‹ Morceaux choisisChapitre 38 sur 164 · PHILOCTÈTE · texte numérisé non relu

PHILOCTÈTE

Bientôt les rois ligues entreprirent de venger Ménélas * de l'infâme Paris 3, qui avait enlevé Hélène \ et de renverser l'empire de Priam 5. L'oracle d'Apollon leur fit entendre qu'ils ne devaient point espérer de finir heureusement cette guerre, à moins qu'ils n'eussent les flèches d'Hercule.

Ulysse, votre père, qui était toujours le plu£ éclairé et le plus industrieux dans tous les conseils, se chargea de me persuader d'aller avec eux au siège de Troie, et d'y apporter les flèches qu'il croyait que j'avais. 11 y avait déjà longtemps qu'Hercule ne paraissait plus sur la terre : on n'entendait plus parler d'aucun nouvel exploit de ce héros; les monstres et les scélérats recommençaient à paraître impunément. Les Grecs ne savaient que croire de lui : les uns disaient qu'il était mort; d'autres soutenaient qu'il était allé

1 Philoctète. Voy. la Mort d'Hercule, page 113, note 4. Ce morceau est une imitation fidèle et continue, et souvent une traduction de passages entiers de la tragédie de Sophocle sur le même sujet, et qui porte pour titre le nom du même héros. Nous signalerons les principaux emprunts.

2 Mènèlas. Roi de Sparte, fils de Plisthène, petit-fils d'Atrée frère d'Agamemnom.

A Paris. Voy. Les Héros, page 55, note 5.

k Hélène. Fille de Jupiter et de Léda, sœur de Clytemneslre, de Castor et de Pollux, fut enlevée par Thésée, ensuite par Paris. Après la prise de Troie, Ménélas la ramena â Sparte. Devenue veuve, elle en fut chassée parles fils de son mari et se réfugia à Rhodes, où Polyxo, femme de Tlépolème, roi de Rhodes, tué au siège de Troie, la fit pendre*

5 Priam. Voy. Les Héros, page 35, note 5.

jusque sous l'Ourse glacée ■ dompter les Scythes *. Mais Uhsse soutint qu'il était mort, et entreprit de me le fai^e avouer : il me vint trouver dans un temps on je ne pouvais encore me consoler d'avoir perdu le grand Alcide 3. Il eut une extrême

f)eine à m'aborder ; car je ne pouvais plus voir es hommes : je ne pouvais souffrir qu'on m'arrachât de ces déserts du mont OEta, où j'avais vu périr mon ami ; je ne songeais qu'à me repeindre k l'image de ce héros, et qu'à pleurer à la vue de ces tristes lieux. Mais la douce et puissante persuasion était sur ies lèvres de votre père : il parut presque aussi affligé que moi ; il versa des larmes ; il sut gagner insensiblement mon cœur et attirer ma confiance; il m'attendrit pour les rois grecs, qui allaient combattre pour une juste cause, et qui ne pouvaient réussir sans moi. Il ne put jamais néanmoins m'arracher le secret de la mort d'Hercule, que j'avais juré de ne dire jamais ; mais il ne doutait point qu'il ne fût mort, et il me pressait de lui découvrir le lieu où j'avais caché ses cendres.

1 L'Ourse glacée. La grande Ourse, constellation placée près du pôle septentrional, auquel elle a fait donner le nom d'Arctique ( âpuro;, ours).

2 Les Scythes. Les anciens comprenaient sous ce nom les peuples orientaux et septentrionaux s'étendant depuis la Vistule et le Danube jusque bien avant dans l'Asie. Leur vie nomade et leurs déplacements les rendent difficiles à déterminer. Au septième siècle de l'ère chrétienne, ils disparaissent et se fondent dans les races Slave, Avare et Bulgare. Voy. le Lexique de gèogr. comp. de M. Mac Carthy, au mot Scythœ, dans 0--Curce, édit. classiq. de M. Ruelle.

3 Alcide, Hercule ainsi nommé parce qu'il était petit- Jls d'Alcée, roi de Tirynthe. On fait aussi dériver ce nom d'dbxq, force.

* Repeindre, moins usité en ce sens que représenter.

T)F FF.NFION. J |y

Kélas! j'eus horreur de faire un parjure en lui disant un secret que j'avais promis aux dieux de ne dire jamais; j'eus la faiblesse d'éluder mon serment, n'osant le violer; les dieux m'en ont puni : je frappai du pied la terre à l'endroit où j'avais mis les cendres d'Hercule. Ensuite j'allai joindre les rois ligués, qui me reçurent avec la même joie qu'ils auraient reçu Hercule même. Comme je passais dans l'île de Lemnos l, je voulus montrer à tous les Grecs ce que mes flèches pouvaient faire. Me préparant à percer un daim qui s'élançait dans un bois, je laissai, par mégarde tomber la flèche de l'arc sur mon pied, et elle me fit une blessure que je ressens encore. Aussitôt j'éprouvai les mêmes douleurs qu'Hercule avait souffertes ; je remplissais nuit et jour File de mes cris : un sang noir et corrompu, coulant de ma plaie, infectait l'air, et répandait dans le camp des Grecs une puanteur capable de suffoquer les hommes les plus vigoureux. Toute l'armée eut horreur de me voir dans cette extrémité ; chacun conclut que c'était un supplice qui m'était envoyé par les justes dieux.

