‹ Morceaux choisisChapitre 40 sur 164 · PHILOCLÈS · texte numérisé non relu

PHILOCLÈS

Hégésippe demanda en quel lieu de l'île * demeurait Philoclès. On lui dit qu'il demeurait assez loin de la ville, sur une montagne où une grotte lui servait de maison. Tout le monde lui parla avec admiration de cet étranger. c< Depuis qu'il est dans cette île, lui disait-on, il n'a offensé personne : chacun est touché de sa patience, de son travail, de sa tranquillité; n'ayant rien, il paraît toujours content. Quoiqu'il soit ici loin des affaires, sans biens et sans autorité, il ne laisse pas d'obliger ceux qui le méritent 3, et il a mille industries * pour faire plaisir à tous ses voisins. »

Hégésippe s'avance vers cette grotte : il la trouve vide et ouverte ; car la pauvreté e la simplicité des mœurs de Philoclès faisaient qu'il n'avait, en sortant, aucun besoin de fermer sa porte. Une nattede jonc grossier lui servait de lit. Rarement il allumait du feu, parce qu il ne man-

1 Philoclès, voyez Disgrâce de Protésilas, page 138, note 1.

2 En quel lieu de l'île. Samos. Voy. ibid, page i40, note 2.

3 // ne laisse pas d'obliger. Voy. la Bétique, page 70, V)te 2.

* Mille industries, mille secrets, mille moyens. C'est en 2 sens que Racine emploie ce mot, dans les vers suivants, i ce n'est qu'il y joint l'idée de ruse, artifice.

Ulysse, en apparence approuvant mes discours^ !V ce premier torrent laissa passer le cours; Mais bientôt, rappelant sa cruelle industrie, V. me représenta l'honneur et la patrie, etc.

ifjhiuénie, acte i, se. i.

geait rien de cuit : il se nourrissait, pendant Tété, de fruits nouvellement cueillis, et, en hiver, de dattes et de figues sèches. Une claire fontaine, qui faisait une nappe d'eau en tombant d'un rocher, le désaltérait. Il n'avait dans sa grotte que les instruments nécessaires à la sculpture, et quelques livres qu'il lisait à certaines heures, non pour orner son esprit ■ ni pour contenter sa curiosité, mais pour s'instruire en se délassant de ses travaux, et pour apprendre à être bon. Pour la sculpture, il ne s'y appliquait que pour exercer son corps, fuir l'oisivité, et gagner sa vie sans avoir besoin de personne.

Hégésippe, en entrant dans la grotte, admira les ouvrages qui étaient commencés. Il remarqua un Jupiter dont le visage serein était si plein de raajetCê, qu'on le reconnaissait aisément pour le père des dieux et des hommes. D'un autre côté paraissait Mars avec une fierté rude et menaçante. Mais ce qui était de plus touchant, c'était une Minerve qui animait les arts ; son visage était noble et doux, sa taille grande et libre 2 : elle était dans une action si vive 3, qu'on aurait pu croire qu'elle allait marcher.

Hégésippe, ayant pris plaisir avoir ces statues. sortit de la grotte, et vit de loin, sous un grand arbre, Philoclès qui lisait sur le gazon. Il va vers

1 Non pour orner son esprit. Sa vertu exclut toute lecture, même innocente, qui n'a pas un but d'utilité directe.

8 Libre. Dégagée, que rien &egêne dans ses mouvements.

s Dans une action si vive. Il ne s'agjit pas d'un acte quelconque, mais de l'action par excellence : l'attitude du mouvement de la vie. Agenti similis. ..comme une personne qui ?a agir.

l»E FÉNELON. 143

ni ; et Philoclcs, qui l'aperçoit, ne sait que. croire, a IN 'est-ce point là, dit-il en lui-même, Hégésippe, avec qui j'ai vécu si longtemps en Crète? Mais quelle apparence qu'il vienne dans une île si éloignée? Ne serait-ce point son ombre qui viendrait après sa mort des rives du Styx !? »

