‹ Morceaux choisisChapitre 37 sur 164 · mort d'hercule · texte numérisé non relu

mort d'hercule

Hercule l, s'étant revêtu de cette tunique *, sentit bientôt le feu dévorant qui se glissait jusque dans la moelle de ses os : il poussait des cris horribles, dont le mont QEta3 résonnait, et faisait retentir toutes les profondes vallées; la mer même en paraissait émue 4 : les taureaux les plus furieux, qui auraient mugi dans leurs combats, n'auraient pas fait un bruit aussi affreux. Le malheureux Lichas, qui lui avait apporté de la part de Déjanire cette tunique, ayant osé s'approcher de lui,

i Hercule. Le plus célèbre des héros de la Fable, fils de Jupiter et d'Alcmène, fut soumis par la haine de Junon et la volonté des destins à son frère Eurysthée, qui lui fit accomplir une foule de travaux périlleux, dont les principaux sont au nombre de douze : il tua le lion de Némée, l'Hydre de Lerne et le sanglier d'Erymanthe : il atteignit à la course la biche aux pieds d'airain, perça de ses flèches les oiseaux du lac Stymphale, vainquit le taureau de l'île de Crète, enleva les chevaux de Diomède, les bœufs de Géryon et les pommes d'or des Hespérides, nettoya les étables d'Augias, défit les Amazones, et arracha Cerbère des enfers.

â De cette tunique. Hercule avait percé de ses flèches, trempées dans le sang empoisonné de l'Hydre de Lerne, le cemaure N'essus qui enlevait Déjanire sa femme. Le monstre laissa en mourant à Déjanire sa tunique pleine de son sang venimeux, comme un moyen assuré de réveiller l'amour d'Hercule, s'il paraissait la négliger. Déjanire, dans un accès de jalousie, se ressouvint de cette fatale tunique, et l'envoya en présent à Hercule.

3 Le mont OEta, situé sur les confins de la Grèce propre et de la Thessalie, au milieu de la Doride.

* Émue. Dans le sens propre de movere, agité.— Ce mot ne prend cette signification que dans le langage poétique. Dens le style simple il a toujours le sens moral: touché, plein d'émotion.

Hercule, dans le transport de sa douleur, le prit, le fit pirouetter comme un frondeur fait avec sa fronde * tourner la pierre qu'il veut jeter loin de îui. Ainsi Lichas, lancé du haut de la montagne par la puissante main d'Hercule, tomba dans les flots de la mer, où il fut changé tout à coup en un rocher qui garde encore la figure humaine, et qui, étant toujours battu par les vagues irritées, épouvante de loin les sages pilotes.

Après ce malheur de Lichas, je crus que je ne pouvais plus me fiera Hercule; je songeais à me cacher dans les cavernes les plus profondes. Je le voyais déraciner sans peine d'une main les hauts sapins et les vieux chênes qui, depuis plusieurs siècles, avaient méprisé les vents et les tempêtes. i»e l'autre main il tâchait en vain d'arracher de dessus son dos la fatale tunique ; elle s'était collée sur sa peau, et comme incorporée à ses membres. A mesure qu'il la déchirait, il déchirait aussi sa peau et sa chair, son sang ruisselait et trempait la terre. Enfin, sa vertu2 surmontant sa douleur 3, il s'écria : Tu vois, ô mon cher Philoctète *, les maux

1 Comme un frondeur fait avec sa fronde, etc. Comparaison qui donne une idée de la force d'Hercule. — Pirouetter est un de ces mots familiers employés heureusement par Féneion.

2 Vertu est en ce sens synonyme de courage, force d'âme.

— en voici un exemple dans ce vers de Racine :

Benjamin est sans force, et Juda sans vertu. Athalie, ac. i, se. i.

— Virtus a souvent le même sens en latin.

3 Surmontant son courage. Nouvel exemple du participe pris absolument, à la manière des latins. Voy. Jeux célébrés en Crète, page 89, note i.

* Philoctète. Fils de Pœan, roi de la partie de la ïhessalie voisine de l'OEta : l'un des principaux héros du siège de Troie.

que les dieux me font souffrir: ils sont justes; c'est moi qui les ai offensés : j'ai violé l'amour conju' gai. Après avoir vaincu tant d'ennemis, je me suis lâchement laissé vaincre par l'amour d'une beauté étrangère : je péris; et je suis content de périr, pour apaiser les dieux. Mais, hélas! cher îmi, où est-ce que tu fuis? L'excès de la douleur m'a fait commettre, il est vrai, contre ce misérable Lichas, une cruauté que je me r -proche : il n'a pas su quel poison il me présentait ; il n'a point mérité ce que je lui ai fait souffrir : mais crois-tu que je puisse oublier l'amitié que je te dois, et vouloir t'arracher la vie? Non, non, je ne cesserai point d'aimer Philoctète. Philoctète recevra dans son sein mon âme prête à s'envoler ; c'est lui qui recueillera mes cendres. Où es-tu donc, ô mon cher Philoctète, Philoctète, la seule, espérance qui me reste ici-bas?