Ulysse, qui m'avait engagé dans cette guerre, fut le premier à m'abandonner. J'ai reconnu, de-

1 Lemnos. Ile de la mer Egée, au S. de celles d'Imbros et de Samothrace. C'est aujourd'hui Lemno ouStalimène, dans l'Archipel grec. Les volcans qu'elle renfermait la firent regarder comme le séjour de Vulcain. ( Voy. Apollon berger, page 8, note 3.) Sophocle et Fénelon la présentent comme déserte et sauvage ; elle fut peuplée deux fois par les Pélasges, puis occupée par lesCariens, par Darius 1er l'an 501, et enfin soumise à Athènes, par.Miltiade en 495 av.J.-C. C'est dans l'intervalle des deux occupations des Pélasges, et avant la deuxième (1100), cpue se place le récit actuel surLemno» Voy. aussi le Voyage du jeune Ànacharsis, c. n

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puis \ qu'il l'avait fait parce qu'il préférai c : intérêt commun de la Grèce, et la victoire à toutes les raisons d'amitié et de bienséance particulière. On ne pouvait plus sacrifier 2 dans le camp, tant l'horreur de ma plaie, son infection, et la violence de mes cris, troublaient toute l'armée. Mais au moment où je me vis abandonné de tous les Grecs par le conseil d'Ulysse, cette politique me parut pleine de la plus horrible inhumanité et de la plus noire trahison 3. Hélas! j'étais aveugle, et je ne voyais pas qu'il était juste que les plus sages hommes fussent contre moi, de même que les dieux que j'avais irrités.

Je demeurai, presque pendant tout le siège de Troie, seul, sans secours, sans espérance, sans soulagement, livré à d'horribles douleurs, dans cette île déserte et sauvage, où je n'entendais que le bruit des vagues de la mer, qui se brisaient contre les rochers. Je trouvai, au milieu de cette solitude, une caverne vide dans un rocher qui élevait vers le ciel deux pointes semblables à deux têtes : de ce rocher sortait une fontaine claire *. Cette caverne était la retraite des bêtes farouches,

1 J'ai reconnu, depuis, etc. Ce changement de sentiments de Philoctéte est tout récent, car il accueille d'abord Télémaque avec beaucoup de froideur, parce qu'il est le fils d'Ulysse, et ne lui accorde que très-difficilement sa confiance et son amitié.

* On ne pouvait plus sacrifier, etc. Sophocle, Philoctéte, ?ers 8 et suivants.

3 La plus noire trahison, la plus odieuse. Ces épithétes, sombre, ténébreux, noir, caractérisent ordinairement les complots, les perfidies, etc.

* Une for.tatne claire. Sophocle, Philoctéte, vers 21 et «'.ivtnts.

à la fureur desquelles j'étais exposé nuit et jour J'amassai quelques feuilles pour me coucher. Il ne me restait, pour tout bien, qu'un pot de bois grossièrement travaillé1, et quelques habits déchi rés, dont j'enveloppais ma plaie, pour arrêter le sang, et dont je me servais aussi pour la nettoyer. Là, abandonné des hommes, et livré à la colère des dieux, je passais mon temps à percer de mes flèches les colombes et les autres oiseaux qui volaient autour de ce rocher 2. Quand j'avais tué quelque oiseau pour ma nourriture, il fallait que je me traînasse contre terre avec douleur, pour aller ramasser ma proie : ainsi mes mains me préparaient de quoi me nourrir.

Il est vrai que les Grecs, en partant, me laissèrent quelques provisions3; mais elles durèrent peu. J'allumais du feu avec des cailloux 4. Cette vie, tout affreuse qu'elle est, m'eût paru douce loin des hommes ingrats et trompeurs, si la douleur ne m'eût accablé, et si je n'eusse sans cesse repassé dans mon esprit ma triste aventure. Quoi! disais-je, tirer un homme de sa patrie, comme le seul homme qui puisse venger la Grèce, et puis l'abandonner dans cette île déserte, pendant son sommeil ! car ce fut pondant mon sommeil que les Grecs partirent. Jugez quelle fut ma surprise, et combien je versai de larmes à mon réveil, quand je vis les vaisseau x fendre les ondes 5 ! Hélas !

1 Un pot de bois,elc. Sophocle, Philoctète, vers 35-39

* Percer de mes flèohes les colombes, etc. Sophocle, Phu loctète, v. 288-292.

3 Quelques provisions Sophocle, Philoctète, v. 274-275,

* J'allumais du feu. Sophocle, Philoctète, v. 296-297. Jugez quelle fut ma surprise, etc. Sophocle, Philoctète, v. 276 280.

cherchant de tous côte's dans cette île sauvage et horrible, je n'y trouva: que la douleur *.

Dans cette île, il n'y a ni port, ni commerce, ni hospitalité, ni hommes qui y abordent volontairement 2. On n'y voit que des malheureux que les tempêtes y ont jetés, et on n'y peut espérer de société que par des naufrages : encore même ceux qui venaient en ce lieu n'osaient me prendre pour me ramener; ils craignaient la colère des dieux et celle des Grecs. Depuis dix ans je souffrais la honte, la douleur, la faim; je nourrissais une plaie qui me dévorait 3: l'espérance même était éteinte dans mon cœur.