Pendant qu'il était dans ce doute, Hégésippe arriva si proche de Lui, qu'il ne put s'empêcher de le reconnaître et de l'embrasser. « Est-ce donc vous, dit-il, mon cher et ancien ami? quel hasard, quelle tempête vous a jeté sur ce rivage? pourquoi avez-vous abandonné l'île de Crète? est-ce une disgrâce semblable à la mienne qui vous a arraché à notre patrie ? »

Hégésippe lui répondit: a Ce n'est point une disgrâce ; au contraire, c'est la faveur des dieux qui m'amène ici.)) Aussitôt il lui raconta la longue tyrannie de Protésilas; ses intrigues avec Timocrate, les malheurs où ils avaient précipité ïdoménée1; lachute de ce prince; safuite sur les côtes de l'Hespérie ; !a fondation de Salente ; l'arrivée de Mentor et de Télémaque; les sages maximes dont Mentor avait rempli l'esprit du roi, et la disgrâce des deux traîtres. Il ajouta qu'il les avait menés à Samos, pour y souffrir l'exil qu'ils avaient fait souffrir à Philoclès; et il finit en lui disant qu'il

1 Des rive» du Styx. Étonnement naturel ; c'est ainsi qu'Andromaqoe revoyant Enée en Epire, ne peut non plus en croire ses yeux. Elle lui dit :

Vera-ne te faciès, verus mihi nuncius affers,

>"ate dea, vivis-ne?. . . Virg. En. 1. m, v. 3lo.

« Est-ce bien vous que je vois, est-ce vous même qui vou»

présentez à moi? Fils d'une déesse, ètes-vous vivant? ete •»

» ïdoménée. Voy. le Sacrifice oTIdoménée, page 1C6.

avait ordre de le conduire à Salente, où le roi„ qui connaissait son innocence, voulait lui confier ses affaires et le combler de biens.

«Voyez-vous, lui répondit Philoclès, cette grotte, plus propre à cacher des bêtes sauvages, qu'à être habitée par des hommes? J'y ai goûté, depuis tant d'années, plus de douceur et de repos que dans les palais dorés de l'île de Crète. Les hommes ne me trompent plus : car je ne vois plus les hommes ; je n'entends plus leurs discours flatteurs et empoisonnés l. Je n'ai plus besoin d'eux; mes mains endurcies au travail, me donnent facilement la nourriture simple qui m'est nécessaire : il ne me faut, comme vous voyez, qu'une légère étoffe pour me couvrir. N'ayant pais de besoins, jouissant d'un calme profond, et d'une douce liberté, dont la sagesse de mes livres m'apprend a faire un bon usage, qu'irais-je encore chercher parmi les hommes jaloux, trompeurs, et inconstants? Non, non, mon cher Hégésippe, ne m'enviez point mon bonheur. Protésilas s'est trahi lui-même, voulant trahir le roi, et me perdre. Mais il ne m'a fait aucun mal ; au contraire, il m'a fait le plus grand des biens, il m'a délivré du tumulte et de la servitude des affaires2: je lui dois ma chère solitude, et tous les plaisirs innocents que j'y goûte.

« Retournez, ô Hégésippe, retournez vers le roi ;

i Empoisonnés. Métaphore consacrée en ce sens. La flatterie fait pour les discoars l'effet du poison sur les aliments.

* La servitude des affaires. Locution ordinaire : la servitude dans laquelle nous tiennent les affaires.

