui disait : Me voici, mon père *. Votre fils est prêt à mourir 2 pour apaiser le dieu; n'attirez pas sur vous sa colère. Je meurs content, puisque ma mort vous aura garanti de la vôtre. Frappez, mon père; ne craignez point de trouver en moi un fils indigne de vous, qui craigne de mourir.
1 Me voici, etc. Ce sentiment de résignation chrétienne est le même que Racine prête à Iphigénie quand Agamemnon veut aussi la sacrifier.
Je saurai, s'il le faut, victime obéissante,
Tendre au fer de Calchas une tête innocente
Ne craignez rien ; mon cœur, de votre honneur-j&Ioux
Ne fera point rougir un père tel que vous.
Iphigénie, act. iv, se. 4-
2 Prêt à mourir. Cette expression est juste ici: il posé à mourir. Voy. ci-dessus V histoire d'OEdipe, page t©6, Dote 2
est dis-
iiu MORCEAUX choisis
En eu moment, Idoménée, tout hors de lui et comme déchiré par les Furies infernales l, surprend tous ceux * qui l'observent de près; il enfonce son épée dans le cœur de cet enfant : il la retii^ toute fumante et pleine Je sang pour la plonger dans ses propres entrailles; il est ncore une fois retenu par ceux qui l'environnent.
L'enfant tombe dans son sang; ses yeux se couvrent des ombres de la mort ; il les entr'ouvre à la lumière ; mais à peine l'a-t-il trouvée, qu'il ne peut plus la supporter3. Tel qu'un beau lis au milieu des champs, coupé dans sa racine par le tranchant de la charrue, languit et ne se soutient plus4; i] n'a point encore perdu cette vive blancheur et cet éclat qui charme les yeux, mais' la terre ne le nourrit plus, et sa vie est éteinte : ainsi le fils d'Idoménée, comme une jeune et tendre fleur, est cruellement moissonné dès son premier âge-
Le père, dans l'excès de sa douleur, devient insensible ; il ne sait où il est, ni ce qu'il fait, ni ce qu'il doit faire; il marche chancelant vers la ville, et demande son fils 5.
1 Les Furies in fernales.Voy. Le Ta rlare, page 25, note 2.
* Surprend. Met en défaut, échappe à la surveillance.
* // ne peut plus la supporter :
Oculis que erranubus alto Quaesivit coelo lucem, ingemuit que repertâ.
Virgile, Enéide, 1. iv, v. 691-692.
* Tel qu'un beau lis... coupé dans sa racine, etc.
Purpureus veluti cum flos succisus aratro
Languescit moriens, lassove papavera collo
Deinisere capus Virgile, Enéide, 1. ix, v. 435-437.
8 Demande son fils. Ce dernier trait achève de peindre l'égarement d'Idoménée : il demande son fils, qu'il vient de frapper.
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Cependant, le peuple, touché de compassion •pour l'enfant et d'horreur pour l'action barbare au père, s'écrie que les dieux justes l'ont livré aux Furies. La fureur leur fournit des armes *; ils prennent des bâtons et des pierres; la Discorde souffle dans tous les cœurs un venin mortel. Les Cretois, les sages Cretois*, oublient la sagesse qu'ils ont tant aimée ; ils ne reconnaissent plus le petitiilsdu sage Minos. Les amis d'Idoménée ne trouvent plus de salut pour lui qu'en le ramenant vers ses vaisseaux : ils s'embarquent avec lui; ils fuient à la merci des ondes. Idoménée, revenant à soi3, les remercie de l'avoir arraché d'une terre qu'il a arrosée du sang de son fils, et qu'il ne saurait plus habiter. Les vents les conduisent vers l'Hespérie *, et ils vont fonder un nouveau royaume dans le pays des Salentins. (Télémaque, 1. v.)
1 Leur fournit des armes.
Jamque faces et saxa volant; furor arma ministrat.
Virgile, Enéide, 1. i, v. i5o.
* Les Cretois, les sages Cretois. La répélition et l'épithéte indiquent combien cette violence est différente de leur conduite ordinaire.
3 Revenant à soi. Les grammairiens sont partagés sur l'emploi du pronom sot* dans les phrases déterminées ; mais quoique plusieurs le proscrivent, des exemples des meilleurs auteurs l'autorisent.
* L'Hespérie. C'était le nom que les Grecs donnaient à l'Italie ; plus tard ils le transportèrent à l'Espagne, quand leurs connaissances s'étendirent plus à l'ouest. Les Salentins occupaient une partie de la côte méridionale de l'Italie. Ce pays forme aujourd'hui la partie méridionale de la terre d'Otrante, dans le royaume de Napleg.