Tout à coup, revenant de chercher des plantes médicinales pour ma plaie, j'aperçus dans mon antre un jeune homme beau, gracieux, mais fier et d'une taille de héros. 11 me sembla que je voyais

1 Je n'y trouvai que la douleur. Ce trait énergique appartient littéralement à Sophocle.

... rcàvra ûi cy.o:rwv, Eipicntov oucèv, 7rlqv âvtKffOou, Trapôv.

Sophocle, Philoctète, v. 282-285.

« Examinant tout, je ne trouvai rien que la douleur. » Mais !a naïveté antique y ajoute un complément qui nous semble affaiblir l'idée:

tgJt3v oÈ (tgû êcvcôcrOat) izoilr,') vjix.ù.piiy.i . Vers 2 Si.

«Mais une grande abondance de douleur.» La supDression est heureuse.

Dans cette île, etc. Sophocle, Philoctète, v. 501-315. 8 Je nourrissais une plaie qui me dévorait. Antithèse fort juste, parcequ'elle est dans les idées comme dans les mois qui les représentent ; du reste elle est traduite de Sophocle: fiôoxûiv tïjv dtâr&âyov vôiov.

Sophocle, Philoctète, v. 31*.

Achille, tant il en avait les traits *, les regards et la démarche : son âge seul me fit comprendre que ce ne pouvait être lui. Je remarquai sur son visage tout ensemble la compassion et l'embarras : il fut touché de voir avec quelle peine et quelle lenteur je me traînais ; les cris perçants et douloureux dont je faisais retentir les échos de ce rivage attendrirent son cœur.

0 étranger s ! lui dis-je d'assez loin, quel malheur t'a conduit dans cette île inhabitée? je reconnais l'habit grec, cet habit qui m'est encore si cher. Oh ! qu'il me tarde d'entendre ta voix, et de trouver sur tes lèvres cette langue que j'ai apprise dès l'enfance, et que je ne puis plus parler à personne, depuis si longtemps dans cette soiitude! Ne sois point effrayé de voir un homme si malheureux , tu dois en avoir pitié.

A peine Néoptulème 3 m'eut dit : Je suis Grec,

1 II en avait les traits. Si ce n'est que par exception que l'on emploie ainsi le pronom en, avec un nom de personne, au lieu de lui, il faut reconnaître que ces exceptions sont fréquentes dans les meilleurs écrivains. La rigueur grammaticale voudrait ici : tant il avait les traits, les regards et la démarche de ce héros ! Cette idée est exprimée dans Virgile avec plus de sentiment, mais c'est une mère qui croit revoi» son ûls:

hic oculos, sic ille manus, sic ora ferebat.

Enéide. 1. ni v. 49°-

Ilacine y a ajouté un trait de plus :

Voilà ses yeux, sa bouche, et déjà son audace'

Andromaque, acte il, 8C. S.

2 O étranger. — Tu sais tout. Sophocle, Philoetète, v. 219-241.

3 Néoptolème, ou Pyrrhus, fils d'Achille et de Déidamie, Slle de Lycomède, fut l'un des \ainqueurs de Troie, le

i£4 MORCEAUX CHOISIS

que je m'écriai : 0 douce parole! après tant d'années de silence et de douleur sans consolation ! ô mon fils! quel malheur, quelle tempête, ou plutôt quel vent favorable fa conduit 'ci pour finir mes maux ! Il me répondit : Je suis de l'île deScyros1; j'y retourne; on dit que je suis fils d'Achille : tu sais tout.

Des paroles si courtes ne contentaient pas ma curiosité; je lui dis : 0 fils d'un père que j'ai tant aimé 2! cher nourrisson de Lycomède, comment viens-tu donc ici? d'où viens-tu? Il me répondit qu'il venait du siège de Troie. Tu n'étais pas, lui dis-je, de la première expédition.. Et toi, me dit-il, en étais-tu? Alors je lui répondis : Tu ne connais, je le vois bien, ni le nom de Philoctète, ni ses malheurs. Hélas! infortuné que je suis! mes persécuteurs m'insultent dans ma misère : la Grèce ignore ce que je souffre; ma douleur augmente. Les Alrides m'ont mis en cet état : que Itïs dieux le leur rendent 3 !

meurtrier du vieux Priam et l'époux d'Hermione; il mourut assassiné par Oreste.

1 Scyros. Ile de la mer Egée où régnait Lycomède. — défaille fut élevé à la cour de ce prince sous l'habit d'une

femme.

2 O fils d'un père. — Ma douleur augmente. Sophocle, Philoct., v. 242-259.

3 Que les dieux le leur rendent! Ce souhait impie est exprimé deux fois dans Sophocle:

O? aùrer? tv%cl... v. 275.

Et, vers 315-516:

0?S C/Û,U7UOt 0ECH

Aolèv ttct' auToU â-jzinoi-/ ipav Tzy.Qûv.

« Puissent les dieux de l'Olympe leur donner un jour i souffrir des maux comme les miens. » — Quel sentiment diffl&«

DE FENELON. 125

Ensuite je lui racontai de quelle manière les Grecs m'avaient abandonné. Aussitôt qu'il eut écouté mes plaintes, il me fit les siennes. Après la mort d'Achille1, me dit-il... D'abord je l'interrompis, en lui disant : Quoi! Achille est mort! Pardonne-moi, mon fils2, si je trouble ton récit par les larmes que je dois à ton père. INéoptolème me répondit : Vous me consolez en m'interrompant : qu'il m'est doux de voir Philoctète pleurer mon père !