A ces mots, je me hâte de courir vers lui; n me tend les bras, et veut m'embrasser ; mais il se retient, dans la crainte d'allumer dans mon sein le feu cruel dont il est lui-même brûlé. Hélas ! dit-iJ, cette consolation même ne m'est plus permise. En parlant ainsi, il assemble tous ces arbres qu'il vient d'abattre; il en fait un bûcher sur le sommet de la montagne. Il monte tranquillement sur le bûcher; il étend la peau du lion de Némée, qui avait si longtemps couvert ses épaules, lorsqu'il allait d'un bout de la terre à l'autre abattre les monstres, et délivrer les malheureux ; il s'appuie sur sa massue, et il m'ordonne d'allumer le feu du bûcher.

Mes mains, tremblantes et saisies d'horreur 1,

1 Mes mains, etc. Tcur poétique qui prête aux mains le ntiment dont elles ne sont aue l'instrument,

DE FENELOK. 113

ne purent lui refuser ce cruel office; car la vie n'était plus pour lui un présent des dieux, tant elle lui était funeste ! Je craignis même <jue l'excès de ses douleurs ne le transportât ! jusqu'à faire quelque chose d'indigne de cette vertu qui avait étonné l'univers. Comme il vit que la flamme commençait à prendre au bûcher : C'est maintenant, s'écria-t-il, mon cher Philoctète, que j'éprouve ta véritable amitié; car tu aimes mon honneur plus que ma vie. Que les dieux te le ren- J:nt! Je te laisse ce que j'ai de plus précieux sur a terre, ces flèches trempées dans le sang de l'hydre de Lerne. Tu sais que les blessures qu'elles font sont incurables ; par elles tu seras invincible, comme je l'ai été, et aucun mortel n'osera combattre contre toi. Souviens-toi que je meurs fidèle à notre amitié, et n'oublie jamais combien tu m'as été cher. Mais, s'il est vrai que tu sois touché de mes maux, tu peux me donner une dernière consolation : promets-moi de ne jécouvrir jamais à aucun mortel ni ma mort ni le lieu ©ù tu auras caché mes cendres. Je le lui promis, hélas2! je le jurai même en arrosant son bûcher de mes larmes. Un rayon da joie parut dans ses yeux : mais tout à coup un tourbillon de flammes qui l'enveloppa étouffa sa voix, et le déroba presque à ma vue. Je le voyais encore un peu néanmoins au travers des flammes, avec un visage aussi serein que s'il eût été couronné de fleurs et couvert de parfums dans la joie d'un festin délicieux, au milieu de tous ses amis.

1 Ne le transportât. Ne le mît hors de lui même. Sens moral dérivé du latin transversum agere.

2 Hélas ! Exclamation provoquée par l'idée du parjura qu'il a cruellement expié.

Le feu consuma bientôt tout ce qu'il y avait de terrestre et de mortel en lui. Bientôt il ne lui resta rien de tout ce qu'il avait reçu, dans sa naissance, de sa mère Alcmène : mais il conserva, par Tordre de Jupiter, cette nature subtile et im mortelle, cette flamme céleste qui est le vrai principe de vie, et qu'il avait reçue du père des dieux. Ainsi il alla avec eux, sous les voûtes dorées du brillant Olympe , boire le nectar, où les dieux i lui donnèrent pour épouse l'aimable Hébé 2, qui est la déesse de la jeunesse, et qui versait le nectar dans la coupe du grand Jupiter, avant que Ganymède eût reçu cet honneur 3. (Télémaque, 1. xv.)

1 Sous les voûtes dorées du brillant Olympe, boire le nectar, oit les dieux, etc. Construction peu correcte : le relatif où est séparé de son antécédent V Olympe par une idée étrangère, et la grammaire voudrait que la phrase fût ainsi construite... 11 alla avec eux boire le nectar, sous les voûtes dorées du brillant Olympe, où les dieux, etc.

• Hébé, 611e de Junon, déesse de la jeunesse (H en) servait d'échanson aux dieux. On dit que honteuse de s'être laissée tomber en leur présence, elle ne voulut plus reparaître devant eux.— Elle fut remplacée par Ganymède, jeune prince, fils de Tros, roi de Troie, enlevé et transporté dans l'Olympe par l'aigle de Jupiter.

3 Le récit qu'on vient de lire est emprunté et imité dans plusieurs détails des Trachiniennes, tragédie de Sophocle, dont le sujet est la mort d'Hercule, et dont le titre vient du rôle qu'y jouent les femmes de Trachine, ville située au pied de l'OEta, et demeure de Déjanire. La fable est la même ; Déjanire et Lichas y prennent la même part ; mais, au lieu de Philoelctc, le poète grec a placé près d'Hercule Hyllus, fils de ce héros et de Déjanire, qui rend à son père le même cruel office. Ce parricide, malgré son motif pieux , aurait ea quelque chose d'odieux pour nous, et Hyllas est taeureu lement remplacé par Philoctéte.

Page 1