DE FEXELOX. i \:>

aidez-lui à supporter ' Tes misères de la grandeur1, et faites auprès de lui ce que vous voudriez que je fisse. Puisque ses yeux, si longtemps termes à la vérité, ont été enfin ouverts par cet homme sage que vous nommez Mentor, qu'il le retienne auprès de lui. Pour moi, après mon naufrage s, il ne me convient pas de quitter le port où la tempête m'a heureusement jeté, pour me remettre à la merci des flots. 0 ! que les rois sont à plaindre ! ô ! que ceux qui les servent sont dignes de compassion ! S'ils sont méchants, combien font-ils souffrir les hommes ! et quels tourments leur sont préparés dans le noir Tartare ! S'ils sont bons, quelles difficultés n'ont-ils pas à vaincre! quels pièges à éviter! quels maux à souffrir! Encore

1 Aidez-lui à supporter. Aider à une personne, c'est I* soulager personnellement, et en prenant sa part de son travail. Aider une personne, c'est simplement lui prêter le serours de son argent, de son crédit, etc. Voy. Jeux célébrés en Crète, page 87, note 1.

2 Les misères de la grandeur. Cette alliance de mots explique le sens du mot misères, le seul qu'il ait au pluriel. Il n'est synonyme d' indigence qu'au singulier, encore même à ce nombre a-t-il aussi le sens noble de calamité, surtout en poésie, comme le remarque Voltaire dans ses notes sur Horace, de Corneille.

J'ai tantôt sans respect affligé sa misère.

Racine, Jphigénie, acte iv, se. 3.

3 Après mon naufrage — à la merci des flots. Cette allégorie qui compare aux tempêtes, les dangers et les malheuri de la vie, et au calme du port la tranquillité qui leur succède, est familière aux poètes.

Lorsque sur cette mer on vogue à pleines voiles, Ou'on croit avoir pour soi les vents et les étoile», Il est bien malaisé de régler ses désirs ; Le plus sa je s'endort sur la foi deszéphirs.

La Fontaine, Elégie Aux nymphes de Faux, sur la disgrâce de Fouquet.

une fois, Hégésippe, laissez-moi dans mon heureuse pauvreté. »

Pendant que Philoclès parlait ainsi avec beaucoup de véhémence, Hégésippe le regardait avec étonnement . Il Pavait vu autrefois en Crète , lorsqu'il gouvernait les plus grandes affaires, maigre, languissant, et épuisé: c'est que son naturel ardent et austère le consumait dans le travail ; il ne pouvait voir sans indignation le vice impuni ; il voulait, dans les affaires une certaine exactitude qu'on n'y trouve jamais : ainsi ces emplois détruisaient sa santé délicate. Mais, à Samos, Hégésippe le voyait gras et vigoureux ! ; malgré les ans, la jeunesse fleurie s'était r'n^uvelée sur son visage ; une vie sobre, tranquille et laborieuse2, lui avait fait comme un nouveau tempérament.

«Vous êtes surpris de me vo;r si changé, dit alors Philoclès en souriant ; c'est ma solitude qui m'a donné cette fraîcheur, et cette santé parfaite : mes ennemis m'ont donné ce que je n'aurais jamais pu trouver dans la plus grande fortune. Voulezvous que je perde les vrais biens pour courir après les faux, et pour me replonger dans mes anciennes misères ? Ne soyez pas plus crueî que Protésilas 3 ; du moins ne m'enviez pas le bonheur que je tiens de lui. »

1 Gras et vigoureux. La première épithète, triviale, surtout appliquée à l'homme, est relevée par celle qui la suit.

* Laborieuse. Il s'agit ici du travail physiqce et non plus du travail de l'esprit, dans lequel Philoclés se consumait auparavant.

3 Ne soyez pas plus cruel que Protésilas, etc. Heureux usage des mois qui, par le sens qu'ils prennent ici, jugeant tes faits et non les intentions, mettent la cruauté sur 1»

Alors Hégésippe lui représenta, mais inutilement, tout ce qu'il crut propre à le toucher.