INéoptolème, reprenant son discours, me dit : Après la mort d'Achille, Ulysse et Phénix 3 me vinrent chercher, assurant qu'on ne pouvait sans moi renverser fe ville de Troie. Ils n'eurent au-

rent la religion chrétienne met dans la bouche de ses héros ! Des Dieux que nous servons connais la différence : Les tiens t'ont commandé le meurtre et la vengeance; Et le mien, quand ton bras vient de m'assassiner, M'ordonne de te plaindre et de te pardonner.

Voltaire, Alzire, acte v, se. dern.

1 Après la mort d'Achille. — J'ai tout dii. Sophocle, Philoctète, v. 551-590.

2 Pardonne-moi, mon fils, etc. La délicatesse de ces paroles appartient à Fénelon : Dans Sophocle, Néoptoléme répond à Philoctète : « Tu as bien assez de tes malheurs, sans plaindre ceux des autres. » Vers 359-540.

OTfUXt ,uèv à^xeïv iài y s xca ràî', w TaAaj, à/yr^aô' ûJïtc /jly, Ta twv îré/as privent.

Il y a une simplicité un peu brutale, et peut-être même peu naturelle, à répondre ainsi à un hommage rendu à la mémoire de son père. Du reste, plus loin, Néoptoléme accueille en termes à peuprés semblables à ceux qu'emploie ici Fénelon, l'éloge de son père, vers 1314.

3 Phénix, Gis d'Amyntor, roi des Dolopes, fut instituteur d'Achille et le suivit au siège de Troie. Il était l'ambassadeur naturel des Grecs auprès du fils de ce héros.

cune peine à m'emmener ; car la douleur de la mort d'Achille, et le de'sir d'hériter de sa ; gloire dans cette célèbre guerre, m'engageaient assez à les suivre. J'arrive à Sigée * ; l'armée s'assemble autour de moi : chacun jure qu'il revoit Achille; mais, hélas! il n'était plus. Jeune et sans expérience, je croyais pouvoir tout espérer de ceux qui me donnaient tant de louanges. D'abord je demande aux Atrides 2 les armes de mon père ; ils me répondent cruellement 3 : Tu auras le reste de ce qui lui appartenait; mais pour ses armes, elles sont destinées à Ulysse.

Aussitôt je me trouble, je pleure, je m'emporte ; mais Ulysse, sans s'émouvoir, me disait : Jeune homme, tu n'étais pas avec nous dans les périls de ce long siège ; tu n'as pas mérité de telles armes ; et tu parles déjà trop fièrement : jamais tu ne les auras. Dépouillé injustement par Ulysse, je m'en retourne dans l'île de Scyros, moins indigné contre Ulysse que contre les Atrides *. Que

1 Sigée. Promontoire de la Troade, sur la mer Egée, à l'entrée de l'Hellespont. Là se trouvaient les tombeaui d'Achille et de Patrocle.

2 Atrides. Nom patronymique des descendants d'Atrée , et particulièrement de ses deux petits-fils, Agamemnon et Ménélas.

3 Cruellement, signifie ici non pas avec cruauté, mais avec dureté.

* Moins indigné contre Ulysse, etc. Sophocle développe le motif de ce sentiment, que Fénelon laisse suppléer à l'intelligence du lecteur.

niicç y&p gfftt Try.ccc twv rçyou/AÉvwv,

St/c«toç tï avjj.~uç' ci 8' kxoo-uoûvtsç fipor&v àtùacxâXoiV Xàyoïai ytyvovrat yx/6'.. ■» 386-588- «Caria ville tout entière appartient aux cnefs, ainsi que toute l'armée, et quand les hommes font le mal, ce sont les

3uiconque est leur ennemi puisse être l'ami des ieux ! 0 Philoctète ! j'ai tout dit.

Alors je demandai à Néoptolème comment Ajax Télamonien1 n'avait pas empêché cette injustice. Il est mort, me répondit-il. Il est mort! m'écriai-je ; et Ulysse ne meurt point! au contraire, il fleurit dans l'armée! Ensuite, je lui demandai des nouvelles d'Antiloque, fils du sage Nestor 2, et de Patrocle 8, si chéri par Achille. Ils sont morts aussi, me dit-il. Aussitôt je m'écriai encore : Quoi ! morts ! Hélas ! que me dis-tu? La guerre cruelle moissonne les bons, et épargne les méchants. Ulysse est donc en vie? Thersite * Test aussi sans doute? Voilà ce que font les dieux; et nous les louerions encore 5 !

leçons de leurs maîtres qui Ips ont rendus mauvais.» Cette réflexion fort juste en elle-même, o'esl pas Lien placée dans la bouche d'un homme plus irrité de l'injustice qu'il a soufferte que disposé à moraliser.

1 Comment Ajax Télamonien, etc. — vous guérissent. Tout ce passage est sinon traduit, au moins imité fidèlement de Sophocle, v. 410-465. — Ajax Télamonien. Voy. Les Héros, page 37, note 1.

2 Nestor. Roi d»> Pylos, ville deMessénie, le dernier des douze fils du roiNélée, qui fut tué par Hercule avec ses onze autres enfants. Nestor conservé par le dieu et placé sur le trône de son père, était le plus sage et le plus éloquent des rois grecs.

3 Patrocle. Fils de Ménèce, roi de Locride, l'ami d'Achille; il revêtit les armes de ce héros et l'ut tué par Hector; Achille le vengea et lui fit des funérailles magnifiques.

♦ Thersite. Le plus laid, le plus lâche, et en même temps le plus insolent de tous les Grecs. Achille l'assomma d'un coup de poing.

5 Et nous les louerions encore ! Blasphème arraché à Philoctète par l'excès des souffrances et de l'indignation; ii est traduit de Sophocle, Philoct. v. 451-452. IloO ypr, ziOszdxi Taûra, tzqv 3' atvsïv, ôrav rà dti CTiatvûV) toù; 6eoù; tûpta y.ctxovç ;

Pendant que j'étais dans cette fureur contre votre père, Néoptolème continuait à me tromper; ii ajouta ces tristes paroles : Loin de l'armée grecque, où le mal prévaut sur le bien, je vais vivre content dans la sauvage île de Scyros. Adieu, je pars; que les dieux vous guérissent!

Aussitôt je lui dis : 0 mon fils * , je te conjure, par les mânes de ton père, par ta mère, par tout ce que tu as de plus cher sur la terre, de ne me laisser pas seul dans les maux que tu vois. Je n'ignore pas combien je te serai à charge; mais il y aurait de la honte à m'abandonner. Jette-moi à la proue, à la poupe, dans la sentine même, partout où je t'incommoderai le moins. Il n'y a que les grands cœurs qui sachent combien il y a de gloire à être bon. Ne me laisse point en un désert où il n'y a aucun vestige d'homme ; mènemoi dans ta patrie, ou dans l'Eubée 2, qui n'est pas loin du mont OEta, de Trachine 3, et des bords agréables i u fleuve Sperchius * : rends-moi à mon père. Hélas! je crains qu'il ne soit mort. Je lui avais mandé de m'envoyer un vaisseau : ou il est mort, ou bien ceux qui avaient promis de lui dire ma misère, ne l'ont pas fait. J'ai recours à toi, ô mon fils ! souviens-toi de la fragilité des choses humaines. Celui qui est dans la prospérité

1 O mon fils...— La nécessité m'avait instruit. Sophocle, Philoctète, v. 468-506. 530-558.

2 L'Eubée. Grande île de la mer Egée, qui s'étendait le long des côtes de la Crèce continentale Voy. le Lexique de M. Mac Carthy, page 116, note 3, déjà cité, au mot Eubœa.

3 Du mont OEta, de Trachine, etc. Voy. Mort d'Hercule, page 112, note 5 et page 116, note 5.

* Sperchius. Fleuve de la Thessalie, qui se jetait dacj la mer Egée, au arolfe Maliaque.

doit craindre d'en abuser, et secourir les malheureux.

Voilà ce que l'excès de la douleur me faisais dire à Néoptoîème ; il me promit de m'emmener. Alors je m'écriai encore : 0 heureux jour ! ô aimable Néoptoîème, digne de la gloire de son père ! chers compagnons de ce voyage, souffrez que je dise adieu à cette triste demeure. Voyez où j'ai vécu, comprenez ce que j'ai souffert : nul autre n'eût pu le souffrir; mais la nécessité m'avait '^îstruit, et elle apprend aux hommes ce qu'ils ne pourraient jamais savoir autrement. Ceux qui n'ont jamais souffert ne savent rien ; ils nt connaissent ni les biens ni les maux : ils ignorenv

les hommes; ils s'ignorent eux-mêmes Après

avoir parlé ainsi, je pris mon arc et mes flèches.

Néoptoîème me pria de souffrir qu'il les baisât *, ces armes si célèbres et consacrées par l'invincible Hercule. Je lui répondis : Tu peux t©ut; c'est toi, mon fils, qui me rends aujourd'hui la lumière, ma patrie, mon père accablé de vieillesse, mes amis, moi-même : tu peux toucher ces armes, et te vanter d'être le seul d'entre les Grecs qui ait mérité de les toucher. Aussitôt Néoptoîème entre dans ma grotte pour admirer mes armes.

Cependant une douleur cruelle me saisit, elle me trouble, je ne sais plus ce que je fais ; je demande un glaive tranchant pour couper mon pied ■; je m'écrie : O mort tant désirée ! que ne viens-tu 3? O jeune homme ! brûle-moi tout à

i De souffrir qu'il les baisdt. — De les toucher. Sophocle, Philoctète, v. 656-669. » Je demandeun glaive, etc. Sophocle, Phil., v 747-749. * O mort, etc. Sophocle. Philoctète. v. 797-803.

l'heure comme je brûlai le fils ds Jupiter. 0 terre ! ô terre 1 ! reçois un mourant qui ne peut plus se relever ! De ce transport de douleur, je tombe soudainement, selon ma coutume, dans un assoupissement profond 2 : une grande sueur commença à me soulager ; un sang noir et corrompu coula de ma plaie. Pendant mon sommeil, il eût été facile à Néoptolème d'emporter mes armes, et de partir 3; mais il était fils d'Achille, et n'était pas né pour tromper.