ce Etes-vous donc, lui disait-il, devenu insensible lu plaisir de revoir vos proches et vos amis, qui soupirent après votre retour, et que la seule espérance de vous embrasser comble de joie? Mais vous, qui craignez les dieux, et qui aimez votre devoir, comptez-vous pour rien de servir votre roi, de l'aider dans tous les biens1 qu'il veut faire, et de rendre tant de peuples heureux? Est-il permis de s'abandonner à une philosophie sauvage, de se préférer à tout le reste du genre humain, et d'aimer mieux son repos que le bonheur de ses concitoyens? Au reste, on croira que c'est par ressentiment que vous ne voulez plus voir le roi. S'il vous a voulu faire du mal, c'est qu'il ne vous a point connu : ce n'est pas le véritable, le bon, le juste Philoclès qu'il a voulu faire périr; c'était un homme bien différent qu'il voulait punir. Mais maintenant qu'il vous connaît, et qu'il ne vous prend plus pour un autre, il sent toute son ancienne amitié revivre dans son cœur : ii vous attend; déjà il vous tend les bras pour vous embrasser; dans son impatience, il compte les jours et les heures. Aurez-vous le cœur assez dur pour être inexorable à votre roi et à tous vos plus tendres amis? »

Philoclès, qui avait d'abord été attendri en reconnaissant Hégésippe, reprit son air austère en écoutant ce discours. Semblable à un rocher con-

compte de celui qui vient sauver Philoclès, et reportent son bonheur à son pius cruel ennemi. Cette idée avait été préparée plus haut: Il ne m'a fait aucun mal; au contraire, il m'a fait le plus grand des biens, etc.

1 Les biens, pluriel rare dans celte acception.

tie lequel les vonts combattent en vain, et où toutes les vagues vont se briser en gémissant *, il demeurait immobile; et les prières ni les raisons ne trouvaient aucune ouverture pour entrer dans son cœur. Mais, au moment où Hégésippe commençait à désespérer de le vaincre , Philoclès, ayant consulté les dieux, découvrit, parle vol des oiseaux, par les entrailles des victimes2, et par divers autres présages, qu'il devait suivre Hégésippe.

Alors il ne résista plus, il se prépara à partir; mais ce ne fut pas sans regretter le désert où il avait passé tant d'années. «Hélas ! disait-il, faut-il que je vous quitte 3, ô aimable grotte, où le som-

* Semblable à un rocher contre lequel, etc.

Ut pelagi rupes, magno veniente fragore, Ouae sese, multis circum latrantibus undis, Mole tenet ; scopuli nequicquam et spumea circum Saxa fremunt, laterique illisa refunditur alga.

Virgile, Enéide, 1. vu, v. 587-590.

« Comme un rocher de la mer, au milieu d'un horrible fracas, oppose sa masse inébranlable aux ondes qui l'attaquent en mugissant; en vain frémissent à l'entour les écueils et les roches écumantes : la vague se brise sur ses flancs qu'elle rouvre d'herbes marines. »

2 Découvrit par le vol des oiseaux, etc. Avant de rien faire d'important, les païens consultaient les dieux. Le vol des oiseaux, favorable ou contraire selon qu'ils paraissaient à droite ou à gauche, l'inspection des entrailles des victimes égorgées dans les sacrifices, leur fournissaient des présages. L'histoire grecque et l'histoire romaine sont remplies d'exemples de ce genre.

3 Hélas, disait-tl, etc. On peut rapprocher ces adieux de ceux qrJi Philoctète adresse aux lieux témoins de sa misère. I» y a/ même contraste qu'entre les deux situations: Là domine la joie d'être délivré d'un triste séjour, ici respire ut véritable regret de quitter son asile. Voy. Philoct., p. 157.

meil paisible venait toutes les nuits me délasser des travaux du jour ! Ici les Parques1 me lilaient, au milieu de ma pauvreté, des jours d'or et de soie.)) Il se prosterna, en pleurant, pour adorer la Naïade * qui l'avait si longtemps désaltéré par son onde claire, et les Nymphes qui habitaient dans toutes les montagnes voisines. Echo 3 entendit ses regrets, et, d'une triste voix, les répéta à toutes les divinités champêtres. (Télémaque, 1. xiv.)

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