En m'éveillant, je reconnus son embarras : il soupirait comme un homme qui ne sait pas dissimuler, et qui agit contre son cœur. Me veuxtu surprendre ? lui dis-je : qu'y a-4-il donc? Il faut, me répondit-il, que vous me suiviez au siège de Troie *. Je repris aussitôt : Ah ! qu'as-lu dit, mon ûls? Prends-moi cet arc5; je suis trahi ! ne m'arrache pas la vie. Hélas! il ne me répond rien; il me regarde tranquillement; rien ne le touche. 0 rivages ! ô promontoires de cette île! ô bêtes farouches ! ô rochers escarpés ! c'est à vous que je me plains; car je n'ai que vous à qui je puisse me plaindre : vous êtes accoutumés à mes gémissements. Faut-il que je sois trahi par le fils d'Achille! il m'enlève l'arc sacré d'Hercule; il veut me traîner dans le camp des Grecs, pour triom-

i O terre! ô terre! Sophocle, Philoclète, y. 819-820.

2/e tombe soudainement, etc. Soph.,PAt7.,v. 766-821-825.

3 .'/ eût été facile à Néoptolème, etc. Philoctète fait honneur gratuitement de ce sentiment à Néoptolème. L'oracle d'Apollon avait ordonné d'amener aussi Philoctète lui-même; 9ans lui l'arc était inutile.

* Au siège de Troie. Sophocle, PhiL, v. 915.

5 Rends-moi cet arc— va-t'en. Sophocle, Phil., v. 9iS- «44, 933-960, 971-973.

DE FÊNELON. \~A

plier de moi; il ne voit pas que c'est triompher d'un mort, d'une ombre, d'une image vaine. Oh ! s'il m'eût attaqué dans ma force1 !... mais, encore à présent, ce n'est que par surprise 2. Que feraije? Rends, mon iils, rends; sois semblable à ton père, semblable à toi-même. Que dis-tu?... tu ne dis rien ! 0 rocher sauvage ! je reviens à toi, nu, misérable, abandonné, sans nourriture ; je mourrai seul dans cet antre: n'ayant plus mon arc pour tuer des bêtes, les bêtes me dévoreront : n'importe. Mais mon fils, tu ne parais pas méchant; quelque conseil te pousse : rends-moi mes armes; va-t'en 3.

Néoptolème, les larmes aux yeux, disait tout bas : Plût aux dieux que je ne fusse jamais parti de Scyros * ! Cependant je m'écrie : Ah ! que vois-je 5? n'est-ce pas Ulysse? Aussitôt j'entends sa voix, et il me répond : Oui, c'est moi. Si le sombre royaume de Pluton se fût entrouvert, et que j'eusse vu le noir Tartare, que les dieux mêmes craignent d'entrevoir, je n'aurais pas été saisi, je l'avoue, d'une plus grande horreur. Je m'écriai encore : 0 terre de Lemnos 8 ! je te prends à témoin! 0 soleil, tu le vois, et tu le souffres ! Ulysse me répondit sans s'émouvoir : Jupiter le

1 S'il m'eût attaqué dans ma force 'il ne m'eût pas ainsi vaincu). La rhétorique appelle suspension celte manière de laisser la phrase non terminée, pour que l'esprit du lecteur supplée ce qui manque. Cette figure s'emploie dans une passion vive,

' Ce n'est que par surprise (qu'il m'a vaincu). Ellipse. 11 continue sa propre pensée, comme s'il l'avait exprimée.

3 Va-l'en. Tout ce discours est rempli d'un désordre d'idées entrecoupées d'apostrophes, qui peignent vivement le désespoir de Philoctête.

* Plût aux Dieux, etc. Sophocle, Phil., v. 969-970.

5 Àhl que vois-je? Soph., Phil.y v. 976.

6 O terre de Lemnos. Soph., Phil., v. 986-992.

veut, et je l'exécute. Oses-tu, lui disais-je, nommer Jupiter? Yois-tu ce jeune homme qui n'était point né pour la fraude, et qui souffre en exécutant ce que tu l'obliges de faire 1 ? Ce n'est pas pour vous tromper, me dit Ulysse, ni pour vous nuire, que nous venons ; c'est pour vous délivrer, vous guérir, vous donner la gloire de renverser Troie, et vous ramener dans votre patrie 2. C'est vous et non pas Ulysse, qui êtes l'ennemi de Philoctète.

Alors je dis à votre père tout ce que la fureur pouvait m'inspirer. Puisque tu m'as abandonné sur ce rivage3, lui disais-je, que ne m'y laisses-tu en paix? Va chercher la gloire des combats et ton? les plaisirs ; jouis de ton bonheur avec les Atrides : laisse-moi ma misère et ma douleur. Pourquoi m'enlever? Je ne suis plus rien, je suis déjà mort. Pourquoi ne crois-tu pas encore aujourd'hui, comme tu le croyais autrefois, que je ne saurais partir ; que mes cris et l'infection de ma plaie troubleraient les sacrifices? 0 Ulysse! auteur de mes

maux, que les dieux puissent te *! Mais les

dieux ne m'écoutent point ; au contraire, ils excitent mon ennemi. 0 terre de ma patrie, que

je ne reverrai jamais ! 0 dieux, s'il en reste

encore quelqu'un d'assez juste pour avoir pitié de moi, punissez, punissez Ulysse; alors je me croirai guéri.

Pendant que je parlais ainsi, votre père, tran-

* Vois-tu ce jeune homme, etc. Soph., Phil., v. 1007-1015. ' Cest pour vous délivrer, eîc, Sophocle, Phil., v. 919-

3 Puisque tu m'as abandonné. — Punissez Ulysse. Soph., Phil., v. 1016 — 1044.

* Que les Dieux puissent le... Nouvel exemple de suspeniton, v. ibid., page 151, note 1.

quille, me regardait avec un air de compassion, comme un homme qui, loin d'être irrité, supporte et excuse le trouble d'un malheureux que la fortune a irrité. Je le voyais semblable à un rocher qui, sur le sommet d'une montagne, se joue de la fureur des vents, et laisse épuiser leui rage, pendant qu'il demeure immobile. Ainsi votre père, demeurant dans le silence, attendait que ma colère fût épuisée; car il savait qu'il ne faut attaquer les passions des hommes, pour les ré" duire à la raison, que quand elles commencent à s'affaiblir par une espèce de lassitude. Ensuite il me dit ces paroles : 0 Philoctèle , qu'avez-vous fait de votre raison et de votre courage? voici le moment de s'en servir. Si vous refusez de nous suivre pour remplir les grands desseins de Jupiter sur vous, adieu; vous êtes indigne d'être le libérateur de la Grèce et le destructeur de Troie. Demeurez à Lemnos 1 ; ces armes que j'emporte, me donneront une gloire qui vous était destinée. Néoptolème, partons; il est inutile de lui parler *: la compassion pour un seul homme ne doit pas nous faire abandonner le salut de la Grèce entière. Alors je me sentis comme une lionne à qui on vient d'arracher ses petits ; elle remplit les forêts de ses rugissements. 0 caverne 5, disais-je, jamais je ne te quitterai ; tu seras mon tombeau ! 0 séjour de ma douleur ! plus de nourriture, plus d'espérance ! Qui me donnera un glaive pour me percer? Oh ! si les oiseaux de proie pouvaient

1 Demeurez à Lemnos. Sophocle, Phil., v. 1060-1062. * Il est inutile de lui parler. Sophocle, Phil., v. 1065. 8 0 caverne — Jupiter m'écrase. Sophocle, Philoctète, ». 1081-1085. 1128-1135. 1U6-1157. 1197-1199. passim.

m'ealever!... Je ne les percerai plus de mes flèches ! 0 arc précieux, arc consacré par les mains du fils de Jupiter ! 0 cher Hercule, s'il te reste encore quelque sentiment l, n'es-tu pas indigné ? cet arc n'est plus dans les mains de ton fidèle ami ; il est dans les mains impures et trompeuses d'Ulysse. Oiseaux de proie, bêtes farouches, ne fuyez plus cette caverne : mes mains n'ont plus de flèches. Misérable, je ne puis vous nuire : venez me dévorer ! ou plutôt que la foudre de l'impitoyable Jupiter m'écrase !

Votre père ayant tenté tous les autres moyens pour me persuader, jugea enfin que le meilleur était de me rendre mes armes2 : il fit signe à Néoptolème, qui me les rendit aussitôt. Alors je lui dis : Digne fils d'Achille, tu montres que tu

1 O cher Hercule, s'il te reste encore quelque sentiment. Sophocle emploie une figure bien autrement hardie. C'est à l'arc lui-même qu'il adresse cette apostrophe, comme s'ii pouvait l'entendre :

w ts|ov çc'/ov, w &ilan

U 7TOU È/EIVCV Op&jÇ, ephuç e! TtV3Cs

ïsyjiç ' Philoctète, v. H 28-ii 32.

« 0 cher arc, ô arc enlevé par force aux mains d'un ami, n'es-tu pas indigné, si tu as quelque sentiment!» Plus naturelle, l'apostrophe à Hercule est aussi d'un grand effet.

2 Jugea que le meilleur était de me rendre mes armes Fénelon donne à Ulysse un rôle plus beau que Sophocle n'a fait. Il le fallait, puisque Philoctète parle au fils de ce héros, et qu'il est revenu à des sentiments calmes et bienveillants. Dans Sophocle, loin de rendre les armes à Philoctète, Ulysse emploie la menace pour empêcher Néoptolème de le faire, puis il recule devant la résistance de ce jeune prince, qui l'accuse de lâcheté et le raille ; enfin, il justifie le dernier emportement de Philoctète en s'opposant encore en sa présence à ce que son arc lui soit rendu.

DE FÉNKLON. 135

Tes ; mais laisse-moi percer mon ennemi '. Aussitôt je voulus tirer une fîèehe contre votre père ; mais Néoptolème m'arrêta, en rne disant : La colère vous trouble et vous empêche de voir l'ind igné action que vous voulez faire.

Pour Ulysse, il paraissait aussi tranquille contre mes flèches que contre mes injures. Je me sentis touché de cette intrépidité et de cette patience. J'eus honte d'avoir voulu, dans ce premier transport, me servir de mes armes pour tuer celui qui me les avait fait rendre : mais comme mon ressentiment n'était pas encore apaisé, j'étais inconsolable de devoir mes armes à un homme que je haïssais tant. Cependant Néoptolème me disait: Sachez que le divin Hélénus2, fils de Priam, étant sorti de la ville de Troie par l'ordre et par l'inspiration des dieux, nous a dévoilé l'avenir. La malheureuse Troie tombera, a-t-il dit; mais elle ne peut tomber qu'après qu'elle aura été attaquée par celui qui tient les flèches d'Hercule : cet homme ne peut guérir que quand il sera devant les murailles de Troie; les enfants d'Esculape le guériront.

En ce moment je sentis mon cœur partagé 3 : j'étais touché de la naïveté de Néoptolème 4, et de la bonne foi avec laquelle il m'avait rendu mon arc; mais je ne pouvais me résoudre à voir encore le

* Percer mon ennemi. Sophofcle, Phil., v. 1300-1304.

2 Sachez que le divin Ilélênus — les enfants d'Esculape le guériront. Sophocle, Phil., v. 1530-1340, passim.

s Partagé (entre deux sentiments contraires). H se prend ainsi absolument et sans complément en ce sens.

* J'étais touché de la bonne foi —que croira-t-on de moi. Sophocle, Phil., v. 1350-1357, passim.

jour, s'il fahait céder à Ulysse; et une mauvaise honte me tenait en suspens. Me verra-t-on, disaisje en moi-même, avec Ulysse et avec les Atrides? Que croira-t-on de moi ?

Pendant que j'étais dans cette incertitude, tout à coup j'entends une voix plus qu'humaine : je vois Hercule dans un nuage éclatant; il était environné de rayons de gloire. Je reconnus facilement ses traits un peu rudes, son corps robuste, et ses manières simples; mais il avait une hauteur et une majesté qui n'avaient jamais paru si grandes en lui quand il domptait les monstres. Il me dit:

Tu entends, tu vois Hercule l. J'ai quitté le haut Olympe pour t'annoncer les ordres de Jupiter. Tu sais par quels travaux j'ai acquis l'immortalité : il faut que tu ailles avec le fils d'Achille, pour marcher sur mes traces dans le chemin de la gloire. Tu guériras ; tu perceras de mes flèches Paris, auteur de tant de maux. Après la prise de Troie, tu enverras de riches dépouilles à Pœan, ton père, sur le mont QEta ; ces dépouilles seront mises sur mon tombeau comme un monument de la victoire due à mes flèches. Et toi, ô fils d'Achille! je te déclare que tu ne peux vaincre sans Philoctète, ni Philoctète sans toi. Allez donc comme deux lions qui cherchent ensemble leur proie. J'enverrai Esculape à Troie peur guérir

1 Tu entends, lu vois— elle ne meurt jamais. Soph., Phil., ». 1-409-1444. — Les Grecs et les Lalins terminaient ainsi souvent leurs pièces par l'intervention supérieure d'un dieu. Il paraît même qu'on abusait de ce moyen, car Horace défend d'y recourir, si ce n'est dans des sujets élevés et dignes d'être dénoués par un dieu:

Vec Deus intersit, nisi dignus vindice nodus Inciderit...

Horace, Art poet., v. ioi -192, Édit. classiq. de M. A. de Waiilj.

DE FÉNÉLON. fô\

F'h .octète. Surtout, ô Grecs, aimez et observez la religion : le reste meurt; elle ne meurt jamais.

Après avoir entendu ces paroles, je m'écriai : O heureux jour l, douce lumière , tu te montres enfin après tant d'années ! Je t'obéis, je pars après avoir salué ces lieux. Adieu, cher antre; adieu, nymphes de ces prés humides. Je n'entendrai plus le bruit sourd des vagues de cette mer. Adieu, rivage où tant de fois j'ai souffert les injures de l'air. Adieu, promontoires où Echo 2 répéta tant de fois mes gémissements. Adieu, douces fontaines qui me fûtes si amères 3. Adieu, ô terre de Lemnos; laisse-moi partir heureusement, puisque je vais où m'appelle la volonté des dieux et de mes amis *.

Ainsi nous partîmes : nous arrivâmes au siège de Troie. Machaon et Podalire, par la divine science de leur père Esculape 5, me guérirent, ou

1 O Iteureux jour — des dieux et de mes amis. Sophocle, Phil., v. 1452-1468.

8 Echo. Nymphe de la suite de Junon, fille de l'Air et de la Terre. Junon, pour la punir de l'avoir trompée, la condamna à ne plus parler sans qu'on l'interrogeât, et à ne répondre qu'en répétant les derniers mots des questions qu'on lui adresserait. Cette fiction représente le phénomène naturel que nous appelons l'écho.

3 Qui me fûtes si amères. Cette antithèse, expression d'un rapprochement naturel entre la douleur passée et la joie présente, n'est pas dans Sophocle.

*Uien de plus naturel que ces adieux par lesquels Philoctète, au moment de quitter les lieux où il a tant souffert, et sûr d'en être délivré, retarde un instant son départ, et semble se complaire dans ce qui faisait sa douleur. 11 a du bonheur à je rappeler ses maux passés. Déjà une première fois, quand il a cru partir avec Néoptoléme, Philoctète avait indiqué le même sentiment.

5 Esculape, fils d'Apollor. et de Coronis, était le dieu de la

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du moins me mirent dans l'état où vous me voye». (Télémaque, 1. xv.)

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